LE GANT ROUGE
Le théâtre Cluny nous a, cette semaine, donné la première représentation d'un vaudeville en quatre actes de MM. Henri Lee et Edmond Rostand. Ces deuxjaessieurs sont Xort jeunes^, et L'on a^u soi n de nous dire que c'étai t leurj3remiei^ ouvrage. Ilsjeraient bien coupables si c'était lfî second.
Ce gant rouge joue dans leur pièce le même rôle que le chapeau de paille d'Italie dans la pièce de Labiche. On court après d'un bout à l'autre du vaudeville, et l'on ne le trouve qu'à la fin. Mais, chez Labiche, la donnée est des pins simples : il ne s'agit que d'un chapeau de paille dévoré par un cheval, tandis que la propriétaire dudit chapeau s'était oubliée à causer sur l'herbe avec un jeune officier de cavalerie. Il faut à la dame un autre chapeau . tout semblable, pour rentrer chez elle. Où trouver ce chapeau ? A chaque acte, on croit mettre la main sur le chapeau sauveur qui fuit de plus belle, et on finit, au cinquième, par le trouver sur un réverbère, où l'a malicieusement accroché le hasard.
198 QUARANTE AXS DE THEATEE
Le Gant rou^eesl d'une complication subtile redoutable. Ce gant rouge est un de ces gants énormes, en tôle, que les marchands de nouveautés, en province, laissent pendre comme enseigne au-dessus de leur boutique. Dans ce gant , ou plutôt dans le pouce de ce gant , la sensible Frédégonde, devenue gantière à Paris sous le nom de M"^^ Tourniquet, a caché tous les papiers qui établissent que le capitaine Esquirol est le père d'un enfant né de leurs amours printanières.
Pourquoi a-t-elle choisi cette cachette, quand il lui était si facile de garder ces papiers dans le tiroir de son secrétaire ? C'est un mystère qui ne sera jamais éclairci.
Mais ce n"est pas tout : M^^ Ernestine , qui est une des demoiselles de magasin de la brûlante Frédégonde, a eu, elle aussi, sa petite aventure : elle a été mise à mal par M. Toulonsac, qui a eu Timprudence de lui écrire trois lettres d"un lyrisme échevelé. Ces trois lettres, la prudente Ernestine les garde, bien résolue à les envoyer à 11™^ Toulouzac, si M. Toulouzac refuse de financer, et, pour être sûre qu'on ne les lui volera point , elle a l'idée de les fourrer dans l'index du gant rouge.
Ce n'est pas tout encore... Ah I je vous y prends : vous croyez déjà qu'il y aura des lettres dans chaque doigt... Mon Dieu î je ne dis pas que la chose fût impossible. Les auteurs ne l'ont pas voulu. L'ne histoire de buste se superpose à celle du gant rouge. Comme ils sont deux, j'imagine que Tun avait dit : Si nous prenions un gant pour point de départ ? et que l'autre avait répondu : Je préférerais un buste, ce serait plus comique.
— Pourquoi le buste serait-il plus comique que le gant ?
— Pourquoi le gant serait-il plus comic^ue que le buste ? Ils ont transigé : il y a eu un gant et im buste ; ce qui
abonde ne vicie pas.
ED:\rOXD ROSTAND 199
Ah ! dame I le buste, je ne peux pas vous exposer de façon bien claii*e comment il se mêle à Faction. J'étais si occupé du gant, que l'entrée en scène du buste m'a quelque peu échappé. J'ai cru comprendre que Bédarrieux avait décidé d'ériger un buste à la mémoire de Parmentier, qu'un des Bédarrieusois, venu à Paris pour se procurer un Parmentier authentique, à prix réduit, avait chargé son domestique, (|ui est Belge (parce que l'accent belge est, comme on sait, d'une drôlerie inconcevable) d'en acheter un ; or, M™*= Tourniquet... vous savez bien, la sensible Frédégonde... possédait un buste qui pouvait, à la rigueur, passer pour Parmentier, le nez en étant gros comme une pomme de terre. Ce domestique s'était mis en devoir, tout en baragouinant le belge , de le voler.
Vous ne comprenez pas bien, peut-être? Si vous croyez que je comprends davantage ! Tant il y a, n'est-ce pas ? que l'est tantôt le gant rouge et tantôt le buste qui passera de mains en mains ; ceux qui courront après le buste attraperont le gant rouge, et ceux qui ont besoin du gant rouge tomberont sur le buste ; et l'on ne saura jamais pourquoi les uns ont besoin du buste et les autres du gant rouge.
Dans ce steeple-chase de combinaisons, c'est le gant rouge qui tient la corde, car il a deux doigts pleins, et de chacun de ces doigts s'échappent d'énormes quiproquos. Ajoutez que, pour conquérir les uns le buste, les autres le pouce ou l'index du gant, tous les personnages — et il y en a une bonne douzaine — se déguisent, celui-ci en lancier polonais, cet autre en Tzigane, un troisième en femme sauvage, et que les autres s'affublent de n'importe quelle défroque ; ils s'enferment dans des placards et des alcôves et des couloirs, on les prend les uns pour les autres, et il est impossible de deviner Tombre d'une raison ou d'un prétexte à toutes ces incohérences. Au troisième acte, un des per-
sonnages en scène vient à s'écrier : « Mais nous sommes ici à Charenton I » C'était bien l'avis du public.
Lïnsanité voulue, l'insanité exaspérée, est un genre à cette heure , et Ton trouverait dans le répertoire contemporain nombre de pièces construites sur cette même absence de modèle. Ce^c|Uj distingue d'une façon toute j)articulière celle de MM. L£ajetJiostançL,c'est qu'il ne s'y rencontre pas un seul mot spirituel. Pas un trait en quatre actes, cela est fortjrare et tout à fait remarquable.
Il n"y a qu'une scène où perce une intention comique. La sensible Frédégonde a cru reconnaître, chez un des personnages (Rastouanet, Castoulet ou Balladaze ; peu importe, au reste I) l'ingrat qui l'a trompée jadis, et qui s'est lâchement enfui , lui laissant un fils dont il parle dans ses lettres. Elle se jette à son cou !
— C'est peut-être une ancienne, se dit Castoulet, Balladaze ou Rastouanet.
Et le voilà troublé. Il apprend qu'il a eu un fils ; que ce fils, il est aisé de le lui mettre sur les bras, car ses lettres font preuve. Son émotion redouble.
— Et ces lettres, où sont-elles? demande-t-il.
La sensible Frédégonde va décrocher le gant rouge : — - Elles sont là, dans le pouce.
— Toutes ?
— Toutes.
— Il n'en manque pas une ? C'est que, pour embrasser l'enfant, je veux être sûr, parfaitemenu sûr...
— Il n'en manque pas une.
— Yoilà qui va bien, alors; j'emporte le gant rouge et m'en vais de ce pas le jeter au fin fond de la Seine.
Et il file d'un pas rapide.
La scène est jolie: mais je serais fort en peine d'en citer une autre. Il y en a, en revanche, qui ont paru bien incon-
venantes, et les mots crus abondent. C'est le goût du jour. Il est fort vilain. La troupe de Cluny se meut à l'aise au milieu de ces folies, qui ne semblent pas l'étonner. Elle en a vu bien d'autres ! Ils ont tous la verve un peu î^rosse. mais amusante. Je dois dire que derrière nous une partie du public riait de l)oncœur àces prodigieuses et incompréhensibles inepties. C'est peut-être elle qui avait raison. Mais. que voulez-vous? J'ai Horreur de ne pas comprendre.
27 août 1888. '