‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 17 sur 47 · L'HOTEL DU LIBRE-ÉCHANGE · texte numérisé non relu

L'HOTEL DU LIBRE-ÉCHANGE

li' Hôtel du Lilre-Ediange est une des pièces les plus désopilantes que nous ayons vues depuis bien des années. Le succès en a été étourdissant le premier soir ; et, au deuxième acte, il s'est produit un phénomène dont je n'avais encore vu qu'un exemple au théâtre^ le jour de la première des Surprises du (Uvorce : le fou rire qui avait saisi et qui secouait toute la salle était si bruyant qu'on n'a plus entendu un mot de ce que disaient les acteurs en scène; l'acte s'est achevé en pantomime.

La donnée de la pièce n'est pas des plus originales et le procédé n'est pas des plus neufs. Tout le monde a constaté je ne sais quel air de famille entre V Hôtel du Lihre- Échange et Monsieur chasse. C'est toujours d'un mari ou d'une femme en faute qu'il s'agit, et Fart consiste toujours à ramener au second acte dans un même endroit les personnages qui ne devraient pas s'y rencontrer et qui, en se fuyant les uns les autres, tombent éperdus les uns sur les autres.

Mais ce thème sans prétention — vous le jetteriez dans

le creuset de Schopenhauer, il est certain que vous n'en tireriez pas une goutte de philosophie — ce thème peut se diversifier à l'infini. Ce quïl y a de merveilleux chez MM. Feydeau et Desvallières, c'est une extraordinaire fertilité d'inventions dramatiques; ils ont en ce genre une singulière puissance d'imagination et cette imagination est toujours en mouvement. Ils trouvent à tout moment des détails imprévus sur lesquels rebondit la situation. Autrefois M. Georges Feydeau, quand il était à ses débuts, se laissait emporter à cette folle du logis, il s'abandonnait à se verve, perdait son sujet de vue et s'égarait dans des fantaisies qui finissaient par fatiguer. Il avait Tair de jouer au propos interrompus. Soit qu'il ait appris son métier, soit (|ue son collaborateur lui rende le service que rendait jadis Lausanne à Duvert, de le maintenir dans la voie droite, il a aujourd'hui une sûreté de main et une certitude d'effets vraiment incroyables.

Toutes ces fantaisies dont la pièce abonde, et qui semblent jailhr à Timproviste d'un à-coup d'imagination, sont préparées et amenées de loin ; elles surprennent, mais elles n'affolent point, car on aurait pu les prévoir ; on les attendait presque. Elles sont réglées par un infaillible géomètre, qui en a marqué le point de départ et calculé la courbe. Rien de plus étonnant que ï Hôtel du Lihre- Echange à ce point de vue technique.

]\r. Paillardin est architecte expert. Xe croyez pas qu'on lui ait au hasard choisi cette profession. Il n'y a pas dans la pièce un détail, si indifférent qu'il paraisse, qui n'ait sa raison d'être, qui, à un moment donné, ne serve à la situation. Il a été délégué par le tribunal pour faire son rapport sur ane chambre de l'hôtel du Libre-Echange qu'on dit hantée par les esprits. Il y passera une nuit, pour se rendre compte.

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Mais M'"^ Paillardin? Elle restera donc seule toute la nuit ? Elle est jeune, M™*^ Paillardin ; elle est fringante. Oh bien! M. Paillardin ne s'en soucie guère. Il s'est marié pour goûter enfin le repos. Il en a assez des fe aimes en général et de la sienne en particulier, en qui il a toute confiance, qu'il croit trop froide et trop sotte pour le tromper jamais. Mais M' '^ Paillardin n'entend pas de cette oreillelà. Ah ! on la néglige I On verra bien : Pinglet est là.

Pinglet est l'ami de Paillardin. Il est marié à une vieille femme acariâtre, qui le mène à la baguette. Lui aussi, il a assez et trop de sa femme ; mais la femme des autres ! Ah ! si Paillardin n'était pas son ami ! Mais il n'y a amitié qui tienne ! elle est si malheureuse cette pauvre petite M™" Paillardin et si en colère. Elle en veut tant à son mari ! il faut qu'elle se venge I Pinglet se propose.

Justement, M"''^ Pinglet doit aller passer la soirée et la nuit chez sa sœur, qui est malade. L'occasion est bonne ; Pinglet mènera dîner au restaurant sa nouvelle conquête, et de là, on ira...

Où ira-t-on ?

A ce moment, la domestique apporte à M™^ Pinglet le courrier du matin. C'est l'austère vieille qui le dépouille. Elle trouve, dans le tas, une lettre avec le mot « confidentiel -)) sur l'enveloppe. C'est le prospectus d'un hôtel — l'hôtel du Libre-Echange — où l'on promet aux clients célérité et discrétion.

— Oh I c'est à moi, M""" Pinglet, qu'on envoie ces horreurs !

Elle jette le papier à terre. Pinglet a lu l'adresse; la bonne, mandée par M"*^ Pinglet, ramasse les papiers à terre, et nous la voyons qui, après avoir déplié le prospectus, s'en va songeuse.

Vous voyez? la situation se préj)are; elle mijote à un

feu intelligent et doux, la situation. Yoici qu'arrive M. Mathieu. C'est un avocat de Yalenciennes, chez qui les Pinglet ont été reçus lors d'un voyage et à qui ils ont dit obhgeamnient : « Quand vous viendrez à Paris... » M""^ Pinglet fait la grimace : on dit ces choses-là, n'est-ce pas?... Enfin il faut faire contre fortune bon cœur. Mais, ô surprise ! M. Mathieu bégaie à faire frémir la nature. Il ne bégayait pas quand les Pinglet l'ont vu à Yalenciennes. C'est qu'à cette époque-là, il faisait beau : M. ]\Iathieu ne bégaie que quand il pleut :

— Ca doit bien vous gêner pour être avocat? demande M. Pinglet.

— Oui, ça m"en... m'en... m'en...

— Ça m'embête, finit Pinglet.

— Xon, ça m'en... m'en...

— Oh î fait Pinglet scandalisé.

— Xon... non... ça m'entrave ma carrière.

Yous imaginez peut-être que ce bégaiement n'est qu'une fantaisie de vaudevilhste pour rendre une scène plus amusante. Yous auriez raison s'il s'agissait d'un vaudeville de Yalabrègue. Mais avec Feydeau, vous pouvez être sûr que si M. Mathieu bégaie, il y a une raison à ce bégaiement. Nous le retrouverons au moment psychologique.

M. Mathieu n'est pas venu seul : il a amené ses quatre filles. Yous vous dites là-dessus : Quatre filles! tiens! tiens ! pas bête, l'auteur : il a voulu égayer sa pièce de quatre jolis visages.

Allons ! bon, voilà qu'à présent vous raisonnez comme si la pièce était de Raoul Toché. Mais non, malheureux, elle est de Georges Feydeau. Si Georges Feydeau nous montre quatre jeunes filles, c'est qu'à un endroit de son vaudeville il aura absolument besoin de ces quatre jeunes filles. Sachezle : dans une pièce de Feydeau/ on ne pose pas, en entrant,

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son chapeau sur une chaise, que je ne me dise : Bon ! ce chapeau n'est pas mis là pour des prunes.

Vous m'interrompez là-dessus : ça doit être bien fatigant de suivre un vaudeville où toutes les circonstances, même les plus futiles, ont une importance propre.

Eh bien î c'est ce qui vous trompe. Pas du tout. Chacun de ces détails entre, sans que vous sachiez comment, dans votre mémoire, s'y enfouit et en remonte juste au moment précis où la situation exige que vous vous en souveniez.

Ça, c'est le don du vaudeville. Tel écrivain répète trois fois, quatre fois un détail qu'il veut enfoncer dans votre souvenir. Vous n'y prenez pas garde. Feydeau l'indique d'un trait, d'une main rapide et sans avoir l'air d'y toucher, c'est fait ; vous ne Foublierez plus... A quoi cela tientil ? A rien, puisque c'est le don.

M™^ Pinglet fait sentir au terrible bègue que les maisons à Paris ne sont pas des caravansérails. Il lui faudra donc loger à l'hôtel, à quel hôtel ? eh ! mais, l'hôtel dont il a surpris et retenu le nom : Thôtel du Libre-Echange.

Les Pinglet ont pour neveu un grand dadais de potache, qui pioche son examen de philosophie. La bonne, M^'^ Victoire, l'a remarqué, a cherché à le déniaiser, et elle bondit de joie, quand la revêche M""*" Pinglet lui dit qu'elle ramènera le soir Maurice au lycée. Elle a son idée ; elle aussi, elle a lu le prospectus.

;^j;me Pinglet n'a aucun soupçon de ces atrocités. Avant de partir, elle a enfermé à double tour son mari en tête à tête avec un morceau de filet froid et une bouteille de vin. Elle s'en va le cœur tranquille. A peine a-t-elle filé que Pinglet se met en devoir de fuir ; il attache à la fenêtre une échelle de corde et s'échappe.

Au second acte nous ^iommes à l'hôtel du Libre-Échange.

lia scène, qui est très compliquée, représente un palier

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d'hôtel garni. Au fond, l'escalier qui s'enfonce vers la porte de la rue et monte aux étages supérieurs. A gauche, une chambre à un lit ; à droite, une vaste chambre (la chambre hantée) où couchaient jadis tous les domestiques de la maison, ce qui explique qu'on en avait fait un dortoir. Les esprits les en ont chassés ; elle est vide et les cinq lits en restent inoccupés. D'autres chambres s'ouvrent à mi-côte sur l'escalier qui monte.

Justement, comme le rideau se lève, l'un des deux garçons (il faut qu'il y en ait deux, vous verrez tout à l'heure pourquoi, oh î rien d'inutile dans une pièce de Feydeau), l'un des deux garçons flanque à la porte le locataire d'une de ses chambres, qui n'a pas payé sa semaine. Le locataire furieux crie que c'est une indignité, qu'il se passe de jolies choses dans cet hôtel, qu'il va prévenir la police. Soyez tranquilles ! s'il parle de la police, c'est que tout à l'heure nous aurons besoin du commissaire. Rien d'inutile, vous dis-je, rien d'inutile.

Pinglet arrive avec M™^ Paillardin ; lui, chaud du bon dîuer qu'il a fait, elle, tremblante. On leur donne la chambre de gauche. Oh ! la bonne, l'excellente scène de vaudeville ! Ce pauvre Pinglet est un peu étourdi du vin qu'il a bu ; la nouveauté de la situation lui tracasse aussi l'estomac.

— Je suis malade, soupire-t-il. je suis malade.

Et comme M"''' Paillardin lui offre de lui faire du thé :

— Je suis malade, s'écrie-t-il, et ma femme qui n'est pas là!

Il sort, il grimpe les escaliers quatre à quatre.

— Quelle nuit ! quelle nuit ! commence à dire M""^ Paillardin.

Et cependant, Victoire et le potache sont introduits dans la chambre à mi-côte, dont on a chassé le locataire qui ne

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payait pas. Dans la chambre à droite, c'est une autre affaire. Un des deux garçons y a casé M. Paillardin, Tarchitecte expert, qui s'est couché tout habillé dans le lit du fond, en disant avec un sourire sceptique ;

— Xous verrons bien si les esprits viendi'ont m'y réveiller.

Il referme sur lui les rideaux et s'endort.

!M. Mathieu, qui ne bégaie plus, arrive à son tour flanqué de ses quatre filles. On ne sait où le loger ; toutes les chambres sont pleines. Le second garçon de service, qui ne sait pas que la chambre hantée a été dévolue et est déjà occupée par M. l'architecte, la propose à M. Mathieu. Il y a deux cabinets de toilette où le père et les filles pourront se déshabiller à part.

Les quatre filles s'engouffrent en riant dans le leur. Xous les voyons reparaître en cornette de nuit. Elles s'asseyent chacune sur un lit, retirent leurs l^as en jacassant ; puis ridée leur vient de se friser avant de se coucher. Elles allument chacune un réchaud à esprit-de-vin, et battant des mains, s'amusant elles-mêmes de la situation, elles chantent par gaminerie : « Nonnes qui reposez. »

L'architecte s'éveille, ouvre les rideaux, pousse un cri de terreur : les esprits ! Un homme, crient à leur tour les petites filles. M. Mathieu s'élance de son cabinet de toilette ; l'architecte se sauve épouvanté ; au moment où il sort, il voit ouverte la porte d'en face ; c'est la porte de la chambre où sa femme (M"'' Paillardin) soigne Pinglet ; il s'y précipite. Pinglet se réfugie dans la cheminée ; M™^ Paillardin s'enveloppe de voiles et se recroqueville, ce Un fantôme I » crie l'architecte qui l'a prise dans ses bras. A ce moment, Pinglet, noir de suie, jaillit de la cheminée.

— Le diable î

Ati bnut. Victoire et son potache sont sortis de leur chambre. C'est un tohn-bohu inexprimable, quand un garçon accourt eflParé : La police î la police !

C'est la police qui monte. Ah I dame I il y a eu là dix minutes pendant lesquelles je défie qui que ce soit de savoir ce qui s'est passé. On se pâmait de rire ; et oncques ne vis salle si emballée. Le calme pourtant se réta1)lit un peu. Le commissaire interroge ceux qu'il a pris dans un coup de filet. Il relâche naturellement l'architecte expert. Mais Pinglet et M""^ Paillardin sont interrogés à part ; tous deux ont ridée de soutenir quïls sont mari et femme :

— Je suis W^^ Pinglet, a dit M"^*^ Paillardin, pensant que Pinglet a donné son véritable nom.

Mais Pinglet, qui a voulu user du même artifice, avait déclaré se nommer Paillardin.

— J"en étais sûr, murmure le commissaire. Ils ne sont pas mariés. Allons î tout le monde au poste !

Et Tacte se termine dans un prodigieux brouhaha.

Et ce qu'il est impossible de conter, c'est, durant tout cet acte, d'un mouvement tout à la fois si fantaisiste et si mathématiquement concerté, ce sont les portes qui s'ouvrent à chaque instant sur des gens qui se reconnaissent et s'embarrassent, pour expliquer leur présence, en des explications d'une inconcevable di'ôlerie. On n'a pas le temps de respirer tant les coups de théâtre se succèdent avec prestesse ; et il n'y en a pas un qui ne soit clairement motivé, qui ne puisse s'admettre, si l'on y met la complaisance qui est de rigueur dans ces sortes de conventions ; et toujours ce mot qui revient comme un refrain exhilarant :

— Quelle nuit ! mon Dieu, quelle nuit !

Au troisième acte, nous sommes chez les Pinglet. Pinglet, qui s'est échappé de chez lui par la fenêtre, y rentre par le même chemin. Car il a dans la bagarre perdu

le paletot où se trouvuient ses clefs. Heureusement, sa femme n'est pas revenue. Par quel revirement l'astucieux Pinglet arrive-t-il à pouvoir, devant le commissaire qui veut faire une enquête, accuser M""" Pinglet d'avoir découché à l'hôtel du Libre- Echange et d'y avoir oublié ses devoirs avec Paillardin : je ne vous le dirai pas, car ce serait trop long à vous expliquer. Qu'il vous suffise de savoir que l'affiiire s'embrouille de plus en plus. Il n'y a qu'un homme qui pourrait l'éclaircir, car, lui, il a tout vu, dans cette nuit mémorable : c'est M. ^lathieu.

Il entre. Au diable l'importun ! Pinglet, qui se croyait tiré d'embarras, frémit d'épouvante. Ce diable d'avocat va découvrir le pot aux roses, car il parle avec une déplorable facilité. Ah I s'il pouvait tomber une bonne pluie ! Justement voilà un coup de tonnerre, suivi d'une effroyable averse. ^L" Mathieu veut parler; tout le monde finit ses mots et les finit de travers. Il montre d'un geste exaspéré ceux qu'il accuse, et tous se récrient.

— Il ne peut pas parler, insinue le commissaire bienveillant. Mais il sait écrire. Qu'il écrive I

On le conduit à un pupitre. Tandis qu'il écrit, l'explication se continue. C'est le potache qui va tout endosser ; et à chaque fois que le bègue passe une feuille au commissaire, Pinglet l'intercepte et la déchire :

— Puisque tout est expliqué ! crie-t-il.

Le bègue proteste avec fureur; mais l'orage est dans toute sa violence, la pluie tombe à torrents, et il ne s'échappe de ses lèvTes que d'inintelligibles commencements de mots.

Je ne vous décrirai pas le public ; il était épuisé, il était mort de rire, il n'en pouvait plus. Il va sans dire, n'est-ce pas? que je n'estime ce rire que ce qu'il vaut; qu'à ce rire sans lendemain je préfère ou les émotions de la grande poé-

sie d'un drame historique, ou les réflexions que provoque une comédie de mœurs. Mais enfin, nous sommes aux Nouveautés, et n'est-ce donc rien, comme disait Molière, que d'exciter le rire des honnêtes gens ! Cela est-il si aisé ? Je voudrais bien les y voir, ceux qui traitent ces réjouissantes folies de sottises et de turlupinades.

10 décembre !894.

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