LA PRINCESSE LOINTAINE
M. Rostand est l'auteur des Romanesques, dont le succès fut si éclatant à la Comédie-Française, le soir de la première représentation. Ce succès j^e se prolongea guère ; c'estc|ueia pièce, qui avait^troi^-açtes, étaijb tropJi}iioLue^ de deux^jnaisj£^irèniiÊr j£i£^iiui f^^ unej2ièçe complète^,^ÊtaiLJin£^^^ de
verve mousseuse etji^esndt iiétillan.t. II nous avait semblé que M. Rostand avait retrouvé pour nous la langue et le vers de Regnard ; c'était un Regnard qui avait lu Banville. Jamais triomphe au théâtre ne fut si vif, si imprévu, si chai'mant. Aussi tressaillîmes-nous d'aise, quand nous apprîmes que M""^ Sarah Bernhardt allait nous donner une nouvelle œuvre de l'auteur des Romanesques et que cette (j^uvie^jtait , comme la prejïLi£i:Ê,jme JaniaisiejJa^ I cejse lointaine, nen que ce titre suggérait l'idée d'un conte 1 bleu, et c'est en effet un conte bleu que M. Rostand a tiré '^ cette fois des légendes du moyen âge.
Je m'en vais vous la conter à mon tour, en me servant, autant qu'il me sera possible, du texte même de l'ouvrage. Tous pourrez ainsi, tout en voyant se dérouler la pièce, voir si vous aimez cette poésie.
Le rideau se lève : un i)ont de vaisseau... pardon I j'au-
rais dû écrire un pont de nef; n'oublions pas, comme disait Hervé, que nous sommes des gens du moyen âge ; le mât est à demi rompu, les voiles sont déchirées, les matelots dorment couchés au hasard; des armes brisées, du sang; on s'est battu toute la nuit ; l'aurore va poindre.
C'est la nef de JofFroy Rudel, prince de Blaye et troubadour, qui est tombé amoureux de la princesse Mélissinde sur le récit que des pèlerins, revenant d' Antioche , lui ont fait de sa beauté :
Ils en parlèrent tant que, soudain se levant, Le prince, le poète épris d'ombre et de vent, La proclama sa dame et , depuis lors fidèle , Ne rêva plus que d'elle et ne rima que d'elle , Et s'esalta si bien pendant deux ans qu'enfin, De plus en plus malade et pressentant sa fin , Vers sa chère inconnue il tenta le voyage , Ne voulant pas ne pas avoir vu son visage.
Il s'en va donc, les yeux perdus, vers son idéal; et il y entraîne ses compagnons de route, qui tous, même les matelots dont se compose son équipage, sont devenus amoureux de la princesse et oublient faim et fatigue en écoutant les louanges de la belle inconnue, en rêvant de ses cheveux d'or ; et cela est délicieux, car
La galère S'élance vers un but plus noble qu'un salaire- Tous rêvent la princesse , aspii-ant à la voir, Et leurs férocités se laissent émouvoir. La dame du poète, ils en ont fait leur dame. On finit par aimer tout ce vers quoi l'on rame ; Ils voudraient que le prince atteignît aux chers yeux ! Son amour leur a plu, vague, mystérieux, Parce que les petits aiment les grandes choses , Et surtout les beautés poétiques sans gloses ! Cette noble folie et que nul ne comprit Apparaît toute claire à ces simples d'esprit.
Ah ! clame, ce n'est plus du Regaard î oh ! non, ce n'est plus du Regnard! et pourtant, nous pouvons dire avec
l'auteur :
Elle est lyriquement épique , cette nef Qui vole au bruit des vers, un poète pour chef, Pleine d'anciens bandits dont nul ne se rebelle , Vers une douce femme étrange , pure et belle , Sans aucun autre espoir que d'arriver à temps Pour qu'un mourant la voie encor quelques instants.
Un seul des amis du prince a pris sa folie en pitié et s'est embarqué avec lui : Bertrand d'Allamanon, qui, lui aussi, est troubadour et chevalier. Il console Rudel qui se sent mourir et qui, le regard perdu vers la mer, attend que le jour lui découvre cette Tripoli où vit cette fleur de beauté.
Voici l'aurore ; le brouillard se dissipe : Terre ! terre I C'est Tripoli qui se montre dans le lointain ; tous les matelots se précipitent et crient ; la mise en scène est d'un pittoresque charmant. Le prince est si faible qu'il ne pourra descendre à terre ; mais Bertrand lui promet d'aller chercher la princesse et de la lui ramener, pour qu'il puisse en réjouir ses yeux avant de mourir. Si le prince mourait avant son retour, un drapeau noir, hissé au haut du mât, l'en avertirait. Tant que le drapeau blanc, signe d'espoir, flottera à la vergue, c'est que l'amoureux poète attendra sa belle.
Le second acte nous transporte dans le palais de la princesse. Des pèlerins l'attendent et causent entre eux de sa beauté ; elle paraît. C'est M""^ Sarah Bernhardt dans un costume magnifique, toute gracieuse et des lis dans les mains. Elle en distribue aux pèlerins. Je vous envie, leur dit-elle, vous allez voir la France :
Je vous envie! hélas ! je suis comme les fleurs
Qui naissent sous des cieux qui ne sont pas les leurs
Et devinant au loin qu'elles ont des patries Peuvent sembler fleurir, mais se sentent flétries. Yous verrez sur la mer le sol natal qui point; Mais ma vie est d'aimer en ne connaissant point Et d'avoir des re.srrets sans une souvenance.
Vous le voyez, cette Mélissinde est une névrosée ! Elle songe à ce troubadour d'Occident qui Ta chantée et dont on lui a dit les vers. L'empereur doit l'épouser; mais elle le hait parce qu'il ne la comprend pas :
Nul homme à qui je sois plus illisible au monde ; C'est tout à fait celui qu'il me faut pour mari. Un jour, je lui disais ma tristesse; il a ri. Eh bien ! je trouverai, comme ont fait d'autres dames, Des plaisirs d'ironie à nos distances d'âmes.
Oh! bien subtile, bien subtile, la princesse Mélissinde. Non, décidément, ce n'est plus du Regnard.
L'empereur, qui est jaloux, l'a enfermée dans le pal&is sous la garde d'un aventurier, le chevalier aux armes vertes, une espèce de dragon qui veille sur la princesse et répond de sa vertu. Comment Bertrand pourra- t-il pénétrer jusqu'à elle ? Un avis mystérieusement glissé à son oreille l'a prévenue que son troubadour était en route. Elle l'attend frémissante.
Un son lointain de cor ! Ah ! c'est lui ! Et du haut de sa fenêtre elle suit les mouvements du beau chevalier qui s'approche. Il a forcé la première enceinte; tout fuit devant son épée. Ah ! le voilà aux prises avec le terrible geôlier, avec le géant.
— Hardi , le loyal troubadour I
Et, de sa fenêtre, elle lui jette son écharpe blanche, en lui criant : Rapporte-la rouge !
La scène, qui est merveilleusement jouée par M"^ Sarah
Bernhardt, est à grand effet: mais nous la connaissions déjà. Elle est tout entière dans la Fille de Roland.
Tout à coup la porte s'ouvre ; Bertrand blessé, l'épée au poing, brandissant l'écharpe pourpre de sang, entre impétueusement, se jette aux genoux de Mélissinde, et quand elle lui demande ce qu'il a à lui dire :
— Des vers ! s'écrie-t-il.
C'est un coup de théâtre voulu sans doute et apprêté , mais curieux et d'un caractère chevaleresque.
Jusque-là, mon Dieu! ça allait très bien. On n'était pas précisément ému, ni même intéressé vivement; mais on était ravi de toute cette mise en scène si pittoresque ; on se laissait emporter dans le bleu par le conte bleu.
Mais à partir de ce moment, l'auteur va s'enfoncer dans une psychologie raffinée et subtile où il nous sera impossible, je ne dis pas de rien comprendre, mais oii nous ne nous démêlerons pas aisément. Vous vous rappelez V Amour Irrode, de M. de Curel ? Eh ! bien, imaginez du Curel, mais en vers. Oh ! que cela est fatigant et pénible !
La princesse, qui a cru que ce brave et vaillant chevalier était son troubadour, se trouve fort désappointée quand elle apprend qu'il n'est que le messager d'un autre. C'est le vainqueur du géant qu'elle aime; mais c'est l'autre à qui elle songeait, c'est l'autre qui se meurt en l'attendant. Elle est fort troublée ; sa raison chancelle :
La raison est stupide et ne croit qu'au normal, Et n'admet que le bien tout bien, le mal tout mal! Ah ! il y a pourtant bien des mélanges troubles ! Il y a bien des cœurs désespérément doubles 1 Celui dont si longtemps mes rêves furent pleins , Celui qui meurt pour moi je Taime et je le plains , Et l'autre je l'adore et ma souffrance est telle Qu'il me semble, mon âme, entre eux qu'on t'écartèle !
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Mais Bertrand, le loyal Bertrand, se dérobe à son amour ; elle en est irritée et conçoit l'infernal projet de le faire manquer à sa foi, pour le plaisir unique de le voir trahir Fami qu'il aime. Elle veut
Garrotter un héros d'un seul cheveu d'or fin. Quelle est celle de nous qui ne serait, enfin, Heureuse de tenir en ses bras un Oreste Dont le Pylade meurt, qui le sait, et qui reste?
Elle brode de longues yariations sur ce thème, et puis, tout à coup, par un de ces revirements d'âme où se plaisent les psychologues, grands coupeurs de cheveux en quatre, c'est elle qui repousse Bertrand, c'est elle qui, voyant le drapeau blanc au haut du mât, s'écrie :
Blanche sur le ciel bleu !
Blanche comme un espoir de pardon, ô mon Dieu ! Prolongez la blancheur encor de cette voile! Car cette voile blanche est ma suprême étoile ! Devoir dont vainement on étouffe l'appel. Je viens vers toi !
Et elle part.
Le dernier acte nous ramène sur le vaisseau. Là encore la mise en scène est exquise ; car cette pièce est tout entière un régal pour les yeux. Mélissinde arrive, comme Cléopâtre en sa galère, parée de ses plus beaux atours et suivie d'un cortège magnifique. La musique , une musique délicieuse de M. Pierné, l'accompagne. Elle se penche vers le poète qui se meurt ; elle lui laisse ses cheveux dans les mains ; elle pose ses lèvres sur ses yeux, sur ses lèvres, tout cela fait par M'"^ Sarah Bernhardt avec une inexprimable grâce de poésie.
Le prince exhale son dernier soupir, et ^lélissinde, se tournant vers les matelots, leur jette àp oignées ses pierreries et ses bijoux. Elle se cloîtrera au Carmel, et pour eux,
elle les envoie, leur donnant Bertrand pour chef, combattre pour la croix.
Adieu, ne j^leurez pas; car je vais vers le calme,
Et je connais enfin quel est l'essentiel.
Oui, les grandes amours travaillent pour le ciel.
Telle est cette pièce , dont le premier et le dernier actes ont plu par le pittoresque de la mise en scène, dont le second et le troisième ont fatigué par leur longueur et leur subtilité. Quant à la langue et aux vers, vous avez pu en juger ! Nous sommes loin des Romanesques. La déception a été cruelle.
8 avril 1895.
La Renaissance contmue de jouer la Princesse lointaine. J'ai reçu de l'auteur une lettre que je demande la permission de mettre sous vos yeux, d'abord parce quelle est jolie et spirituelle, ensuite parce que je trouve assez juste de donner quelquefois la parole à l'auteur critiqué, quand il met de la courtoisie dans sa réponse, et enfin parce que cette lettre nous sera une occasion de discuter un point de doctrine.
Mais, pour que vous compreniez cette lettre, quelques explications préliminaires sont indispensables.
Un de nos confrères était allé demander à M'"® Sarah Bernhardt ce qu'elle pensait de la façon dont la critique avait accueilli la Princesse lointaine. M™^ Sarah Bernhardt avait répondu qu'elle ne s'était pas trop expliqué la divergence entre le succès du premier soir et les articles du lendemain ; elle s'était plainte, notamment, qu'aucun de nous n'eût parlé dans son feuilleton de la scène de la fenêtre,
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({ui, disait-elle, avait soulevé un vif enthousiasme chez les spectateurs et, enfin, qu'on eût reproché à M. Rostand de ne pas avoir usé de la langue de Regnard dans un sujet qui ne la comportait point.
Quoique mon nom ne fût pas prononcé, c'était moi surtout qui étais visé dans cette interview. J'y répondis aussitôt, parce que j'aime causer avec Sarah, et je le fis, comme vous le pensez, sans ombre d'aigreur, comblant d'éloges et l'auteur et l'interprète de l'œuvi'e, maintenant d'ailleurs nos critiques.
Voici la lettre de M. Rostand :
Cher maître.
Je ne sais si j'ai accepté les critiques avec bonne grâce, comme il vous plaît à dire ; mais avec sérénité sûrement. Et cette sérénité a des causes nombreuses : le temps qui, ces jours-ci, fut délicieux, les fraîches voitnrées de fleurs qui stationnent à tous les coins des trottoirs, l'apparition des premières toilettes claires, le charmant effet que me semblent produire sur les colonnes Morris les affiches si tendrement bleues de la Renaissance, la joie de m'entendre jouer par Sarah, chaque soir plus merveilleuse ; l'accueil pas si mauvais que le public paraît faire à la Princesse lointaine, et enfin l'espoir que je conserve de vous voir un soir y revenir, pour la trouver peut-être moins obscure ! Tout cela m'aide à vivre.
D'ailleurs, votre réponse m'a été un si grand honneur. Je la dois certes à l'importance seule que prête à mon humble ouvrage une illustre interprétation; mais elle est pleine d'indulgence, j'oserai presque dire de sympathie ; elle est toute ronde et souriante de bonté. Je vous en suis reconnaissant.
Sur deux petits points, pourtant, je voudrais, avec douceur, réclamer.
Tous, nous nous sommes donc trompés sur le succès de la première? Vous attribuez tout ce bruit à la phalange sacrée. S'il y avait des amis de la maison dans la salle, leur présence compensait-elle Vabsence complète de claque? Car la Renaissance est le seul théâtre où les applaudissements soient toujours spontanés et jamais engraissés par
les Romains. Quant à mes amis à moi, ce n'est un mystère pour personne qu'ils sont une dizaine. Vaillants, il est vrai, mais dix ! Je vi^ à ce point d'une vie d'ours, que lorsqu'on me donne des billets d'auteur je suis embarrassé de leur emploi. N'aurait-on pas pris pour des applaudissements à nos gages les braves spectatem-s payants , qui sont fort nombreux à la Renaissance, les soirs de première?
Et puis les artistes se trompent-ils au son des bravos ? Ah ! que non ! et l'on sait très bien dire derrière la toile, quand on entend des rappels : Celui-là est un vrai... l'autre était un faux.
Passons.
Ce qui a plus d'intérêt, c'est le malentendu au sujet de la scène de la fenêtre. Avez-vous pu penser que M^^^ Sarah Bernhardt parlait de la scène du second acte, qui n"a dans la pièce d'autre importance que celle d'une transition, d'une préparation à l'entrée de Bertrand? Elle a voulu dire la scène du 3« acte, qu'en effet vous n'avez pas mentionnée. Me permettez-vous de vous la rappeler?
Mélissinde et Bertrand espèrent « ignorer » en fermant la fenêtre ouverte sur la mer.
Ils essayent en vain de parler d'amour. Le mot vitrail revient, malgré elle, souvent sur les lèvres de Mélissinde et fait tressaillir Bertrand. Par un effort sur soi, elle arrive à n'en plus parler; ils vont oublier. Le vent de la mer rouvre la fenêtre. Ils veulent aller la fermer, de peur de voir la voile noire. Alors ils se blottissent dans les coussins; ils ne bougent plus pour ne pas voir: mais ils entendent. Car ces voix d'indifférents, causant sovis la fenêtre ouverte, malgré tous leurs efforts pour ne pas écouter, leur apprennent le malheur.
A partir de ce moment, un mort est entre eux. Ils se séparent — M™'' Sarah Bernhardt n'est-elle pas admirable à ce moment? — désillusion, dégoût, remords du faible Bertrand, etc., la scène n'est-elle pas claire? Son symbole, si symbole y a, presque trop limpide! Et les raisons psychologiques n'y sont-elles pas assez matérialisées pour que l'accusation de cheveux coupés en quatre me semble excessive?
J'ajoute que volontairement, dans cette scène, puisqu'elle demandait un effort- d'attention, j'ai écarté toute complication de forme, toute rareté d'expression. Les vers par lesquels Bertrand dit son caractère ne sont-ils pas clairs et ne se rapportent-ils pas à ce qu'il a déjà dit de lui-même, au premier acte, à frère Trophime?
Quoi qu'il en soit, c'est à cette scène que M™"^ Sarah faisait allusion. C'est elle qui chaque soir produit le plus d'effet. Elle n'est pas dans la Fille de EolanJ. celle-là.
L'autre y est-elle? Oui, si chaque fois qu'une dame en blanc va se mettre devant une grande baie ouverte sur du bleu et parle d'un combat, c'est la Fille de Roland , mais pour l'œil seulement. Car ici, c'esc un inconnu qu'on regarde se battre ; on s'intéresse peu à lui d'abord^ puis davantage, et là est l'intérêt de la scène. Et l'on finit par s'enthousiasmer et lui jeter sa manche. Et c'est là* seulement ce qui produit l'effet chaque soir et non la descriptioif du combat, comme dans M. de Bornier. Ou n'applaudit qu'à ces vers :
... Et ce samit d'argent à la blancheur si pure Ne me le rapportez que rouge...
Et l'on entend au loin la voix de Bertrand qui répond :
...Je le jure.
Quel rapport avec : Gérald est vainqueur^ A part que le sentiment en est différent, que la situation des personnages l'un vis-à-vis de l'autre ne se ressemble pas, que le mouvement final est tout autre, la scène est tout entière dans la Fille de Roland. Je crois, et effet, qu'en voyant Mélissinde se porter à la fenêtre, les critiques, reconnaissant le tableau, se sont penchés l'un vers l'autre, pour se dire : Tiens ! tiens! tiens! J'ai déjà vu ça... et que cela les a empêchés d'écouter.
J'ai abusé, cher maître, pardonnez-moi. J'aurais voulu dire bien des choses encore pour ma défense. Mais outre que je crains le ridicule de l'importun Oronte :
Et moi, je vous soutiens, que mes vers sont fort bous !
il me semble que je ne défendrais jamais la Princesse lointaine aussi bien que l'a fait M. Jacques du Tillet dans la Revue bleue. Il me paraît qu'il a compris et expliqué toutes mes intentions. Après un tel avocat, que me reste- t-il à exprimer?
Je rougis de vous avoir si longuement ennuyé. Mais l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner m'encourage. Et puis, j'ai >i grande confiance en votre justice! Et je suis assuré que, si ma pièce, à la lecture ou après réflexion, vous semble moins cruellement décevante que vous ne l'avez écrit, vous consentirez à me le dire un ce ces matins, quand j'irai vous présenter mes remerciements et mes amitiés. Ce me serait une grande joie.
Croyez-moi votre tout dévoué^
EDiIO^'D ROSTAXD.
Il est difficile d'avoir, en plaidant pro domo sua, plus d'esprit et de bonne grâce. Je ne répondrai qu'à un point de cette défense, parce qu'une question de théorie s'y trouve intéressée.
M. Rostand nous conte l'effet qu'il a voulu produire dans la scène (^ de la fenêtre » au troisième acte, et il assure qu'à présent cet effet se produit tous les soirs.
Pourrait-il m'expliquer comment il se fait que, le jour de la première, cette scène ait passé inaperçue, si parfaitement inaperçue que le lendemain (ainsi que M"^^ Sarab Bernhardt l'a constaté avec étonnement) aucun article n'en ait parlé, et que les feuilletons du lundi n'en aient pas davantage fait mention ? Quoi ! voilà une scène curieuse et neuve, et l'originalité en échappe à tous ces amateurs de théâtre qui sont chargés de rendre compte de leurs impressions au public ! M'"^ Sarah Bernhardt n'en revient pas, et il faut avouer que la chose est en effet extraordinaire.
Moi-même qui ai pourtant quelque habitude du théâtre^ quand M'"'' Sarah dans l'interview en question parle a de la scène de la fenêtre », je me trompe et crois qu'elle entend faire allusion à celle où, penchée sm- la baie du salon, elle regarde au loin le héros se battre, lui envoie ses encouragements et lui jette son écharpe.
D'où vient que nous ayons tous fait la même erreur ?
C'est que la scène de la fenêtre, celle du troisième acte, celle dont M. Rostand nous explique le sens dans sa lettre, ne fi'appe pas instantanément le spectateur ; on ne la comprend, on ne la goûte, on n'en est ému qu'après réflexion.
Un coup de vent ouvre la fenêtre, et les amants s'écrient : <c Ah ! la voile noire I la voile noire ! »
Mais moi, public, je ne la vois pas cette voile noire ! pas plus que tout à rheure, je ne verrai la voile blanche, quand on m'aura fait savoir que cette voile noire n'était pas la
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vraie voile noire, mais une fausse voile noire qui n'annonçait rien du tout... Je ne comprends déjà pas grand'chose aux sentiments qui ag-itent la princesse. Car elle, il n'y a pas à dire, elle est libre, elle n'a rien promis, elle peut aimer qui il lui plaît. Bertrand vient pour un autre ; ça ne la regarde pas. Il lui est permis de dire le plus loyalement du monde à Bertrand : (( Voile noire ou voile blanche, peu m'importe ; c'est vous, Bertrand, que j'aime et que je veux. C'est vous qui avez tué le monstre qui me servait de geôlier; c'est vous qui m'avez charmé par de beaux vers. Aimons-nous! »
En sorte que quand, la fenêtre s'ouvrant sous un coup de vent brusque, elle marque une frayeur si terrible d'un ■objet que nous n'apercevons même pas, dont on évoque simplement l'idée devant nos imaginations, nous restons indécis et froids. M. Rostand m'assure qu'à cette heure la scène transporte l'auditoire. Je ne demande pas mieux ; car je ne conteste jamais de ce que je ne sais pas. Je puis lui affirmer que le premier soir elle nous a laissés froids. Nous n'avons pas été émus, d'abord parce que nous n'entrions pas dans les sentiments qu'exprimait la princesse et qui nous paraissaient des plus subtils, et ensuite et surtout parce que cette fenêtre, ouverte ou fermée, restait pour nous lettres closes, puisque nous, nous ne voyions rien à travers.
L'ouverture subite de la fenêtre aurait pu être un coup de théâtre, si tout à coup se fût découvert aux yeux du public un objet qui, par son apparition seule, changeât la face de la situation. Mais tous' les changements s'opèrent dans l'âme des deux personnages en scène, et j'ajouterai que ces changements ne nous ont pas semblé, ce soir-là, très intéressants...
22 avril 1895.