UN CLIENT SÉRIEUX
Courteline m'amuse toujours. Il a reçu de la nature ce merveilleux don de la gaieté. Je suis toujours fâché qu'il Téparpille en courtes saynètes et que BouloiirorJie , après tant d'années d'essai, soit encore son chef-d'œuvre. Après cela, peut-être serait-il moins aisément et moins franchement comique, s'il voulait forcer son talent et composer quelque grande machine. On m'a conté, à ce propos, une anecdote bien plaisante.
Catulle Mendès, qui est tout à la fois grand admirateur et grand ami de Courteline, avait prié Jules Claretie de lui demander, pour l'anniversaire de Molière, une de ces piécettes que l'on joue, ces jours-là, entre deux œuvres du maître. Jules Claretie y consentit volontiers.
— Courteline, se disait-il, trouvera sans doute moyen de renouveler ce genre usé de l'à-propos, de lui rendre le piquant qu'il n'a plus depuis longtemps.
Courteline est ravi de cette heureuse aubaine. C'était pour lui une entrée dans la maison. Il se met à la besogne , et il apporte son à-propos à l'administrateur de la Comédie-Française.
— Enfin, pense Jules Claretie, nous allons donc avoir un à-propos qui sera gai î On y rira du franc rire qu'aimait Molière.
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Il ouvre le manuscrit. La scène représente la chambre où Molière se meurt. Deux sœurs veillent à son chevet. ^Molière, touché de la grâce et saisi de repentir, s'épanche en reg-rets sur la vie fju'il a menée et demande pardon à Dieu d'avoir écrit Tartufe. Après quoi, il expire et entre dans l'immortalité.
Jules Claretie regarde Courteline avec effarement.
— Comment voulez-vous, lui dit-il, que je fasse dire à Molière, dans sa maison, où l'on joue encore le Tartufe dix fois par an, qu'il se repent de l'avoir composé ? C'est le contraire de la vérité : et puis, entre nous, Molière dans son lit et mourant, ça n'est pas d'une gaieté folle.
Courteline fit un geste d'étonnement.
Courteline, en cette affaire, me rappelait un mot de M. Mouton, l'écrivain humoristique à qui nous devons Vlnvalide à la, tête de lois et tant d'autres petits chefs-d'œuvre, sans parler du célèbre Cougovnlan. ^I. Glouton a reçu de la nature un visage morose ; il parle peu et d'un ton bas. Tl me faisait quelquefois l'amitié de s'asseoir à ma table, où l'on se lâchait volontiers en propos gaillards. Il écoutait, rentré et triste. Un jour que nous causions boutique, on s'était mis à passer en revue les qualités particulières qui ont contribué le plus au succès de nos écrivains en renom. M. Mouton n'avait rien dit, à son ordinaire. Il demeurait le regard noyé dans l'espace et semblait être à cent lieues de la conversation. Tout à coup, il prit la parole, et aussitôt nous fîmes tous silence.
— Moi, dit-il, je ne me connais qu'un mérite : mais personne ne me le contestera.
Il y eut une pause. Nous regardions cette figure sévère d'ancien magistrat, toute sillonnée de rides lugubres, et nous tendions l'oreille, anxieux. Il ajouta d'une voix profonde ; caverneuse, qui sonna comme un glas funèbre :
— Je sais gai !
Je ne crois pas de ma vie avoir tu pareille explosion de fou rire. Le mot est chez moi resté légendaire. Quand la conversation lang-uit. quand on n'est pas en train, un des convives n'a qu'à lancer, avec l'intonation traditionnelle, le ce Je suis gai ! » de M. Mouton, pour allumer une fusée de rire.
Au fond, M. Mouton disait vrai : il est gai. U Invalide à la iête de bois, le Bœiff dans une ^^harmacie, Cougourdan , sont des œuvres d'une gaieté charmante. Il n'est dur à lire que lorsqu'il se guindé à la haute philosophie, quand il songe à l'Institut. Le mallieur de Courteline, c'était de s'être dit, avant de mettre la main à la plume :
— SoDgeons qu'on va nous lire à la Comédie- Française. La maison de ]\Iolière, peste I ce ne sont pas des prunes que cela !
Il rentre dans son naturel quand il écrit, pour le Carillon, Un Client sérieux. L'idée est originale. Le prociu'eur de la République est sur son siège et il attend, d'un moment à l'autre, sa révocation ; car il sait qu'un avocat, justement celui qui va plaider dans la première affaire au rôle, l'a travaillé par-dessous main au ministère pour se faire nommer à sa place.
L'audience est ouverte.
L'avocat prend la parole. Il a pour client un bourgeois malappris et grincheux qui, tous les soirs, allait dans un café de son voisinage. Là, il accaparait tous les journaux, fatiguait tout le monde de ses observations, et avait si bien rendu l'établissement intenable à la clientèle, qu'il l'avait mise en fuite. Le cafetier l'avait voulu jeter à la porte ; il y avait eu rixe, coups échangés de part et d'autre. Le cafetier demandait des dommages-intérêts pour le préjudice à lui causé, et aussi pour un coup de poing — un « marron ! »
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— reçu dans la bag'arre. L'avocat, qui s'est fait donner une provision de dix francs par son client, entame son éloge : c'est un bon père de famille , il a cinq enfants... oui, cinq enfants, qu'il nourrit de son travail ; il s'est battu comme un héros en 1870. Et le client, au comble de la stupeur, s'écrie, à chacune de ces assertions :
— Mais qu'est-ce qu'il dit là ? qu'est-ce qu'il dit là ? De son client, l'avocat passe au cafetier, dont il fait un
portrait hideux. C'est un homme sans mœurs, sans conscience. 8i les habitués de son établissement l'ont quitté, c'est (ju'il les empoisonnait. Et il se plaint !...
Au moment où l'avocat termine sa plaidoirie, un huissier apporte le Temps au procureur de la République, qui fait un geste de violente colère après l'avoir déplié. Tl est révoqué.
— Et c'est monsieur, dit-il en montrant l'avocat, qui est nommé à ma place...
— Xe pourriez- vous, lui dit le juge, terminer l'affaire qui nous occupe.
— Je ne resterai pas un instant de plus au service de ce gouvernement.
Et il sort.
Le président va renvoyer l'affaire, faute de ministère public.
— Pardon .' dit l'avocat, mais je suis à vos ordres. Je connais le dossier. Je puis parfaitement plaider.
— C'est bien, alors, dit le président; prenez le siège du ministère public.
L'avocat passe de droite à gauche, et, prenant la parole :
— On vous a dit, messieurs, pour capter votre intérêt, que l'inculpé avait cinq enfants ; mais c'est un mensonge. Il est célibataire et court les petites filles...
A chaque assertion, l'autre bondit de fureur :
— Et je lui ai donné dix francs ! s'écrie-t-il douloureusement.
Ce qu'il t a de charmant, dans ce comique à outrance, c'est qu'il repose sur une observation juste. Ce n'est pas de la fantaisie en l'air : il y a, dans tout ce qu'écrit Courteline, un fond de vérité et de critique sérieux. C'est le procédé de Molière quand il écrivait ses farces : le Médecin malgré lui ou les Fourberies de Sccqnn; c'est le procédé de Labiche. Je souhaiterais que Courteline le transportât dans une pièce qui serait /«//^ et pût se jouer sur un véritable théâtre. Pourquoi se contenterait-il toujours de ces légers croquis où il dépense presque vainement des trésors d'observation, d'esprit et de gaieté ?
31 août 1896.