LA SAMARITAINE
De coûtes ces représentations pseudo-religieuses, il n'y en a qu'une qui ait piqué ma curiosité. C'est celle que nous a offerte la Renaissance sous ce titre : la Samaritaine^ évangile {sic) en trois tableaux et en vers de M. Edmond Eostand, musique de M. Gabriel Pierné, et, en grosses lettres, au-dessous : M*"*^ Saeah Beenhardt... Photixe. Sur le seul nom de l'auteur des Romanesques et de la Princesse loi?itame, j'étais certain que, si je ne devais pas être précisément édifié, au moins serais-je bercé par une poésie délicieuse ; je pouvais, d'autre part, être assuré qu'à la Renaissance le drame, quel qu'il fût, serait encadré avec une artistique somptuosité.
Je n'ai pas été trompé dans mon attente. Édifié ? Non, je ne l'ai pas été. Je suis réfractaire, en un degré que je ne saurais dire, à ce genre d'émotion. Je ne suis pas de croyance fervente ; oh I cela, non. Eh bien ! il m'est insupportable de voir Jésus figuré sur la scène par un acteur, qui la veille prodiguait des déclarations d'amour à Jeanne Granier et lui mettait sur le cou le rouge de ses lèvi'es. Je ne puis l'écouter sans une sorte de malaise.
Ce qu'il dit me gêne autant que sa personne. Je sens dans ses discours l'effort de l'auteur à reproduire par art la naïveté des paroles sacrées, et le commentaire qu'il en donne
EDMOXD R0STAN1> 219
me paraît ou puéril ou faux. Derrière Jésus, je vois Bréniont, et derrière Brémont, j'entends ^I. Rostand luimême, qui parle pour sou propre compte.
Tenez ! un exemple qui vous paraîtra d'autant plus curieux que le passage est exquis, et qu'il a emporté l'applaudissement de la salle entière, sans compter le mien.
Jésus est assis sur la marii-elle du puits de Jacob. 11 voit de loin arriver la Samaritaine, qui s'avance une cruche sur la tête et le soutenant de son bras arrondi en anse. Il est artiste, et ce spectacle le ravit. Nous pouvons citer les vers, puisque la Revue de Paris nous a donné le texte de la pièce :
Que de beauté mon père a mis sur ces Hébreux !
J'entends tinter les grands bracelets des chevilles.
Yoici bien, ô Jacob, le geste dont tes filles
Savent, en avançant d'un pas jamais trop prompt.
Soutenir noblement l'amphore sur leur front.
Elles vont, avec un sourire taciturne
Et leur forme s'ajoute à la forme de l'urne :
Et tout leur corps n'est plus qu'un vase svelte, auquel
Le bras levé dessine une anse sur le ciel.
^H Les vers sont d'une facture charmante ; mais peuvent-ils ^Bsortir de la bouche de Jésus "t Xon, c'est un poète alexandrin qui évidemment les a écrits. Et ce n'est pas tout ; une fois lancé, le Jésus de M. Edmond Rostand ne s'arrête pas pour si peu :
Immortelle splendeur de cette grâce agreste !
Je ne peux me lasser de l'admirer, ce geste
Solennel et charmant des femmes de chez nous,
Devant lequel je me mettrais presque à genoux.
En pensant que c'est avec ce geste, le même,
Que jeune, obscure et douce, ignorant que Dieu l'aime,
Et n'ayant pas reçu dans un grand trouble encor
La salutation de l'ange aux ailes d'or,
;Ma mère allait porter sa cruche à la fontaine.
A ce dernier trait, les bravos ont éclaté de toutes parts. On avait raison de s'extasier ; car le passage est d'une suavité pénétrante. D'où vient que je sens gronder en moi je ne sais quelle révolte ? Est-ce parce que Jésus, je le sais par l'Évangile, a été fort dur avec sa mère, qu'il a prié de se mêler de ce qui la regardait ? est-ce parce que tout ce développement sur la beauté du geste me rappelle nos esthètes botticellistes plutôt que l'homme-Dieu? je ne puis pas très bien définir ce malaise, ni en discerner les causes. Le plaisir que j'éprouve à écouter de si jolis vers est mêlé d'un chagrin que je ne saurais écarter et qui me suivra tout le long de la représentation.
Il ne diminue en rien l'estime que je fais et de l'œuvi'e et de la façon dont elle a été montée et jouée. Il me gâte mon plaisir. J'en suis d'autant plus ennuyé qu'autour de moi je vois nombre de personnes qui ne le partagent point. Beaucoup sont sincèrement émus ; quelques-uns ou plutôt quelques-unes poussent de petits cris pâmés. Chacun sent comme il peut.
La pièce de M. Edmond Rostand, si on la considère au seul point de vue scénique, est fort adroitement coupée.
Jésus demande à boire à Photine qui refuse de pencher sa cruche. Il lui parle alors d'une autre soif, dont elle est dévorée, sans le savoir, et que lui seul peut étancher. Car il possède l'eau de vérité. Il est le Messie. Photine émue, charmée, bouleversée, extasiée, l'écoute; et il faut entendre Sarah transfigurée et buvant les paroles de vie, répéter ce seul mot avec une ardeur de néophyte : « J'écoute! j'écoute ! ))
C'est elle qui emplit le second acte. En proie au feu divin, elle accourt ; elle évangélise le peuple, elle lui dit la révolution que Jésus apporte dans les âmes et comme il convie tous les hommes, à quelque nation qu'ils appartien-
Tient, à entrer dans l'universel royaume de Dieu. Là, j'ai moins aimé Sarah. II m'a semblé qu'elle criaifc trop; qu'elle avait trop l'air d'une prophétesse. Il est vrai qu'elle parle à une foule et qu'il faut qu'elle l'entraîne sur ses pas.
Un épisode amusant coupe en deux cette scène de violence. Comme le peuple s'échauffe à cette voix et que l'agitation tourne au tumulte, voici qu'un centurion romain arrive pour mettre le holà. Il s'enquiert de ce qui se passe.
— C'est cette femme qui haranuue la foule au nom de Jésus.
— Ah ! Jésus, le fils du charpentier, répond le centurion avec un sourire de condescendance ; laissez faire I celui-là est un simple ; il ne prêche pas la révolte. Il veut qu'on rende à César ce qui est à César. Toute cette émotion est sans danger. Je m'en vais relire une ode d'Horace.
Rien de joli comme cet intermède qui évoque le souvenir non de l'Évangile, mais d'une des plus délicieuses nouvelles d'Anatole France.
La Samaritaine triomphe ; les courtisanes pleurent et confessent leurs péchés, les matrones jettent leurs parures, les hommes crient. Non, vous ne pouvez imaginer, si vous ne l'avez vu, comme tout ce tableau est réglé. Outre que tous les costumes sont d'un pittoresque admirable, chacun des figurants prend part à l'action, et tous, par des attitudes variées, sans ombre de confusion, traduisent le désordre où les jette la parole exaltée de la prophétesse. Il n'y a pas un moment de cet acte qui, par la variété et l'animation des groupes, ne forme un spectacle aussi amusant pour l'œil d'un peintre que satisfaisant pour l'esprit logique d'un amateur de théâtre.
Aa troisième acte, nous retrouvons Jésus rêvant sur la margelle de son puits. Les apôtres, un peu éloignés de lui, s'entretiennent de la difficulté de se procurer des vivres. Et
voilà que Photine arrive, traînant derrière elle toute une foule, et Jésus guérit les infirmes, rend l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles et le tableau se termine par une prière ardente que Photine pousse vers les deux ; le Pater noster mis en alexandrins :
Père que nous avons dans les cieux, que l'on fête Ton nom ; qu'advienne ton royaume ; que soit faite Ta volonté sur terre ainsi que dans le ciel ; Notre pain aujourd'hui, supra-substantiel, Donne-le-nous; acquitte-nous des dettes nôtres, Comme envers nous des leurs nous acquittons les autres. Ne laisse pas nos cœurs tentés par le péril, Mais nous libère du malin.
Et la foule, prosternée, murmure :
— Ainsi soit-il.
Pas très bonne, cette traduction du Pater! Mais de quelle ferveur M'"'' Sarah Bernhardt l'a lancée vers le ciel î
Brémont est un Christ très onctueux et d'ime belle allure. Laroche a joué à ravir la scène du centurion sceptique. Les autres rôles ne comptent pas.
19 avril 1897.