‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 15 sur 47 · LES FEMMES COLLANTES · texte numérisé non relu

LES FEMMES COLLANTES

L'événement a passé mes espérances. Je m'étais si franchement amusé le premier soir que je suis retourné voir la pièce... Oh ! par plaisir uniquement, car je la savais assez pour en parler tout à mon aise. J'ai trouvé une salle comble et un public qui se pâmait de rire. Ah ! c'était bien autre chose qu'à la première représentation ! Et moi-même j'ai pouffé d'un bout à l'autre du spectacle.

Ce n'est pas que la pièce eût été sensiblement retouchée ; on s'était contenté de retrancher quelques longueurs et de supprimer deux ou trois mots à scandale. ^lais les acteurs étaient déjà plus sûrs de leurs rôles; ils n'étaient plus affligés de cette peur qui les paralyse, quand elle ne les surexcite pas outre mesure devant la critique ; et puis, c'était un public différent, un public qui ne venait que pour s'amuser et qui s'amusait en conscience.

Mon Dieu ! que ce vaudeville est gai ! Est-ce que vraiment le vaudeville, si longtemps abandonné et languissant, va renaître? On le dirait. Voilà trois théâtres, en quinze jours, qui obtiennent de grands succès avec des pièces de ce

genre signées de noms nouveaux ou peu connus. Les Trois Noces, des frères Clerc, à la Renaissance ; les Petites Jlanœuvresj de M. ChampYert, aux Menus-Plaisirs, et enfin, à Déjazet, les Femmes cotlcmtes^ de M. Gandillot.

Mais, de ces trois débuts, celui qui est sans comparaison le plus brillant, celui qui donne le plus d'espérances, c'est celui de M. Gandillot. Je serais bien surpris si nous n'avions pas cette fois mis la main sur un homme de théâtre, sur un auteur dramatique.

Il n'a guère plus de vingt ans ; on m'assure qu'il n'a eu de collaborateur d'aucune sorte, qu'il n'avait pas même donné sa pièce à lire à Hector Crémieux, son oncle, qui est un vieux routier du théâtre : qu'enfin il a écrit seul, absolument seul, les Femmes collantes. Et songez que ce vaudeville a cinq actes ! Et ce n'est pas une petite affaire que de soutenir le rire sur une donnée .fantaisiste durant trois heures de spectacle. Bien peu, chez nous, y ont réussi : quand nous aurons cité Labiche, le maître des maîtres, et Lambert Thiboust et Meilhac, nous serons à peu près au bout de notre rouleau. Des cinq actes qui composent les Femmes collantes, c'est peut-être le dernier qui est le plus gai ; et il n'y en a pas un où l'action languisse sérieusement, où le rire s'arrête.

Ce jeune homme possède le don du théâtre à un degré singulier, et, ce qui est plus étrange encore, c'est qu'il a une dextérité de main, une sûreté d'exécution que les plus habiles n'ont acquise le plus souvent qu'à force de forger. Je suis tout à fait surpris et charmé.

Vous savez que la grande, la merveilleuse qualité de Labiche dans ces bouffonneries dont la Cagnotte est le type immortel, c'est de partir d'une observation juste des mœurs humaines. Il y a toujours chez lui un fond solide sur lequel voltige la fantaisie la plus étincelante. A travers les inven-

tions les plus extra vagamment drolatiques éclate, tout à coup, un mot qui est un mot de caractère ou de mœurs, et qui nous avertit que nous n'avons pas encore perdu pied.

Le premier acte de la Cagnotte est, si vous vous le rappelez, un chef-d'œuvre d'observation fine et comique des hal)itudes de vie du petit bourgeois provincial. De même, au premier acte des Femmes collantes, M. Gandillot nous peint, avec un grossissement énorme, cela va sans dire, les mœurs jeunes des notaires parisiens. ^laître Badinois a quarante ans ; à cet âge-là, on est encore jeune à Paris dans le monde où l'on amuse, et maître Badinois mène de front les affaires et les plaisirs.

Nous le voyons qui entre dans son cabinet, moulu, harassé d'une nuit de veille ; il n'a pas dormi, il a pris à peine le temps de se rafraîchir le visage et de changer de toilette, et vite à la besogne. C'est un drôle de corps que Badinois. 11 passe sa vie à se faire de la morale : il ne pourra pas durer à cette chienne de vie ; il ferait mieux de se marier. Mais, que voulez-vous ? au premier minois un peu frais qui entre dans son cabinet il ne peut plus se tenir; les galants propos, les ofîres aimables lui partent des lèvres sans qu'il s'en aperçoive ; on accepte : Allons, bon I le \oilà encore empêtré d'une liaison nouvelle.

C'est ainsi qu'il a connu Irma de Sainte-Manilla, sa maîtresse, une cocotte, qui vient le relancer à son cabinet dès le matin. Il ne veut pas la recevoir ; il n'a pas le temps. C'est pour affaires ; elle entre, elle lui remet deux mille francs pour les placer. Badinois fait la grimace ; d'où viennent ces deux mille francs ? C'est une rentrée. Il doit se contenter de cette explication. Il serre les deux mille francs, dont il délivre reçu.

— Dis donc, mon petit, je n'ai plus le sou, prête-moi donc cinq cents francs !

Et la pièce est pleine de ces mots-là. Irma lui arrache encore la promesse d'aller an bal de TOpéra le soir même. C'est une l3êtise ; mais quoi ! il ne peut rien refuser à une femme.

Ah: qu'il ferait bien mieux de se marier! Justement, M. Mourillon arrive pour faire dresser le contrat de sa fille avec M. Paul Dumont. M"® Mourillon! ce serait joKment son afiPaire. Dans une scène qui est d'un comique achevé, il manœun.'e pour mettre aux prises le gendre, qui exige 1.50.000 francs de dot, et le beau-père qui les a promis, mais qui chicane, soutenu par le notaire. Voilà le beaupère et le gendre en dispute réglée : voilà le mariage rompu et l'ex-gendre qui sort furieux.

Bon débarras ! Le diable est que M. Mourillon doit marier sa fille pour le terme ; car il a loué un amour d'appartement où il n"y a point de chambre pour Marguerite. Il n'a plus de gendre sous la main.

— Je vous en ai trouvé un ! dit Badinois.

Et il se propose. Il prendra la fille sans dot au besoin, lui; car il n'est pas un homme d'argent. Mourillon y consent ; mais peu à peu le notaire, avec une adresse machiavélique, l'amène à lui proposer 50.000 francs, puis 100, puis les 150 refusés à Dumont; il pousse enfin jusqu'à 200. OuO, et quand ce chiffre, que nous voyons venir avec un malin plaisir, a été atteint, un fou rire a couru la salle.

Tout va bien. Badinois ira, le jour même, dîner chez Mourillon. Plus de fêtes, plus de soupers, plus de petites femmes. Oui, mais M™^ néloïse Plumard veut parler au notaire. Il n'a pas le temps: elle est jolie, il se ravise. M™^ Plumard est une jeune veuve qui vient demander conseil pour une affaire de succession. Elle est charmante, ;^Tme piiiniard ; elle a les yeux langoureux et un ton de voix d'un timbre engageant. Badinois n'y peut tenir ; le naturel

revient au galop; il débite des fadeurs à la veuve; elle se trouve mal, il en profite pour l'embrasser, il lui promet de l'aller voir chez elle.

Et ce sont de nouveaux reproches qu'il s'adresse !

— Suis-je bête de nie laisser prendre comme ça ! mais c'est plus fort que moi.

Et voilà qu'une femme de chambre se présente pour entrer chez lui. Son premier mouvement est de la refuser; mais elle a le nez si fripon, la bouche si perverse, la figure si drôlettel Encore une qu'il se met sur les bras î C'est à se casser la tête contre les murs.

Et ce qu'aucune analyse ne peut rendre, c'est le mouvement endiablé de ce premier acte : les clercs entrent et sortent affairés, le patron est toujours en l'air, la porte s'ouvre malgré lui :

— Je n'y suis pas ! je ne peux pas !

Et l'on entre. Et des mots! et des mots ! comme s'il en pleuvait.

Vous voyez la pièce, dès lors ; nous aurons un acte chez Mourillon, un acte chez Irma, un acte chez M'"'' Plumard, et le dernier, ah ! dame ! le dernier ad Hhitum... Le procédé est connu.

Oui, il est connu, mais M. Gandillot l'a renouvelé par une invention d'une ingéniosité charmante, où se reconnaît tout de suite Thomme né vaudevilliste.

A travers tous ces incidents, nous avons vu errer, comme une âme en peine, un certain Campluchard, qu'une lettre du notaire a averti de passer à l'étude pour affaires qui le concernent : Succession Fcissavent. Ce brave homme, bureaucrate de son métier, est accouru, la bouche enfarinée. Une succession, quelle aubaine ! Mais qu'est-ce que cette succession? Il va d'un clerc à l'autre, mais ne peut obtenir un renseignement.

— Voyez le patron î

Mais le patron est invisible. Il le guette et le saisit entre deux portes :

— Je n'ai pas le temps... revenez...

Et le rideau tombe sans qu'il ait pu obtenir les renseignements dont il a besoin. Mais il ne lâche pas prise ; il sait que le notaire dîne chez les Mourillon. Il ira le relancer chez eux. Il le forcera bien à parler.

Partout où ira le notaire nous sommes sûrs de voir poindre la figure bonasse et ahurie de Campluchard, en quête de son héritage. Le pauvre garçon finira bien par l'arrêter au passage, et alors...

C'est là qu'est l'invention. Campluchard hérite de 8 millions ; il n'a pas connu la vie encore : il est tout disposé à la faire. Ma foi î c'est sur lui que maître Badinois se déchargera et d'Irma, et de M""^ Pluchard, et de la femme de chambre, et chaque fois par un nouveau truc.

En sorte que Campluchard va être le pivot de la pièce, qui évoluera sur lui au troisième acte. Jusque-là, il courra après un mot du notaire, qui, empêtré de toutes les histoires où il s'est fourré comme en un fagot d'épines, ne lui répondra que par des monosyllabes : et ce sera ensuite lui, la bonne bête, qui endossera toutes les fredaines de ce même notaire. Et ce personnage, mêlé à toutes ces aven»tures, suffira à les varier en cent façons, à en faire jaillir les incidents les plus comiques. C'est une trouvaille.

— Eh î quoi, n'est-ce que cela ? m'allez-vous dire. Ce n'était pas bien malin à trouver.

Une fois que la chose est trouvée, cela paraît ainsi. Mais il n'y a que les gens qui ont le don pour trouver de ces choses-là; et j'ajouterai qu'il n'y a, pour s'en servir, que ceux qui savent le métier ou qui l'ont deviné d'instinct.

Les Mourillon sont de bons bouro:eois de Paris : la femme,

LEON GANDILLOT IGl

grondeuse, jalouse et acariâtre ; la fille, uu fruit de l'éducation nouvelle, et, pour le dire en passant, cette silhouette est tout à fait manijuée et peu di^-ne de ce joli ou\Tage ; le père, un bon vivant, (]ui comprend les faiblesses liumaines, qui en aurait pour son propre compte, mais qui tremble devant sa femme.

^P Badinois arrive chez eux, et, derrière lui, l'inévitable Campluchard. M'"^ Mourillon attendait justement un nouveau domestique. Elle ne manque pas de prendre Campluchard, qui bredouille, pour ce domestir|ue engagé par sou mari. Elle lui indique ce qu'il aura à faire, et Campluchard, étonné :

— On m'avait bien dit qu'il y avait toutes sortes de formalités à remplir pour une affaire de succession, mais je ne croyais pas que c'était ces formalités-là.

Au moment où l'on va servir le café, il aperçoit le notaire et se précipite vers lui :

— ^Monsieur le notaire, c'est pour la succession.

— Eh bien ! que faites-vous là ? demande M"® Mourillon. Allez chercher le sucre.

— J'y vais. Ne bougez pas, monsieur le notaire, je reviens. On se tord dans la salle. Mais à ces plaisanteries, d'un

comique pourtant si jaillissant, je préfère des coins de dialogues exquis où l'auteur raille, sans avoir l'air d'y toucher, la hâte avec laquelle se concluent les mariages entre gens qui se connaissent à peine.

Ainsi, M""*" Mourillon veut présenter son gendre à sa fille, et, tout bas, elle demande à son mari :

— Comment s'appelle-t-il ? J'ai oublié son nom.

En dix minutes, le projet de mariage est bâclé, sans que la jeune fille ait eu même le temps de demander à son futur s'il aime le bal et le théâtre. Ce sont les deux seules préoccupations qui l'inquiètent.

M. Mourillon prend son gendre à part et lui demande s'il n'a pas une liaison.

— J'entends, en ce cas, que vous rompiez, lui dit-il. Badinois avoue Irma ; mais il doit, le soir même, lui annoncer qu'il la quitte.

— J'irai avec vous, dit Mourillon : je vous sais par cœur, vous ne trancheriez pas dans le vif.

Ce n'est pas le compte de Badinois. Il avait caressé le projet d'enterrer sa vie de garçon au bal de l'Opéra et de ne rompre que le lendemain matin. Mais il faut se résigner.

Ai-je besoin de vous prévenir que M"^ Mourillon, en voyant partir son mari, a flairé quelque escapade. Un bout de carte oublié lui révèle que son mari et son gendre vont chez une cocotte et lui apprend son adresse.

Elle s'y rendra de son côté ; Campluchard également.

Vous imaginez les quiproquos et les surprises que l'acte suivant nous ménage. Celui-là rappelle, en effet, les Dominos roses. Mais en dehors de ces jeux de scène connus, et qui d'ailleurs font rire là comme autre part, que de détails pris dans la vérité et d'une fantaisie amusante. Irma a distingué, quand elle est venue à l'étude de maître Badinois, un clerc qui lui a fait des vers. Des vers ! elle a trouvé ça gentil, et elle a dit au poète de venir la voir. Il est venu, mais il ne lui fait plus le même effet dans son salon, qu'au milieu de ses dossiers.

— C'est drôle, pense-t-elle, il ne me dit plus rien ! C'est bête, comme on se figure...

Et elle le met à la porte, avec de bonnes paroles.

C'est à cet acte que se fait le revirement dont je vous ai parlé. Un papier tombé de la poche du clerc apprend à Campluchard comme au notaire que Passa vent était archimiUionnaire. Campluchard est riche, très riche.

Voilà le moment de lui coller Irma. Badinois, après avoir

stylé Campluchard, le présente à Irma comme un boyard russe, et alors s'engage entre eux un dialogue étourdissant.

— Vous êtes riche, monsieur ? demande Irma.

— Je ne sais pas le chiffre de ma fortune, répond ingénument Campluchard.

— Vous avez de grandes propriétés ?

— Elles doivent être grandes.

— Etonnants, ces boyards !

Irma, naturellement, prend le bras de Campluchard pour aller au bal de l'Opéra. Badinois la suit des yeux avec un air de regret; mais, comnïe dit Mourillon d'un ton convaincu, il a agi en galant homme.

Au quatrième acte^ nous sommes chez la veuve, M™*^ Héloïse Plumard. Il est charmant, ce quatrième acte, charmant d'un bout à l'autre. Quand la toile se lève, nous voyons ce pauvre Badinois se désoler.

— C'est trop bête ! s'écrie-t-il; non, c'est trop bête ! x\h ! les femmes ! les femmes !

II était venu, selon sa promesse, voir M™^ Plumard, mais uniquement pour parler de ses affaires ; il s'était juré d'être froid, et puis... et puis... Ah! que c'est bête!

Et voilà qu'Héloïse entre.

— Ah! vous devez bien me mépriser, s'écrie- t-elle! Emile ! Emile ! qu'êtes- vous venu faire ici ?

— Je me le demande.

— Je me fais honte à moi-même, je veux mourir.

— Non, c'est trop.

— Mais nous ne nous reverrons jamais. Fuyez ! oh ! fuyez î C'est ce que désire, au fond, Badinois ; il prend la balle

au bond.

— Et vous me quittez ? s'écrie-t-elle.

— C'est vous qui me l'ordonnez.

— Emile, vous êtes un héros !

— Vous exagérez î

— Xon. TOUS êtes un héros! vous seriez resté, j'aurais douté de la sincérité de votre amour ; vous vouliez partir à ma prière, c'est que vous m'aimez vraiment.

Que dites-vous de ce dialogue? Est-ce qu'il n'est pas d"nn comique achevé ? Et ce qui suit est plaisant encore.

Héloïse, qui est une phraseuse, lève les yeux au ciel et lui dit :

— Singulière chose que l'amour I Je vous ai pris un peu au hasard ! Tous n'êtes plus jeune.

— Si ; ça s'appelle : encore jeune.

— Vous n'êtes pas beau.

— J'ai une certaine distinction.

— De l'esprit ? je ne sais pas.

— Il ne m'appartient pas de discuter cette question ; mais je ne crois pas avoir la réputation d'un imbécile.

— Eh bien î c'est tout cela qui m'a décidée. Etrange, n'est-ce pas ? Mais, si peu de temps après le chagrin que je venais d'éprouver, je me disais : 'c Oh ! comme il serait mal de me livrer fougueusement à la joie, au plaisir. » J'avais bien besoin d'être consolée. Mais je voulais que cette consolation même fût tempérée d'une certaine retenue. Un homme beau, spirituel, séduisant, oui, c'eût été criminel. Vous, vous répondiez aux conditions demandées; enfin, vous étiez notaire ; un notaire, c'est deuil.

Est-ce qu'il n'y a pas là comme un écho de Meilhac ? Et le dialogue se poursuit, semé de mots d'un comique irrésistible. Héloïse s'enroule autour de lui, lui trace le plan de la vie qu'ils mèneront quand ils seront mariés, et Badinois, épouvanté, s'écrie :

— Pour une fois que je me dérange moi-même pour un client; ça me réussit joliment !

Ah : comme il la lâcherait de bon cœur ! Mais Héloïse^

à la moindre ouverture, déclare qu'elle va se tuer; cette menace revient comme un refrain, et, à chaque fois, sous des formes si drôles que toute la salle éclate. Il ne reste plus qu'un moyen de se tirer de là. Mourillon, l'homme sage, l'a trouvé. Ce qu'Héloïse aime dans Badinois, c'est son titre et sa fortune de notaire ; Badinois n'en croit rien, mais Mourillon en est sûr. Eh bien ! il faut lancer M™° Plumard sur une autre piste : il faut la coUoquer à cet excellent Campluchard.

Et Mourillon opère ce second sauvetage. Il compte bien que, pour le coup, c'est fini. Deux liaisons brisées entre dix heures du matin et minuit. Titus se serait félicité de n'avoir pas perdu sa journée.

J'étais bien curieux de savoir comment l'auteur allait finir. Je craignais qu'après quatre actes, la même situation revenant encore, la femme de chambre à renvoyer, il ne fût épuisé. Ce cinquième acte est sinon le plus fin et le plus spirituel, du moins le plus turbulent et le plus gai de toute la pièce.

Nous sommes à la mairie, où Badinois va célébrer son mariage avec M"^ Mourillon. Il se frotte les mains, car il en a fini avec tous les ennuis, quand Rose, la petite femme de chambre futée et perverse du premier acte, arrive, furieuse. On s'était caché d'elle pour cette cérémonie. Mais elle a découvert le pot aux roses et elle déclare que si Badinois achève ce mariage, il recevra du vitriol à travers la figure.

C'est qu'elle le ferait comme elle le dit. Ce pauvre Badinois est désespéré. Où est son sauveur, où est Campluchard pour le tirer de Là ? Il arrive, et voilà Badinois qui lui persuade qu'un homme comme lui ne saurait se passer d'une femme de chambre, jolie, accorte, prévenante, la joie de la maison...

— C'est que j'ai déjà ma femme et une maîtresse.

— Il faut mettre les morceaux douljles.

— Ils y sont.

— Triples alors.

Il détaille si bien tous les charmes de Rose, que Camplucbard court à la maison. Mais Badinois n'osera pas se marier avant qu'il soit revenu et qu'il ait annoncé le succès de Tentreprise. Songez donc ! le vitriol I

Et déjà le maire a pris place. Il lit les articles du Code et, se tournant vers le marié :

— Badinois, prenez-vous pour femme M"^ Mourillon, ici présente ?

Badinois est tout entier à ses réflexions sombres, et il s'écrie, d'un geste désolé, se parlant à lui-même :

— Non, ce n'est pas possible !

Emoi de toute la noce :

— Est-ce oui ou non? interroge le maire.

— Je ne sais pas, répond Badinois. Je demande cinq minutes.

Permettez-moi de vous faire remarquer ici une adresse de vaudevilliste. Si le maire qui préside à ce mariage était un maire comme un autre, la scène et celle qui suit crieraient d'invraisemblance, et peut-être la censure les eûtelle coupées. M. Gandillot s'est avisé d'un artifice très curieux. Le maire est un jeune homme qui n'a encore jamais exercé, et il a, près de lui, un vieux routier de maire qui lui soufiSe ce qu'il a à faire et le prend en pitié quand il se trompe, et le mallieureux se trompe tout le temps.

En sorte que, quand le tumulte éclate, le vieux rond de cuir se jette à travers l'émeute :

— Messieurs, excusez M. le maire... il est jeune... il ne sait pas...

Il augmente la confusion, le maire perd la tête, et l'on se pâme dans la salle.

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Badinois, resté seul avec ^[ourillon, lui confie qu'il a uue liaison.

— Encore î s'écrie Mourillon ; mais c'est la troisième ! Badinois lui parle du vitriol dont il est menacé.

— Bah ! vous fermerez les yeux ; allons ! nous sommes pressés ; recommençons.

On ramène la noce ; M. le maire revient ; la cérémonie recommence par la lecture des articles du Code. Toute la noce se récrie : on a déjà lu ça. Le maire se trouble, mais le vieux rond de cuir insiste, et le maire arrive enfin à la question sacramentelle :

— Monsieur Badinois, prenez-vous pour épouse W^ Mourillon ?

— Ce Campluchard î répond Badinois, il n'arrive pas ! Toute la noce pousse un : oh ! de révolte.

— Je demande encore cinq minutes, dit Badinois. Pour le coup, c'est de la fureur ! Le maire ne sait plus à

qui entendre ; le vieux rond de cuir parcourt les groupes en criant :

— Excusez M. le maire, il est si jeune !

J'aurais pleuré de rire. Campluchard entre ; il se glisse près de Badinois et lui conte que c'est une affaire arrangée. 11 s'en fourrera jusque-là.

— Allons ! dit Badinois, recommençons.

Cette fois, le maire passe la lecture des articles du Code, au grand contentement de la noce, qui pousse un soupir de satisfaction. Et Badinois est enfin marié, car, quand on lui a fait la question légale, il a répondu trois fois, d'une voix éclatante :

— Oui, oui, oui !

Il était temps; nous n'en pouvions plus de rire.

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