‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 20 sur 47 · LES ROMANESQUES · texte numérisé non relu

LES ROMANESQUES

Le succès en a été des plus vifs.

Le premier acte, qui est à lui seul une pièce entière, a été aux nues. C^estJlnJ^essouvenir cha^^^ comédie dlAlfred^d^lIiissat j J^^zzoûilM^Je^^ Pasquinot et Bergamin(rien qu'à lire ces noms, vous voyez ique nous nageons en pleine fantaisie, dans le pays du bleu) sont de riches bourgeois qui ont projeté de marier leurs i enfants, quand ils reviendront l'une du couvent, l'autre de 'Université. Mais ils se sont dit que, s'ils proposaient tout uniment ce mariage aux deux jeunes gens, ils risquaient de les voir bouder contre cette réalité plate. Ils ont donc feint d'être animés l'un contre l'autre d'une haine farouche; Bergamin, c'est Capulet; Pasquinot, c'est Montaigu. Us comptent bien que Percinet voudra être Eoméo et que Sylvette ne demandera pas mieux que d'être la Juliette de ce Ptoméo.

Us ne sont pas trompés dans leur attente. Quand le rideau se lève, nous voyons un parc, peuplé de vieux arbres, qui sont d'un très bel effet. Ce décor est charmant. Au milieu du parc s"élève un vieux mur, de roses brodé. De chaque côté du mur, les deux amoureux, Percinet en veste bleue, et le toquet sur l'oreille, et Sylvette en bergère de Watteau, l'un monté sur un banc, l'autre sur un talus, causent en-

semble par-dessus la crête et se jurent d'être toujours, malgré les haines qui divisent leurs familles, l'un à l'autre, comme les héros de Shakespeare, dont ils se récitent les vers. Ils sont surpris par leurs pères et s'envolent effarouchés, i.t un fou rire a couru toute la salle, quand on a vu les deux pères, à leur tour, se hissant contre le mur mitoyen, se mettre à causer, eux aussi, de bonne amitié, par-dessus le mur. Mais, voici que les enfants reviennent.

— Alerte I dit Pasquinot.

— Alerte ! répond Bergamin.

Et tous les deux, pour continuer la comédie, se gourment à coups de poing, sur la crête, tandis que les deux jeunes u'ens éperdus s'accrochent, chacun de son côté, à leurs basques pour les séparer.

Les deux papas se frottent les mains ; le stratagème réussit parfaitement. Ils entendent le pousser à bout. Ils imaginent d'arranger une aventure où Roméo sauvera Juliette d'un grand danger, ce qui les forcera à se réconcilier et à donner leur consentement. On fait venir un certain Straforel, de son métier spadassin et entrepreneur d'enlèvements de jeunes filles au plus juste prix. On convient de tout avec lui : il aura quatre acolytes sous ses ordres ; il enlèvera Sylvette ; Percinet, aux cris jetés parla belle, ne manquera pas d'accourir ; il mettra en fuite les quatre drôles ; Straforel seul tiendra bon, et après un terrible combat tombera à terre, transpercé de part en part. Il n'y aura plus moyen de ne pas laisser aux mains de Percinet la Sylvette qu'il aura reconquise sur les malandrins.

Tout s'exécute de point en point selon le programme ; Percinet fait des prodiges de valeur ; il met les quatre spadassins en fuite, frappe Straforel qui recule et tombe: les deux pères accourent, tout le monde s'embrasse, tandis que Straforel se relève et s'esquive lestement.

I Ce premier acte est d'une verve et d'une gaieté merveil- /leuses. L'auteur manie le vers d'une main preste et aisée ; il I parle une langue franche et alerte, qui tient de Scarron, de • Regnard et de Banville, la langue que Yacquerie avait retrouvée pour Tragaldahas. Les rimes y sonnent des fanfares imprévues et joyeuses ; c'est un enchantement. Je suis convaincu que plus tard on gardera le^pxemierjicte, qui fin-me une pièce__complète. et qu'il sera un des joyaux du répertoire.

Ce n'est pas que les deux autres actes soient indifférents ou mal venus. Ils ont plu encgre par les mêmes qualités de belle humeur, de poésie large et truculente, par d'amusantes trouvailles de dialogue, par un air de jeunesse conquérante. Mais enfin ils n'étaient pas nécessaires.

Les deux pères une fois réconciliés, on a abattu le mur mitoyen qui séparait les deux parcs. Pasquinot peut à son aise voisiner chez Bergamin, et Bergamin rendre visite à Pasquinot : mais, chose lûzarre, ils ne trouvent plus le même plaisir à se voir; ils regrettent le mur. A vivre ensemble, ils s'aigrissent l'un contre l'autre, si bien qu'un jour, fatigué d'entendre toujours Percinet parler de sa mémorable aventure, et Sylvette s'extasier sur le courage de Percinet, ils leur révèlent le secret de la mystification.

— Eh quoi ! Percinet n'a pas été un héros !

— Eh quoi! Sylvette n'a pas été enlevée I

Et ils allaient se marier, comme cela, bourgeoisement^ platement, victime d'une désolante illusion. Sylvette ne veut plus de Percinet ; Percinet fuit les lieux où Sylvette se moque de lui, et quand le rideau se relève, au troisième acte, nous voyons un ouvrier en train de relever le mur qui coupera de nouveau le parc en deux.

Cet ouvrier n'est autre que Straforel. Il n'a pas été payé ;: il tient à l'être, et, pour cela, il tentera de remettre en-

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semble les deux amants que son intervention a désunis. Je n'entre pas dans le détail des moyens qu'il emploie. L'extra vageance en est fort plaisante, c'est tout ce que j'en veux dire. La dernière scène est ravissante, Percinet et Sylvette se retrouvent enfin, et, sans se soucier du romanesque, ils laissent parler leur bon petit cœur ; ils s'aiment, ils sont jeunes, ils s'épouseront ; ils auront, comme dans les contes de fée, beaucoup d'enfants, et le mur brodé de roses qui les séparait ne sera décidément pas relevé. La pièce se termine par un rondeau au public qui est d'un inexprimable agrément.

Il y a dans tout cela, vous vous en doutez bien à lire cette analyse, des parties qui traînent un peu. C'est à peine si l'on s'en est aperçu le premier soir : on était sous le charme, on riait, on battait des mains. Les artistes ont eu leur grande part dans ce succès. Lr"^ Reichemberg est délicieuse d'ingénuité et de jeunesse dans Sylvette ; Le Bargy est plein de tendresse romanesque dans Percinet ; Féraudy déploie dans le rôle du spadassin un panache extraordinaire. Pierre Laugier et Leloir ont fait des deux pères fantoches deux caricatures très dissemblables, mais fort réjouissantes l'une et l'autre. C'est un charmant spectacle à voir, et que l'on peut — chose rare ! — voir en famille.

28 mai 1894.

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