BLANCHETTE
M. Brieux a un grand mérite : il s'attaque toujours à des questions sociales qui sont d'un intérêt actuel, et il s'efforce de les présenter sous forme dramatique. Yoiis vous rappelez que, dans les Bienfaiteurs , il raillait avec infiniment de verve la fausse philanthropie carottée par la fausse misère ; que, dans V Évasion, il essayait de réagir contre la théorie en vogue des fatalités de l'atavisme. Dans Blancliette, il avait touché un des points les plus douloureux de notre société contemporaine.
M. et M"'" Rousset sont de pauvres petits cultivateurs, qui ont annexé à leur industrie un modeste débit de vin et de liqueurs. Ils ont grand'peine à joindre les deux bouts. Une fille leur naît. Quelle serait la sagesse, l'antique sagesse ? Ce serait de l'élever pour vivre heureuse dans le milieu où le sort l'a fait tomber, d'en faire une paysanne, qui épousera par la suite un brave fermier et aidera son mari à cultiver sa terre. Mais les Rousset sont ambitieux pour leur enfant. Ils se saignent aux quatre veines pour lui don-
26 QUAPLA^'TE AXS DE THÉATEE
lier une écliicati<;ai qui lui uu^tg l'accès de la bourgeoisie instruite. Elle achève ses classes dans une grande pension, conquiert son Itrevet et rentre au logis paternel.
Elle y rentre, mais c'est une demoiselle chez des paysans. M. Brieux. et en cela il a marqué beaucoup de mesure et de tact, n'a point voulu que ce fût une mauvaise fille, arrogante, dédaigneuse et sans-cœur. Xon, elle aime bien ses parents ; elle reconnaît ce qu'ils ont fait pour elle ; elle ne demanderait qu'à leur rendre service. Mais elle est comme dépaysée près d'eux : elle se sent si différente d'idées, de sentiments, de langage 1 Tout dans cette pauvi'e maison froisse ses délicatesses. Elle ne peut rien à cela. C'est la situation qui est plas forte que toutes les bonnes volontés.
Les parents, c'est une autre affaire. Ils sont d'abord très glorieux de lem- fille. Le père montre avec une vanité naïve le diplôme cpi'il a fait encadrer et appliquer au mur, en belle place. Il est persuadé (comme tant d'autres pères, hélas!) que le gouvernement, en délivrant un parchemin à sa fille, a pris l'engagement de la pourvoir d'un poste lucratif. Il est plein d'illusions. Un brave garçon qui avait aimé son Élise, alors qu'elle n'était pas si savante, vient la demander en mariage. Le brave homme hausse les épaules.
— Ma fille n'est pas pour ton nez... tu ne votidrais pas...
Et il le met à la porte ; il est encore dans la lune de miel du brevet conquis.
Mais le dissentiment fatal, inévitable, ne tarde pas à éclater.
Elise, qui attend toujours sa nomination (il n'y en a plus que 250 à pourvoir avant elle), vit chez ses parents à ne rien faire, et le père Eousset commence à trouver qu'une fille oisive est une lourde charge. Cette fille est quelque peu romanesque. Elle s'est liée à la pension avec la fille d'un riche propriétaire, conseiller général, ]M"® Lucie Galloux.
Elles ont ensemble formé de Idéaux projets. Lucie a un frère, (reorges, qui a fait un bout du cour à Élise :
— Xous serions sœurs ! dit Lucie en embrassant Élise. Et tandis qu'elles causent ainsi de bonne amitié, assises
gaiement au comptoir, entre un client, un pauvre \ieux cantonnier qui demande une tasse de café. Élise rougit ; elle est mal à l'aise ; elle le renvoie sans le servir.
Prenez garde que cette situation pourrait aisément se transporter dans un autre milieu : une famille bourgeoise, ne possédant qu'une très modeste aisance, qui a poussé un fils au baccalauréat et une fille au brevet supérieur, et qui les voit ensuite lui retomber sur les bras, inutiles, mécontents, méprisants. C'est ce qui fait que l'étude de M. Brieux a un caractère de généralité qui a frappé tous les bons esprits en même temps qu'il séduisait la foule.
Au second acte, la situation s'est violemment tendue. Élise n'est toujours pas nommée, et l'on ne peut prévoir quand elle le sera. Le père Rousset jour à jour s'aiu'rit. Élise, qui croit tout savoir, ayant tout appris dans les livres, lui a conseillé de fumer ses champs avec des engrais chimiques, et ces engrais ont brûlé son blé. Elle s'ingère de tout réformer au logis, car elle prend en pitié l'esprit de routine de ses parents ; elle parle de changer l'humljle débit de son père en un café étincelant, où l'on viendra prendre des boissons glacées. Elle a commandé une machine à ftiire de la glace.
— Mais personne ici ne prend de glace, lui fait doucement observer sa mère.
— Parce qu'il n'j en a pas, répond la jeune fille.
— A quoi sert qu'il y en ait, si personne n'en doit prendre?
Élise parle de progrès, d'esprit d'initiative. Elle répète les phrases dont on a à la pension chargé sa mémoire. Le
père Roiisset se rebiffe. Il en a assez de toutes ces coûteuses billevesées. Il entend que tout rentre dans l'ordre, ou sinon, o-are les gifles! C'est lui le maître, après tout. Il rabroue durement sa femme, qui intercède pour Élise. Il profite de l'instant où M. le conseiller général Galloux est là avec sa fille Lucie, pour forcer Elise à ceindre un tablier, à faire ses excuses au vieux cantonnier qu'elle avait malmené la veille et à lui servir le café. M. Galloux propose de prendre Élise chez lui, en attendant qu'elle soit placée et de la donner à sa fille pour demoiselle de compagnie. Mais le vieux paysan n'entend pas de cette oreille. Elise restera à la maison pour servir les consommateurs et aider la mère aux gros ouvrages.
C'en est trop ; Élise n'y peut plus tenir ; elle se révolte ; c'était la scène à faire, et elle est faite de main de maître : ce Pourquoi, dit-elle à son père, pourquoi m'avoir donné cette éducation, si vous vouliez faire de moi une servante d'auberge ? Pourquoi m'avoir inspiré le désir d'une vie plus élégante et plus nol^le si vous teniez à me garder chez vous ? » Elle a raison, la pauvre fille, et son père n'a pas tort. C'est une déclassée.
Elle se sauve de la maison paternelle en faisant claquer la porte, et le père Kousset lui déclare solennellement qu'une fois le seuil franchi, elle ne rentrera plus jamais en grâce.
Ces deux premiers actes avaient jadis fait un plaisir extrême. Le troisième avait gâté cette excellente impression. Le père Rousset avait fait de mauvaises affaires ; il allait être saisi ; Élise revenait en brillante toilette. Elle avait un amant riche, le frère de Lucie, je crois. Son père la maudissait d'abord ; elle lui offrait de l'argent, et le bonhomme, se ravisant, acceptait.
C'était, si vous vous en souvenez, le temps où la comédie rosse battait son plein. Il était convenu qu'un dénouement heureux sentait le scribouillage. M. Brieux, pour être loué
de la coterie très bruyante qui sonnait sa fanfare autour d'Antoine, avait poussé sa comédie au noir et l'avait terminée par cette malpropreté inutile et grossière : le père mangeant le pain de la fille entretenue.
— Comme c'est nature ! s'étaient écriés les fidèles. Mais le public n'avait pas été de cet avis. Il en avait été
si peu qu'en province Antoine, pour ne pas choquer ses susceptibilités, avait tout simplement retranché le troisième acte. Il terminait la pièce au moment où Elise s'enfuyait de la maison paternelle, où elle ne pouvait plus vivre. La comédie restait en Tair.
Et moi qui, dès le premier jour, avais été affligé de ce troisième acte, je n'avais cessé de dire à l'auteur, que j'aime beaucoup :
— • Refaites-le-moi donc, et refaites-le-moi sans tenir compte des vaines criailleries de la jeune école. Après votre second acte, l'idée première de votre pièce a été mise en pleine lumière ; la démonstration est faite, et bien faite : on s'expose, quand on donne aux enfants une éducation trop au-dessus de leur condition, à n'en faire que des déclassés. Eh ! bien, vous êtes maître ensuite de votre dénouement. Vous pouvez à votre gré le faire heureux ou triste. C'a n'a pas d'importance, littérairement parlant.
C'a en a une grande au point de vue dramatique. Le public aime à voir heureux les personnages auxquels il s'est intéressé. Ramenez-moi au troisième acte votre Elise traînant l'aile et tirant le pied, mais assagie par le malheur, mais corrigée de sa présomption, et mariez-la-moi avec le brave garçon qui, au premier acte, l'a demandée en mariage.
Brieux hésitait.
— Mais la vérité? objectait-il.
La vérité î... la vérité !... Pourquoi, diantre ! la vérité ne serait-elle pas que votre Elise rentrât en elle-même et s'a-
mendât ? \^ous lui avez justement donné une nature honnête; vous ne nous l'avez pas montrée foncièrement vicieuse. Elle était la victime d'une situation fausse. L'expérience de la vie lui ouvre les yeux et lui fait toucher son en-eur du doigt : elle la reconnaît loyalement ; quoi de plus naturel ? Toutes les déclassées ne deviennent pas nécessairement des cocottes.
Je l'ai connue, votre Elise. Elle était horriblement malhem-euse chez ses parents qui l'adoraient, mais dont le contact faisait souffi'ir son orgueil et sa délicatesse. Peu s'en est fallu qu'elle ne tournât mal. Au moment psychologique, elle a rencontré un ouvi'ier à qui elle a plu ; elle s'est résignée, et elle vit contente, bien que battue de temps à autre.
M. Brieux s'est décidé. Il a refait son troisième acte. EHse revient en effet solliciter le pardon de son père. Dans un couplet très animé, très douloureux et qui a profondément ému l'auditoire, elle a conté les misères qu'elle avait subies, institutrice, demoiselle de compagnie, femme de chambre, domestique, partout obligée de se défendre contre des tentatives de séduction, les unes demi-polies, les autres franchement brutales, descendant de degré en degré une pente fatale, et comme sa mère s'en étonne :
— Ah I vous ne savez pas, s'écrie-t-elle, combien il y a d'institutrices qui pourraient envelopper leur carte de filles soumises dans le parchemin de leur brevet supérieur !
Elle a été préservée de tout accident irrémédiable par son honnêteté native; elle revient misérable, mais pure. L'auteur lui ménage, avec son soupirant du premier acte, une johe scène d'amour rétrospectif; ils s'entendent et tout le monde s'embrasse.
Et nous, public, qui ne voulons la mort de personne, nous nous retirons satisfaits. Je serais bien étonné si Blandiette, sous cette forme nouvelle, ne demeurait pas long-
temps au répertoire. La pièce deviendra en quelque sorte classique.
4 octobre 1897.
Je vous ai conté qu'Antoine donne trois fois par semaine à l'Éden-Théâtre des représentations qu'il intitule : Représentations piiUiques du Théâtre- LiJjre. Du moment qu'Antoine s'adresse au grand public, il va être forcé de ne prendre dans son répertoire que les pièces qui lui peuvent agréer, les pièces qui sont des pièces. Il a débuté par la Puissance des ténèbres; il a fait trois cents francs le premier soir. Il ne s'est pas obstiné ; il a choisi la Blajichette de M. Brieux, qui aurait pu tout aussi bien se jouer au Gymnase ou au Vaudeville ; Blanchotte a obtenu un grand succès, devant une salle comble.
Car la salle était comble. Est-ce le bon marché des places qui avait séduit le public, ami des petits trous pas chers? Avait-on donné beaucoup de billets ? Je n'en sais rien. Je ne puis que constater un fait indéniable : cet immense vaisseau de l'Eden-Théâtre était rempli du haut en bas. Antoine et ses camarades ont bien été forcés de rompre avec leurs traditions, de faire faux bond à leurs principes. Les voilà qui élargissent la diction, prennent des temps, parlant de face, et très haut ; pas encore assez, à mon avis : mais il y a du mieux ; dans quinze jours, ces terribles novateurs feront comme tout le monde, par la simple raison qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Je serai ravi de suivre les progrès de cette épreuve.
Et dans cette BJancUette qu'ils nous ont jouée, savezvous ce qui a beaucoup, mais beaucoup réussi : les deux
premiers actes, qui sont de jolie comédie de genre, la comédie telle qu'on la pratique couramment au G-ymnase; le troisième acte, qui est «c de comédie rosse », qui a été écrit pour faire plaisir à Antoine et à ses amis, a été écouté dans un silence d'universelle désapprobation.
Je rencontrai l'auteur à la sortie.
— Quel succès vous auriez eu, lui disais-je, si vous aviez consenti à refaire votre dernier acte ! C'est une pièce qui serait entrée naturellement dans le répertoire d'un théâtre de genre. Elle aurait eu ses cent représentations et durerait dix années au moins.
— Mais que vouliez- vous que je fisse ?
— Eh ! mais, ce qu'auraient fait vos devanciers. Vous mettiez en scène une jeune fille à qui son père et sa mère, gens de campagne et cabaretiers de profession, ont fait par gloriole donner une éducation au-dessus de sa condition. Elle conquiert son brevet, ils en sont très vains et attendent une nomination d'institutrice qui ne vient pas. Cependant elle reste dans sa famille ; elle y est très malheureuse et rend ses parents très malheureux. Car ils ne la comprennent pas et elle les prend en pitié, se croyant audessus d'eux. YoQS avez très bien montré tout ce qu'il y avait de piquant tout ensemble et de douloureux dans cette situation. C'est un petit, mais excellent tableau de mœurs. Au bout du deuxième acte, vous n'aviez plus rien à ajouter à la peinture. Vous aviez dit sur le sujet, qui est intéressant et neuf, tout ce que vous aviez à dire. Il ne s'agissait plus que de trouver un dénouement. Mais le dénouement, c'est l'accessoire, en ces sortes de pièce. Pourquoi ne pas le faire agréable aux spectateurs ? Votre Élise Roussel est au fond une bonne fille ; elle avait été, au premier acte, demandée en mariage par un brave fils de paysan, qui l'aime bien, et qu'on avait refusé par vanité. Eh ! bien, donnez.
ce qui n'est pas invraisemblable, à votre Élise, un petit grain d'envie de se marier, un léger retour de bon sens, faites-moi une gentille scène d'amour et concluez vite. Tout le monde est content.
— Mais ce sera faux, archifaux ; c'est de la convention.
— Avec ça que votre troisième acte n'est pas faux et archifaux aussi. C'est de la convention également; mais c'est de la convention « rosse » qui déplaît à tout le monde et compromet le succès. L'essentiel de votre thèse, c'est le premier acte et le second. Le dénouement, qu'importe ! n'en faites pas, si vous le préférez ; mais si vous en faites un, ne le faites pas qui désobb'ge tous les spectateurs, qui les force, quand ils revêtent leurs paletots à la sortie, de s'écrier tous : « Ah ! quel dommage ! J!>
Voulez-vous que je vous dise : Vous avez eu peur d'être blagué par quelques centaines de soi-disant réformateurs, qui n'aiment pas le théâtre, qui y vont comme des chiens qu'on fouette et n'y payent pas leur place. Eh ! bien, il faut, si l'on veut réussir, prendre résolument son parti d'être blagué par ces fumistes.
4 décembre 1893.