‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 16 sur 47 · FERDINAND LE NOCEUR · texte numérisé non relu

FERDINAND LE NOCEUR

Nous nous sommes vraiment bien amusés, vendredi, au théâtre Déjazet, où l'on nous donnait un vaudeville en quatre actes de M. LéonGandillot : Ferdinand le Noceur. Ferdinand le Xoceur n'est, malgré l'affiche qui qualifie la pièce de comédie, qu'un vaudeville où le quiproquo joue un grand rôle. Mais il s'y trouve des coins charmants de comédie, et M. Léon Gaudillot excelle à dessiner des personnages vivants, qu'il se plaît ensuite à pousser jusqu'à la charge.

La donnée est des plus ingénieuses et repose sur une remarque vraie : celle que Meilhac avait déjà mise en œuvre dans les Brebis de Fanurge, c'est qu'un homme qui passe pour être aimé des femmes les a toutes : il y a, dans la réputation de Don Juan, un prestige qui les fascine.

M. Fourageot est un grand négociant en denrées pharmaceutiques. Il gagne quatre-vingt mille francs par an à ce commerce; il en dépense soixante-dix mille avec les femmes. C'est un vieux beau, qui a rendu sa femme très malheureuse et qui l'a peu regrettée quand elle est morte, morte de chagrin, lui laissant une fille. Il a fourré sa fille en pension à Beaugency, chez la respectable M"^'' Paturin, sa cousine, et il a continué de faire la fête à Paris. Il adore

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pour le moment Amaudine, qui le gruge. Il a pour système de ne point payer ses maîtresses.

— Ça coûte plus cher, dit-il, je le sais bien. ^Mais c'est plus amusant.

Il a pour secrétaire (son associé qui s'occupait de tout l'ayant quitté) un pauvre hère, Ferdinand, d'épaisse tournure, de visage ingrat, rongé d'envie, qui fulmine tout bas contre la démoralisation du patron : car lui, il est sage, il est réservé, il ne connaîtra de femme que sa femme ! il s'est fait de son impuissance à plaire une vertu fielleuse. Tout l'irrite; le valet de chambre, qui est bien avec le maître, étant au courant de ses fredaines, traite ce plumitif de haut, en bas, et l'autre n'ose répondre ; il avale rageusement ces couleuvres. Le type est joliment posé en quelques scènes d'introduction.

Une tuile est tombée dans la vie de Fourageot. La respectable M"^^ Paturin est venue de Beaugency pour lui dire qu'elle ne peut plus garder sa fille chez elle. Paulette a dix-neuf ans, et l'imagination très éveillée. Elle chasse de race. Il faut la marier.

Voilà Fourageot dans un grand embarras : que fera-t-il d'une jeune fille dans cette maison livrée aux maîtresses ? Il n'a pas de mari sous la main , car il ne connaît que des fêtards, et les fêtards, il n'en veut pas. Il a trop fait souffrir sa femme ; il n'entend pas que sa fille soit aussi malheureuse.

Et Amandine qui va venir I Comment arranger tout cela ? Et Amandine arrive, en effet. Elle ne trouve que le secrétaire qu'elle s'amuse à railler et qui sort furieux. Un camarade de Fourageot vient le voir, la voit installée, badine avec elle, la poursuit riant et criant, la jette sur un canapé ; deux portes s'ouvrent : c'est, d'un côté, le domestique, de l'autre le secrétaire, qui sont accourus au bruit.

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A toufc hasard, Amandine prend ravance près de Fourageot : elle lui conte que son secrétaire a voulu l'embrasser et elle se sauve. Fourageot mande Ferdinand et lui lave la tête.

— Oh ! s'écrie Ferdinand suffoqué ; je n'en voulais rien dire ; mais c'est M^^ Amandine. au contraire, qui...

Et il conte la scène dont le domestique a été témoin comme lui. On sonne le domestique qui n'a rien vu. Fourageot, indigné, chasse son secrétaire.

— Ah I c'est ainsi, dit Tautre se relevant, eh bien î puisque je n'ai plus rien à perdre, il faut que je décharge mon cœur.

Et il reproche à son patron sa vie dégingandée, ses maîtresses, son égoïsme. Il oppose à ce désordre son existence de travail et de vertu ; il a vécu, lui, laborieux et chaste...

Fourageot l'écoute, furieux d'abord, puis étonné, puis intéressé :

— Ah : vous n'aimez pas les femmes, vous ? Vous n'avez jamais fait de bêtises pour elles?

— Et je n'en ferai jamais. Je n'aimerai que la mienne. Le visage de Fourageot s'éclaire ; la scène était si bien

faite que le public devinait le revirement d'idées qui se faisait dans son esprit, le suivait sur son visage et en épiait l'explosion.

Tout à coup, le domestique annonce le coiffeur.

— Qu'il entre, dit Fourageot.

Et, se tournant vers Ferdinand :

— Asseyez -vous là; on va vous friser un peu.

Un fou ri]-e a couru toute la salle. Fom-ageot a trouvé dans Ferdinand le gendre de son choix. Il l'associera à sa maison.

— Allez, lui dit-il, à Beaugency; tâchez de plaire à ma fille; elle vous trouvera fore laid, le premier jour; elle

VOUS aimera au boufc de la semaine. Je vous donne huit jours et allez vous faire habiller chez mon tailleur.

Ferdinand est aux an,ti;es, il n'a plus qu'un désir à satisfaire :

— Dites, mon ami, mon gendre, dites...

Ferdinand presse le bouton d'appel. Le domestique entre la bouche en cœur.

— Tournez-vous, lui dit Ferdinand d'une voix impérieuse.

Et il allonge un grand coup de pied où les Pasquins de l'ancien répertoire recevaient les leurs.

— Ah ! j'avais besoin de ça ! Ça soulage.

— Tiens ! fait le domestique, il y a quelque chose de changé dans la maison.

M. Gandillot n'a fait encore que poser ses personnages dans le premier acte ; c'est au second qu'il nous décou^Te le sujet de sa pièce.

Ferdinand esta Beaugency. Il n'a vu que deux fois Paulette, sous l'œil sévère de M™^ Paturin, grande observatrice des convenances. Il passe le meilleur de son temps chez Bertinet, le pharmacien de l'endroit, qui est en correspondance d'affaires avec Fourageot sur le pavé de Paris : c'est un homme à femmes ! Et il regarde avec admiration Ferdinand qui, étant plus jeune, doit mener la même vie avec plus d'aventures encore î Et le bruit se répand, dans Beaugency, que le jeune Parisien est un Don Juan, qu'il ne voit pas une femme qu'il ne mette à mal. Il a beau protester et se débattre : Bertinet lui tape gaiement sur le ventre :

— Ah ! mon gaillard, en faites-vous de ces farces ! ;^j;me Bertinet, qui a le cœur sensible, le regarde avec des

yeux pleins d'admiration et de tendresse ; elle prend pour déclaration tout ce qu'il lui dit :

— Ah ! comme vous savez bien, vous autres Don Juans

parisiens, le côDé faible des femmes ! Comme vous êtes irrésistibles !

Et elle lui tombe pâmée dans les bras î II y a, dans la maison, une petite bonne, fille de campagne rougeaude, à Tair égrillard : elle passe mystérieusement près de Ferdinand :

— Il paraît que tous êtes un rude lapin, tous, lui ditelle.

Ferdinand sursaute, effaré. Et elle continue d'un air finaud :

— C'est bon à savoir, parce qu'une supposition qu'on voudrait se mettre cocotte à Paris...

Ce pauvre Ferdinand s'arracherait les cheveux que le coiâ<eur lui a frisés : mais cette réputation qu'on lui a faite malgré lui a eu un contre-coup tout à fait imprévu. Paulette, qui l'avait trouvé au premier abord mal bâti et commun, le regarde avec d'autres yeux. En vain, M™^ Paturin lui représente qu'il ne faut pas se laisser séduire à ces hommes pervers ; c'est cette perversité même qui l'attire. Elle prononce le oui attendu. Ferdinand retoin*ne à Paris, emportant la promesse et le cœur de la petite : emportant aussi, hélas ! la vertu de M"''' Bertinet. Car il n'a pu jouer jusqu'au bout avec elle le rôle de Joseph.

L'exposition est achevée. Il s'y trouve quelques longueurs, surtout au commencement du second acte. Mais tous ces personnages sont si vrais, avec une légère pointe de caricature, le dialogue est si vif, encore que le trait soit parfois trop appuyé, les mots de situation abondent et pétillent avec un si joyeux entrain, qu'on est comme emporté dans un tourbillon de rires. C'est une joie que ce vaudeville.

Le troisième acte est d'une drôlerie inconcevable. JSTous sommes dan? l'appartement que Ferdinand est en train d'ap- )3roprier pour y loger sa jeune femme, qu'il doit épouser dans deux jours. Il presse les tapissiers, il songe aux mille

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devoirs qu'impose le jour des noces, quand M'"*" Berfcinet arrive. Elle sait le mariage prochain de Ferdinand ; mais elle veut qu'il lui donne une dernière journée ; vingt-quatre heures à elle, tout à elle, où il lui fera goûter toute l'ivresse des plaisirs parisiens. Puis, elle s'en retournera dans sa souspréfecture et vivra sur ce délirant souvenir.

Vous imaginez l'embarras et le désespoir du malheureux Ferdinand :

— Mais, madame, ce n'est pas possible, ma fiancée peut arriver à tout instant.

Elle arrive en effet, flanquée de M'"^ Paturin et de son père. Elle vient visiter l'appartement qu'on lui destine. Il y a une porte dont Ferdinand lui défend l'accès sous de faux prétextes. Elle cligne de l'œil ; il y a, dans cette chambre , une femme cachée ; il liquide sa vie de garçon. Les maîtresses le poursuivent donc jusqu'ici ! Elle en aime encore davantage son Ferdinand.

Mais M. Fourageot n'a pas, sur le mariage, les idées de sa fille. S'il la donne à Ferdinand, c'est qu'il le croit vertueux. Une maîtresse, et tout serait rompu, mon gendre. Or, Fourageot rencontre M"^^ Bertinet ; et Ferdinand, tout troublé, la présente comme une cousine à lui, sous le nom de M""^ Durand. Fourageot la trouve jolie, l'invite à dîner pour le soir.

Autre tuile. Bertinet a voulu profiter de ce que sa femme était partie en voyage chez sa tante pour faire en cachette un tour à Paris ; il est venu droit chez son ami Ferdinand, •iui le présentera chez un tas de petites femmes : il n'a que deux jours, mais il entend s'en fourrer jusque-là.

Ferdinand, entre le mari et la femme qui s'obstinent à le venir voir et ne doivent pas le rencontrer, talonné de plus par son beau-père, qui est toujours fourré chez lui, ne sait où donner de la tête. Il lui faut, de temps à autre, cacher

Bertinet dans un placard, ou le faire évader par l'escalier de"servioe. Efc Bertinet, à chaque fois, se sent transporté d'aise : un placard ! l'escalier de service ! Mon Dieu ! qu'on s'amuse donc, à Paris ! Jamais il n'a été à pareille fête. Bien entendu qu'on le jDrésente comme le cousin Durand, le mari de M"^ Durand, à Fourageot, qui ne manque pas de l'imiter au dîner du soir.

— Et il y aura des femmes ? demande le faux Durand dont les yeux brillent.

— Dame ! il y en aura trois, en comptant la vôtre.

— En comptant la mienne ! Ah ! c'est admirable ! Trois femmes et trois hommes ! ça sera une partie carrée ? Est-on gai, dans ce Paris .^

Et il tape sur le ventre de Fourageot qui le trouve commun.

Nouvelle complication. La petite bonne du second acte, Brigitte, arrive un paquet à la main ; son parti est pris, elle a lancé son bonnet par-dessus les moulins ; elle s'étal)lira cocotte. Elle a pensé tout de suite à Ferdinand, qui est un rude lapin, et lui explique, avec une ingénuité campagnarde, ses projets d'avenir. Ferdinand refuse, il va se marier :

— Mais vous avez des amis ! Tenez, ce vieux-là ! Et elle désigne Fourageot, qui vient d'entrer.

— Qu'est-ce que c'est encore que celle-là? demande Fourageot.

Ferdinand explique que c'est une petite bonne qu'il attendait.

— Justement! dit Fourageot, elle servira ce soir à la maison.

Et alors commence, entre le beau-père et la paysanne, une des scènes les plus désopilantes que j'aie entendues au théâtre.

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— Qu'est-ce que vous savez faire ? demande Fourageot à Brigitte.

Vous voyez la note ! La scène, qui est d'un osé rare, est sauvée du reproche de cynisme par une gaieté toujours en mouvement. Un mot n'attend pas l'autre, et ce sont des mots qu'on ne saurait détacher, comme les mots d'esprit piqués dans un dialogue par un auteur qui s'est donné la peine de les poursuivre et de les attraper. Ils jaillissent, tous, on de la situation même ou du caractère.

Au quatrième acte, c'est une succession de scènes impayables. Il y en a une, entre autres, qui est d'excellente comédie. M"*" Bertinet, invitée à dîner par Fourageot, est venue, croyant que c'était un dîner arrangé pour elle par Ferdinand. Elle lui en veut un peu de la laisser si longtemps aux mains de ce vieux galantin, qui lui débite de fades compliments et se croit irrésistible. Elle le trouve insupportable, tandis qu'il fait la roue autour d'elle, déployant ses grâces. Mais que devient-elle quand elle voit entrer M. et M™^ Paturin, qui la reconnaissent et la saluent de son vrai nom, ce qui étonne énormément ^I. Fourageot qui croit avoir invité M'""" Durand. La belle est enragée contre ce scélérat de Ferdinand qui l'a attirée dans ce traquenard. L'auteur s'arrange pour qu'ils restent seuls ensemble, et tous deux s'expliquent.

Elle est d'un comique achevé, cette explication. M'"® Bertinet reproche à Ferdinand de l'avoir séduite. Mais l'autre se défend, rappelle les faits, les circonstances ; il a été bien forcé de céder.

— Ah ! oui, c'est ainsi que font les Don Juans ! Ils veulent que les femmes courent après eux !

— Moi, un Don Juan ! s'écrie Ferdinand exaspéré, mais je n'ai jamais eu qu'une bonne fortune en ma vie, et encore n'a-t-elle pas été bonne le moins du monde, et c'est vous.

— Qaoi ! Vous n'aviez jamais eu de maîtresse ?

— Jamais.

— Mais alors, monsieur, vous m'avez trompée! C'est une indignité I

Et elle le trouve laid, vulgaire, disgracieux ; elle le traite de lâche. Xous nous pâmions de rire.

Il y a encore une scène amusante de la petite Brigitte, (]ui est venue chez le "^ieux Fourageot avec l'idée d'être sa cocotte et que l'on met tout bonnement au service.

On veut qu'elle mette un tablier, qu'elle serve à table :

— Ah! décidément, dit-elle, le métier de cocotte est trop difficile. J'ai eu tort de quitter Beaugency.

Elle y retournera avec M. Bertinet, son ancien maître, avec qui elle sera plus complaisante. Car tout finit par s'arranger, comme dans tous les vaudevilles. M. Fourageot, quand il a appris les déportements de son gendre, a cassé net le mariage ; mais Paulette s'est butée à lïdée d'épouser son lovelace: le père, qui, au fond, ne demandait pas mieux, finit par céder. M. et M™'' Bertinet retournent à Beaugency, après une explication sur leur présence réciproque à Paris qui les a satisfaits tous les deux : M""^ Bertinet y retrouvera un jeune potard, qui lui faisait des yeux en boules de loto et qu'elle a dédaigné, quand elle était sous le charme du Parisien ; M. Bertinet ramènera Brigitte ; Fourageot paye un coupé à Amandine qui lui pardonne, et tout le monde est content.

C'est le plus joli vaudeville que nous ait encore donné M. Gandillot. Il est tout plein de surprises amusantes et conduit avec une dextérité rare. Mais, ce qui m'en charme le plus, c'est un goût d'observation vraie qui perce à travers ces inventions drolatiques. M. Léon Gandillot, le jour où les directeurs des grands théâtres, vaincus par tant de succès, voudront bien accepter ses pièces sans lui imposer

des collaborations qu'il croit inutiles, sans lui demander des compromissions qu'il refuse, comptera sans aucun doute parmi les premiers auteurs dramati(jues de ce temps. Songez qu'il n'a pas encore atteint sa trentième année î

22 décembre 1890.

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