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LA DAME DE CHEZ MAXIM

Il me semble que pour la fertilité d'inventions drolatiques, pour le perpétuel jaillissement des quiproquos imprévus, pour l'intarissable gaieté du dialogue, la nouvelle pièce de Feydeau est supérieure à toutes celles qu'il avait écrites jusqu'à ce jour.

Ce qui m'étonne le plus, c'est la certitude avec laquelle tout est réglé, expliqué, justifié, dans la plus extravagante bouffonnerie. Les quiproquos rebondissent sans cesse les uns sur les autres, et il n'y en a pas un qui ne soit amené, pas un dont on ne se dise, quand il se produit : Oui, c'est vrai, ça ne pouvait pas se passer autrement. Il n'y a pas un détail oiseux ; pas un qui n'ait son utilité dans l'action, il n'y a pas un mot qui ne doive avoir, à un moment donné, sa répercussion dans la comédie, et ce mot, je ne sais comment cela se fait — c'est le don de l'auteur dramatique — s'enfonce dans la mémoire, et il reparaît juste au moment où il doit jeter une vive lumière sur un incident, que nous n'attendions pas, mais qui nous paraît tout naturel, qui nous charme à la fois et par son imprévu et par l'impression que nous aurions dû le prévoir.

Quand le rideau se lève, nous sommes dans l'appartement de M. Petypon, médecin célèbre. La chambre est toute en désordre ; il y fait nuit, bien que midi ait sonné. Mongicourt, un des amis du docteur, vient prendre -de ses nouvelles. C'est que tous deux, la veille, sont allés, après une opération chirurgicale, se rafraîchir chez Maxim. On a bu du vin de Champagne ; Petypon s'est laissé aller ; Mongicourt l'a quitté comme il commençait à se griser, et il vient prendre de ses nouvelles. Il le trouve qui dort en bras de chemise, sous le canapé renversé. Il le relève. Petypon ne sait plus rien de ce qui s'est passé. Aurait-il, comme le héros de Labiche, assassiné une charbonnière? Il a tout oublié.

Derrière les rideaux de l'alcôve, il entend des bâillements. Il ouvi'e les rideaux. C'est la môme Crevette qu'il a ramenée de chez Maxim, et qui s'est couchée dans son lit, tandis qu'il cuvait son vin sous le canapé. Le voilà dans un bel embarras; il est marié, et sa femme n'est pas commode. Elle entre, et la Môme se refourre sous les couvertures. Od lui explique tant bien que mal et le désordre de la chambre et l'absence de la nuit. Elle aperçoit sur une chaise une robe de femme ; elle croit que c'est la robe qu'elle avait commandée à sa couturière : elle l'emporte.

La Môme ne demanderait pas mieux que de s'en aller ; elle est bonne fille; elle ne peut pourtant pas sortir toute nue. Tandis qu'on délibère, un oncle de Petypon arrive; c'est un vieux général qui passe par Paris pour se rendre à son château où il doit marier sa nièce. Il est venu dire bonjour à son neveu Petypon et l'inviter. Il découvre la Môme dans le lit :

Ah çà, qu'est-ce qu'on lui avait dit, que Petypon avait épousé une femme mûi'e et austère.

— Elle est charmante, ta femme !

Petypon n'ose pas dire non. Le mensonge n'aura pas de conséquence, puisque le général repart dans une heure pour son château. Mais de voir une si gentille femme, une idée pousse dans la cervelle du général.

— Je t'emmène toi et ta femme au château ; elle fera les honneurs de mon salon.

La Môme bat des mains. Tout ça lui semble du domaine comique. Mais la vraie M""^ Petypon va revenir ; comment hier sans qu'elle en sache rien ?

Il y a là une de ces imaginations fantasques familières à Feydeau. Il nous a indiqué en deux mots que M"'® Petypon croyait aux apparitions, qu'elle était une fervente de M"*^ Couesdon.

Tout à coup part, de derrière les rideaux, une voix angélique :

— Ecoute! je suis sainte Eulahe...

On tire les rideaux ; c'est la Môme debout sur son ht, enveloppée d'un drap, tenant à la main une boule électrique allumée, qui continue :

— Va-t'en, tu feras quatre fois le tour de la place de la Concorde ; le premier homme que tu verras près de l'obélisque te dira le grand secret, d'où il te naîtra un fils... Allons, sors!

Et la Môme ajoute prudemment :

— Emmène le domestique, et qu'il ne revienne pas ! Nous pouffions de rire à ses folies, qui avaient le mérite

d'être claires, de s'expliquer d'ehes -mêmes. On a le temps d'aller acheter de quoi habiller la Môme. C'est Mongicourt qui se charge de cette besogne.

Mais voici du nouveau : Deux militaires se présentent : ils viennent demander raison à Petj-pon de l'insulte qu'il a faite à M. Corignon, qui, jaloux de la Môme, n'avait pas voulu la laisser partir à son bras. Petypon n'a aucune

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souvenance de cet incident. Il est tout effaré. L'un des témoins est très sec, et de temps à autre il se tourne vers son co-témoin, qui n'a pas l'air d'écouter.

— N'est-ce pas votre avis^ monsieur ?

— Je m'en f..., répond tranquillement l'autre. Heureusement il se trouve que Corignon est le prétendu

de la nièce du général ; il vient chez Petypon serrer la main de son futur cousin qu'il n'a pas encore vu. Il reconnaît son rival de la veille, s'excuse galamment; il paraît enchanté quand on lui dit qu'ils se retrouveront tous au château. La Môme est ravie, elle aussi, de voir la tête que fera Corignon, quand il la verra faisant les honneurs du château.

Et cependant tout n'est pas fini. M™^ Petypon, la vraie, est revenue de la place de la Concorde. Oh ! le récit qu'elle fait de son aventure ! c'est une drôlerie inconcevable ! nous en pleurions de rire. Elle a trouvé un mot du général qui lui indique les heures du train, lui renouvelant son invitation.

Elle veut partir ; comment l'en empêcher !

Petypon a inventé un fauteuil électrique ; toute personne qui s'y assied, si l'on tourne un bouton derrière elle, s'y endort dans la posture et avec l'expression de physionomie qu'elle avait au moment où le sommeil l'a instantanément pris. Petypon y assied sa femme, tourne le bouton et ouvre la porte pour s'esquiver.

— Sapristi ! se dit-il, qui la réveillera ?

A ce moment, entre un balayeur, et comme on lui demande ce qu'il vient faire :

— Tiens! vous m'avez invité à déjeuner en m'embrassant, hier soir. Je viens déjeuner.

Lïncident était si imprévu et si drôle qu'un fou rire a couru dans toute la salle.

Mais je vous l'ai dit : dans une pièce de Feydeau, il faut que tout serve.

— Mon ami, dit Petypon au balayeur, on va te servir à déjeuner ; mais, dans cinq minutes, tu tourneras ce bouton pour réveiller la dame qui dort là. Allons ! bon appétit.

Et il se sauve.

L'acte ne dure pas moins d'une heure, et il n'y a pas un instant de fatigue ; ce sont des folies qui éclatent coup sur coup avec une abondance et une intensité merveilleuses. Je n'ai rien vu de pareil.

Le second acte est un peu moins long- que le premier ; il a paru plus long. J'en retrancherais quelques détails par trop répétés ; mais peut-être ces suppressions ont-elles déjà été faites à l'heure où j'écris; je n'insiste pas. Il y a dans le second acte une idée de comédie charmante. Toutes les caillettes de la province attendent la Parisienne que leur a annoncée le général, toutes disposées à admirer ses toilettes, ses manières, ses façons de parler. Elles sont ravies de pouvoir se moquer à l'aise d'une prétendue Parisienne, qui les accable de sa supériorité, bien qu'il soit avéré qu'elle est de Versailles. Voici venir une Parisienne authentique, qui va lui clouer le bec.

C'est la Môme qui arrive. Elle se livre à toutes les excentricités de gaminerie dont elle a pris l'habitude chez Maxim. Elle lève la jambe à la hauteur de l'œil et toutes les dames s'essayent à en faire autant; c'est le snobisme provincial poussé à la farce outrancière. Elle demande : c( Qui que c'est-y que vous prenez ? » et toutes ces dames répètent à qui mieux mieux : « Qui que c'est-y, qui que c'est-y. » La Môme a un mot qui revient comme un refrain : cr Et allez donc ! c'est pas mon père ! )) et toute la compagnie met la locution à toutes les sauces : « Et allez donc, c'est pas mon père ! »

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On prie la ]\Iôme de chanter ; elle chante une chanson de café-concert : Ma marmite à Saint- Lazare. Personne ne comprend rien à cet argot, tout le monde applaudit ; le bon curé est touché jusqu'aux larmes. 11 pleure sur cet honnête homme qui offre sa marmite au grand saint Lazare. Une faute de français le tracasse. Il y a dans la chanson qu'il troquera sa marmite contre une peau. C'est contre un pot qu'il aurait fallu dire.

Petypon suit pas à pas la Môme pour l'empêcher de hasarder de trop fortes extravagances. Le général à chaque instant l'arrête et le sermonne :

— On n'est pas jaloux comme ça I

Il n'est pas au bout de ses peines, le pauvre Petypon. M™'' Petypon, descendue du fauteuil extatique, a pris le train ; elle tombe chez son oncle le général pour y faire les honneurs de la fête. Elle est en costume de voyage; elle entre hardiment et court serrer les mains du général.

Le général la connaît, car au premier acte, comme elle était survenue au moment où il causait avec Petypon, qui avait déjà présenté la Môme comme sa femme, ce dernier avait répondu à son interrogatoire :

— Qui est cette vieille toupie !

— C'est M'"^ Mongicourt.

Le général est stupéfait du sans-gêne de cette vieille toupie, dont le nom lui échappe; Petypon passe son temps à empêcher que les deux femmes ne se rencontrent. Mais la Môme continue de faire des siennes ; on lui a parlé d'un petit duc, jeune et innocent coquebin, qui sera riche à millions. Elle le prend sur ses genoux, l'embrasse malgré lui :

— Embrasse-moi donc aussi, grand bébé I Et allez donc, c'est pas mon père.

Il l'embrasse. Le voilà amoureux fou. Elle a retrouvé dans Corignon son ex-amant de chez Maxim. Ça l'amuse

de le reconqiiéi'ir. Elle lai propose de planter tout là et de se sauver avec elle. Un domestique a surpris cette fugue et avertit le général :

— M""^ Petypon est une drôlesse! s'écrie-t-il.

Sur quoi la vraie M™° Petypon, qui a entendu le propos, lui lance une gifle; le général, suffoqué, aperçoit Mongicourt, qu'il croit le mari responsable de la vieille toupie ; il lui rend la gifle qu'il vient de recevoir.

Et le rideau tombe au milieu des éclats de rire.

Il semblait qu'on fût épuisé ; le troisième acte est plus comique que les deux autres. C'est un tourbillon de quiproquos, tous découlant de la donnée première, tous logiques et extravagants. On croit avoir fini et ça recommence. Permettez-moi d'en rester là de cette analyse. Toutes ces farces se figent en passant de la scène dans un froid récit. Je n'ai voulu que vous donner une idée de la merveilleuse prestesse de l'auteur et de sa certitude de main. Tout chez lui est réglé avec la précision mathématique d'un rouage d'horlogerie et tout prend l'allure de la bouffonnerie la plus débridée.

La pièce a été jouée, comme il convenait, dans un mouvement endiablé. Il faut mettre en première ligne M"* Cassive qui est d'une verve étourdissante et qui a gardé une mesure de ])on goût dans un rôle où la charge est des plus faciles, celui de la Môme. Tarride est excellent dans celui du général, il le rend. comique sans en faire une invraisemblable ganache. Germam, cette fois, n'a pas le premier rôle de la pièce. Il joue Petypon. Il a des ahurissements d'un comique achevé. Colombey est fort plaisant dans Mongicourt. Ce que c'est que la situation au théâtre ! Il a un mot de rien du tout qui a fait pâmer toute la salle de rire. C'est au second acte. M™'' Petypon depuis une demiheure bouscule tout chez le général et nous avons vu ce

pauvre Petypon tout le temps aux aguets pour l'empêcher de se rencontrer avec la Môme, voilà qu'entre pressé, haletant, son collègue Mongicourt :

— J'arrive par train express de Paris pour te prévenir, dit ]\Iongicourt à Petypon.

— Me prévenir de quoi ?

— Ta femme est partie 1 elle va venir î Toute la salle est partie d'un rire homérique.

13 janvier 1899.

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