‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 23 sur 47 · CYRANO DE BERGERAC · texte numérisé non relu

CYRANO DE BERGERAC

Le 28 décembre 1897 restera, je crois, une date dans nos annales dramatiques. Un poète nous est né, et ce qui me charme encore davantage, c'est que ce poète est un homme de théâtre.

Cijrano de Borficrac n'est pourtant pas le premier ouvrage de !M. Edmond Rostand : nous avions vu déjà de lui à la Comédie-Française les Romanesques, dont le premier acte nous avait ravis. Car il faut bien le dire, à l'honneur de cette pauvre Comédie-Française, à qui Ton reproche toujours d'être enfoncée dans la routine, c'est elle qui la première a ouvert ses portes à ^L Edmond Rostand, tout jeune alors et parfaitement inconnu. Depuis, M. Rostand avait donné à la Renaissance la Princesse Jointaine, qui n'avait obtenu qu'un demi-succès, mais qui n'en avait pas moins plu aux délicats par un goût de fantaisie shakespearienne, et ensuite la Smwiritaine, une œuvre qui seml jlait plus hâtivement faite, où se trouvait encore un certain • nombre de morceaux d'un maniérisme exquis et une scène superbe.

C'étaient assurément de séduisantes promesses. Mais, après ces essais, nous ne pouvions savoir encore si M. Edmond Rostand serait autre chose qu'un délicieux improvisateur. Le doute n'est plus possible aujourd'hui. Cijrano Je

Bergerac est une très belle œuvre, et le succès d'enthousiasme en a été si prodigieux que, pour trouver quelque chose de pareil, il faut remonter jusqu'aux récits que nous ont faits des premières représentations de Victor Hugo les témoins oculaires. C'est une œuvre de charmante poésie, mais c'est surtout, et avant tout, une œuvre de théâtre. La pièce abonde en morceaux de bravoure , en motifs spirituellement traités, en tirades brillantes ; mais tout y est en scène : nous avons mis la main sur un auteur dramatique^ sur un homme qui a le don.

Et ce qui m'enchante plus encore, c'est que cet auteur dramatique est de veine française. Il nous rapporte du fond des derniers siècles le vers de Scarron et de Regnard ; il le manie en homme qui s'est imprégné de Victor Hugo et de Banville; mais il ne les imite point ; tout ce qu'il écrit jaillit de source et a le tour moderne. Il est aisé, il est clair, il a le mouvement et la mesure, toutes les qualités qui distinguent notre race.

Quel bonheur ! quel bonheur ! Xous allons donc être enfin débarrassés et des brouillards Scandinaves et des études psychologiques trop minutieuses, et des brutalités voulues du drame réaliste. Voilà le joyeux soleil de la vieille Gaule qui, après une longue nuit, remonte à l'horizon. Cela fait plaisir ; cela rafraîchit le sang I

Cyrano de Bergerac, c'est une comédie d'aventureSj cour pée avec^nne mprveiHeuse ndrpsse en tableaux très VRriéfi, mais que relie le fil d'une même idéey Cette idée, je pourrais tout de suite vous la mettre en main ; j'aime mieux que nous la trouvions ensemble au cours de la promenade que nous allons faire à travers les tableaux.

Oh ! que le premier est amusant et grouillant ! Comme vous aurez tort de dîner trop tard et de vous dire : « Bah î je comprendrai toujours! » Oui, mais quelles jolies scènes

VOUS perdrez ! Xous sommes au théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Les jeunes seigneurs qui sont venus voir la comédie devisent en attendant le lever du rideau. Les belles dames, les précieuses, font galerie au balcon. Tout le monde s'agite, cause et rit. On conte que C}Tano, ce fou de Cyrano, ce capitan doublé d'un bel esprit, a signifié à l'acteur Montfleury qu'il eût à ne plus reparaître sur la scène, et qu'à son refus d'obéir, il le bâtonnerait d'abord et l'expédierait ensuite. Montfleury joue ce soir-là, il s'avance à la rampe, blême de peur.

Cyrano entre, lui enjoint de vider la scène ; le comédien y fait des façons, mais il craint les coups de bâton et surtout les estocades. Il file ; le public rit d'abord de la farce, qui lui semble plaisante ; puis quelques-uns se fâchent et l'un d'eux entreprend Cyrano sur son nez. - Ce nez, qui est long et mou, est le désespoir de Cyrano. Ce nez le défigure, ce nez l'a empêché d'être aimé des femmes ; il a beau être chevaleresque, et poète, et homme d'esprit, les femmes ont toujours ri de ce malheureux nez. Cyrano le leur pardonne. Mais les hommes, c'est Une autre affaire. Le premier qui regarde de travers ce malheureux nez, par-là mordieu ! il faut en découdre ; et Cyrano vous expédie en moins de rien le mauvais plaisant.

Or le jeune freluquet lui a lancé une assez sotte impertinence sur son nez. Cyrano la relève, et, dans un couplet qui est une merveille de fantaisie et de verve, il lui dit toutes les façons dont on peut se moquer dç son nez avec esprit. De l'esprit, il n'en a pas eu! Voilà ce qui fâche Cyrano, ce Flamberge au vent, et je vais, tout en me battant avec vous, vous improviser une ballade. »

Le duel commence, Cyrano ponctue chacun des vers de la ballade d'un coup porté ou d'une parade, s'escrimant à la fois de la rime et de l'épée ; et au dernier vers de Venvoi

(vous savez que toute ballade se termine par un envoi) il allonge à son adversaire une estocade définitive et d'un geste magnifique, il jette, pour les dédommager, sa bourse aux comédiens, sans songer qu'il ne lui reste plus un sou. Les femmes applaudissent et lui jettent des fleurs.

On peut donc l'admirer et, l'admirant, l'aimer. Une duègne l'aborde mystérieusement et lui assigne un rendez-vous de la part de Roxane. Quelle joie ! Roxane ! c'est celle à qui en secret il a voué sa vie. S'il a fait cette algarade à Montfleury, c'est que le drôle s'était permis de la regarder effrontément.

Il sera un héros pour lui plaire et pour la conquérir. Justement il y a là un pamTe diable de poète, Lignière, qui n'ose rentrer chez lui, où l'attendent à la porte les estafiers du comte de Créqui, chargés de le bâtonner.

— Combien sont-ils ? demande Cyrano.

— Une douzaine au moins,

— Je vais avec vous, n'ayez pas peur.

Rien de plus brillant que ce premier acte 1 Le personnage y est posé nettement; il parle beaucoup, mais il agit en même temps ! La scène est toujours emportée d'un mouvement impétueux, et cette vivacité d'allures ne coûte rien à la grâce du la.ngage. Le duel à la ballade est une trouvaille.

Et si vous saviez — - mais vous le saurez assurément, car vous irez tous voir Cyrano, — avec quelle franchise, avec quelle envergure, avec quelle variété d'intonation et quelle finesse de jeu Coquelin a fait vivre ce personnage complexe qui tient duMascarille et du capitan ; n'insistant sur rien et sachant tout mettre en lumière dans un débit rapide et nuancé tout ensemble !

/Le second tableau nous transporte à la rôtisserie, où le pâtissier Ragueneau, un brave homme, qui se pique de

lettres, nourrit les poètes malchanceux, tandis que sa femme abreuve les soldats. Les cadets de Gascogne s'y sont donné rendez-vous pour y faire bombance. C'est la compagnie la plus dépenaillée du régiment ; mais tous braves, puisqu'ils sont tous Gascons, et Cyrano l'est plus qu'eux tous. Il les met à la porte pour recevoir sa belle. Roxane arrive. Quelle déception ! Koxane est amoureuse d'un jeune officier Christian, très joli garçon, mais qui n'a pas l'esprit d'une oie. Il vient d'être env(jyé par M. de Créqui aux cadets de Gascogne. Il n'est pas Gascon, lui; c'est un homme du Nord, un méprisable Septentrional., Elle rraint (ju'on ne lui cherche querelle ; elle ne veut pas qu'on le lui tue. Elle prie Cyrano de le prendre sous sa protection. Pauvre, pauvre Cyrano ! C'est un autre qu'elle aime I c'est à lui que l'on confie la garde de cet autre î Mais si le nez est vilain, Tâme est noble et tendre. Il se sacrifiera.

Les cadets de Gascogne rentrent chauds de vin et ils ramènent précisément ce Christian, leur nouveau camarade. Ils n'en ont pas grande opinion. Un homme du Xord! 3Iais l'homme du Xord s'est dit qu'il aurait, pour se faire accepter d'eux, besoin d'un bon duel et, comme Cyrano est le plus en vue, le plus redouté, il s'est proposé de l'avoir avec ce terrible pourfendeur. Rien de plus simple ; il n'y a qu'à l'attraper sur son nez.

La scène est impayable et je m'y arrête parce qu'elle marque bien l'homme de théâtre. On demande à Cyrano de conter l'histoire de la bataille où, pour sauver Lignière, il a déconfit les dix ou douze estafiers de Créqui. Ce ne pourrait être qu'un récit plus ou moins brillant, un bel air de bravoure. Par l'artifice de l'écrivain dramatique, le récit devient une scène pleine de mouvement. Tous les Gascons sont à demi couchés en cercle, écoutant. Christian se détache seul sur une table, l'air gouailleur.

Cyrano commence et à la première occasion qui s'offre Christian lui jette, en forme d'interruption, une allusion désobligeante à son nez. Tous les Gascons se dressent en pied et regardent avec effroi Cyrano, qui s'est avancé d'un pas vers l'insolent ; mais il a reconnu le protégé de Roxane. Il se contient, il se reprend, il continue ; nouveau brocard, nouveau mouvement des Gascons, étonnés cette fois, car Cyi'ano poursuit comme s'il n'avait pas entendu : le récit s'achève ainsi, ponctué de mots drôles qui tombent comme des nasardes: la voix de Cyrano s'altère, il n'en peut plus.

— Laissez-moi seul avec cet homme, leur crie-t-il.

Et ils s'en vont, se disant les uns les autres : « Qu'est-ce qui va se passer ? Ce sera effroyable I )j

Tous sont partis ; Cyrano ouvre les bras, et s'adressant à Christian :

— Embrasse-moi, mon frère, lui dit-il.

Eh : bien, vous savez, l'homme qui trouve ces choses-là, je puis vous en répondre : c'est un homme de théâtre. Il en fera tantôt du mauvais et tantôt de l'excellent ; mais il en fera toujours ; il est né pour en faire.

Cyrano s'offre de tout cœur à Christian pour le servir dans ses amours. Christian a peur de Eoxane ; c'est une précieuse et un bel esprit. Avec ces femmes -là, il faut savoir tourner une déclaration ou un madrigal. Une déclaration 1 .Justement Cyrano en a une en poche. Il l'avait écrite pour Hoxane, mais il se garde d'en rien dire.

— Prends-la.

— Mais ça ne concordera pas.

— Il n"y aura rien à changer, dit Cyrano d'un air de gaieté mélancolique.

Les Gascons rentrent là-dessus ; ils ne peuvent en croire leurs yeux.

— Ah ! c'est ainsi, se dit un grand diable d'escogriffe, que Cyrano avait malmené parce qu'il buvait effrontément le vin de Ragueneau, servi par madame. On peut se moquer de son nez sans qu'il se fâche.

Et d'un ton de gouaillerie :

— Qu'est-ce que ça sent donc ici? demande- 1- il à Cyrano.

— La giroflée, lui répond le bretteur, en lui appliquant sur la joue une énorme gifle, et l'acte finit sur un éclat de rire.

Vous voyez se dessiner l'action ; Cyrano prêtera son esprit à ce bellâtre de Christian ; Roxane se laissera séduire ; un jour ou l'autre, Roxane apprendra que l'homme qu'elle a aimé, pour son esprit et sa verve, ce n'était point celui qu'elle avait épouse, et alors... Mais n'anticipons pas, comme on disait dans les romans de jadis, sur les événements.

Le troisième acte est délicieux. Il rappelle, sans aucun soupçon de pastiche, les comédies espagnoles et celles que nous leur avons empruntées au commencement du dixseptième siècle. Tant qu'il ne s'est agi que d'écrire, Christian, grâce à la collaboration de Cyrano, a fait merveille. Mais dans le tête-à-tête, il a moins de verve, et elle s'en étonne. Il ne sait que lui répéter : « Je vous aime ! » et encore : « Je vous aime ! )> Beaucoup de femmes s'en contenteraient ; mais non pas une précieuse. Roxane a donné rendez- vous sous son balcon à son amant ; c'est la nuit, et elle se prépare à entendre de jolies choses. Cyrano les souffle à son ami ; puis, comme elle se plaint qu'un mot attende l'autre, Cyrano prend la parole et, déguisant sa voix, il lui peint sa flamme; il se laisse peu à peu aller au sentiment qui l'emporte, il croit parler pour un autre, c'est son propre cœur qu'il ouvre, et les mots en jaillissent si tendi'es, si

enflammés qu'elle tend la main, et c'est Christian qui grimpe au balcon.

Le sacrifice est achevé.

Un prêtre — je passe sur les détails qui n'ont point d'importance — se trouve à point nommé dans la maison pour les marier. Le comte de Guiche vient sur ces entrefaites : car, lui aussi, il aime Roxane et lui soupçonne une intrigue. Il veut entrer ; mais Cyrano l'arrête en lui contant mille extravagances folles, tirées de son voyage à la Lune : il l'amuse, jusqu'à ce que le prêtre sorte, avec les deux nouveaux époux.

Guiche, joué et furieux, donne ordre à Christian de rejoindre sa compagnie au siège d'Arras, et il y emmène en même temps Cyrano qui est de la même compagnie.

Le quatrième acte est moins bon : mais que de jolis coins de scène encore ! Nous retrouvons les cadets de Gascogne au siège d'Arras. Ils y meurent de faim ; gais, tout de même. Tous les jours Cyrano, au péril de sa vie, franchit les lignes espagnoles pour porter à la poste une lettre d'amour signée Christian à la belle et désolée Roxane. Elle n'y peut tenir : elle part en carrosse, elle traverse le camp ennemi : aux sentinelles qui l'arrêtent, elle répond : a .Je vais voir mon amant î »

— Passez, madame, disent-elles galamment.

Si elle avait dit : «( Je vais voir mon mari », on eût croisé la baïonnette. Elle apporte des vivres et du vin. On boit, on mange, on rit. Mais tout à coup on aperçoit Guiche, le colonel. On fait disparaître les victuailles. On déteste Guiche ; on sait qu'exprès pour faire tuer Cyi'ano et Christian, il leur a donné un poste sacrifié d'avance. Guiche arrive, renifle l'odeur des pâtés :

— Ce n'est rien, mon colonel ! lui réplique-t-on.

Tl aperçoit Roxane ; du moment qu'il y a une femme en jeu :

— Je reste avec vous, leur dit-il, nous combattrons ensemble.

— En ce cas, mon colonel, voici du pâté.

— Du pâté, je me battrai à jeun.

Et il prononce kjeungne!

— Il a dit un mot héroïque : l'accent lui revient, s'écrie un des cadets de Gascogne.

C'est Christian qui se fait tuer le premier, et qui se fait tuer tout exprès. Il a appris de la bouche même de Roxane que ce qui l'avait séduite en lui, c'étaient ses lettres, la grâce et la verve de son esprit. Il n'a pu supporter cette idée : voilà des sentiments bien délicats pour ce bellâtre! Il meurt et Roxane, penchée sur son cadavre, le pleure et se lamente. Tous les cadets de Gascogne se font tuer plutôt que de se rendre ; il n'échappe que Cyrano blessé et Guiche.

Le dernier acte s'ouvre quatorze ans plus tard. Roxane s'est retirée dans un couvent; elle porte toujours les habits de veuve. Cyrano, vieux, pauvre, malingre, mais toujours plein de bonne humeur, la vient voir tous les après-midi. Il lui conte les anecdotes de la veille; elle lui parle de Christian, de la dernière lettre qu'il lui a écrite et qu'elle a conservée.

— Tenez ! Ksez-la, lui dit-elle.

Il commence à la lire ; mais le soir tombe, et Cyrano continue de lire. Elle était de lui ; il la sait par cœur.

— Eh quoi ! c'était vous ! s'écrie-t-elle. Mais pourquoi avoir gardé ce secret ?

— J'avais mis mon cœur dans cette lettre, répond Cyrano ; Christian y avait mis son sang.

Ne vous étonnez pas de ces subtilités de sentiments; elles sont de l'époque. C'est du marivaudage héroïque.

Cyrano meurt après une assez longue agonie où le délire le prend. Je souhaiterais que l'on raccourcît cette fin, qui n'a diantre utilité, je crois, que de fournir à Coquelin l'occasion de ce faire sa Sarah » en scène.

Son rôle est déjà si long î J'ai déjà dit qu'il y était admirable; je ne saurais trop le redire. Il est l'âme de cette pièce, l'âme vivante, turbulente, maniérée, exquise î quel comédien I quel merveilleux comédien ! toujours en scène et y mettant tous les autres, qu'il échauffe de sa verve. Jamais plus grand effort n'a été fait par un artiste ; jamais aussi il n'a été couronné d'un pareil succès. M'^^ Legault a trouvé dans le rôle de la précieuse Roxane un de ces rôles de demi-teinte où elle excelle : précieuse, légèrement coquette, avec une pointe de sensibilité attendrie. Yolny est élégant dans le rôle ingrat de Christian; Jean Coquelin, charmant de rondeur dans celui du pâtissier trompé par sa femme; Desjardins, sombre et distingué dans celui du comte de Guiche ; tous les autres. Gravier, Péricaud, etc., sont amusants ; il n'y a pas un rôle si épisodique qu'il soit qui ne soit bien tenu.

Tous ont, après CoqueUn, leur part dans le triomphe.

3 janvier 1898.

Le directeur du collège Stanislas a eu l'ingénieuse idée de célébrer par une fête de famille le succès prodigieux que vient d'obtenir avec son Cyrano de Bergerac M. Edmond Rostand, qui fut un des élèves de l'établissement. Il a loué pour une matinée de jeudi la salle et la troupe de la Porte- Saint-Martin, et il a prié Coquelin de jouer le drame, portes fermées, pour les seuls invités de Stanislas.

On avait bien voulu me considérer comme membre de l'Université, en sorte que j'ai pu assister à cette représentation. Jamais Coquelinn'a déployé plus de verve. Il est en acier, ce Coquelin. Quand on pense que, ce jeudi-là, il a joué avec un emportement extraordinaire, ce rôle, le plus fatigant qu'il y ait au répertoire, de deux heures à six heures ; le prince de Galles avait fait prévenir qu'il assisterait le soir à la représentation ; à huit heures Coquelin entrait en scène, frais, dispos, et il a donné avec la même ardeur, sans que la voix se soit un instant éraillée.

Vous pensez si acteur et drame ont été applaudis par les invités de Stanislas. Ce n'étaient que bravos, cris, rappels. Je n'avais pas revu Cyrano depuis la première , puisqu'il n'y a pas moyen d'avoir de la place. La pièce m'a fait le même plaisir. On peut en faire toutes les critiques qu'on voudra ; notre ami Jules Lemaître en a présenté quelques-unes avec des grâces inexprimables de langage. Elles sont justes, je ne dis pas, et j'en sens comme lui la force. Mais qu'importe ! l'œuvre est de théâtre, tout est là. Le vers passe toujours par-dessus la rampe. Que veut-on de plus ?

On nous avait promis pour cette matinée une surprise. Xous l'avons eue, et elle nous a tous enchantés. Après les applaudissements et les rappels qui avaient marqué la fin du dernier acte, le rideau s'est relevé pour une apothéose. Tout le personnel du théâtre, rangé en demi-cercle dans le fond; se détachant d'un groupe à gauche, M. Rostand luimême; et, au milieu de la scène, un jeune collégien tenant à la main un papier. C'était une pièce de vers dont on nous avait distribué des exemplaires à l'entrée : Hommage à M. Edmond Rostand^ par M. Emile Trolliet; M. Emile Trolliet est un des professeurs du collège. Ils sont fort jolis, ces vers, et je n'en veux détacher que quatre strophes, qui donneront une idée de la manière de l'auteur :

Poète, sois 'béni, car le ciel était sombre Et. né dans la splendeur, finissait dans le deuil : Jfais ton œuvre apparut et fit du jour dans Tombre, Astre de son couchant ou fleur de son cercueil.

Et peut-être encore mieux : une aurore qui lève, Un âge qui commence... Et l'on reste incertain. Si la fraîche lueur où scintille ton rêve Est l'étoile du soir ou celle du matin.

Oui, l'arachné du Nord, au ciel de notre Gaule, Filait de la tristesse et tissait de la nuit ; Mais, superbe, tu viens, trouant d'un coup d'épaule Le réseau de torpeur et le plafond d'ennui.

Tout le pôle chez nous débarquait sans vergogne : Mais l'enfant du soleil, mousquetaire ou lion. Conduisant au combat les enfants de Gascogne, Fit enfin reculer l'obscur septentrion...

Je confesse que je n'ai pas vu, sans quelque joie, se dérouler ces strophes magistrales sur un thème que j 'avais moi-même dans le feuilleton exposé en humble prose.

Notre jeune potache les a dits d'une voix bien accentuée ; mais on l'avait placé beaucoup trop en arrière de la rampe, et il avait cru, par déférence pour le héros de la fête qui se tenait à gauche, demeurer le visage tourné vers lui, en sorte que nous ne le voyions et ne l'entendions plus que de profil.

Plus tard, si ce jeune homme devient un homme de théâtre, il saura que, dans un théâtre, c'est le pubhc qui seul est roi et que c'est à lui qu'il faut toujours s'adresser. Face au public ! mon jeune ami ; face au public ! c'est la devise du comédien, c'est la loi du théâtre.

M. Edmond Rostand n'y a pas manqué, lui. Oh ! qu'il a dit sa réponse en comédien consommé et, si j'osais parler de la sorte, en merveilleux cabotin ! Quelle leçon de diction vous auriez pu prendre là, vous tous, qui, derrière une

rampe, comme c'est la mode en ce moment, vous évertuez à réciter des poèmes !

La pièce de M. Edmond Rostand commençait par ce mot : Merci.

Il Ta jeté d'une voix basse et attendrie en regardant le potache, et, lui aussi, de profil. ^lais tout aussitôt, à petits pas, sans affectation, il est descendu à la rampe, et regardant bien en face tous ces collégiens qui l'écoutaient :

... Je voudrais vous parler,

a-t-il continué après un temps ; il en a pris un autre, et avec un tremblement de. voix, comme s'il était étranglé par rémotion :

Mais qu'on me laisse Avant de vous parler vous regarder encor...

Ici, un autre temps, le récitant parcourt le théâtre d'un regard circulaire :

Laissez, que je regarde un peu cette jeunesse Et laissez, que je reconnaisse Ces képis et ces boutons d'or.

Et à ces derniers vers un u-entil sourire de blague attendrie a éclairé la diction.

Xon, vous n'imaginez pas comme c'était joliment fait î Et ce qu'il y avait de plus charmant encore, c'est que tous ces artifices de cabotin ne sentaient pas le cabotin ; c'est que par là-dessus il y avait la bonne grâce aisée d'un homme du monde. C'était le comble de la perfection.

Et tout le morceau a été dit avec la même variété de nuances, avec le même charme :

Stanislas ! Maîtres chers ! Rires sous les portique? ! Bruit des feuillets tournés à l'étude du soir! La Fête-Dieu ! Le parc envahi de cantiques

Et les chasscpots pacifiques

Qu'on présentait à l'ostensoir

Tout est resté pareil, me dit-on : les concierges.

Les portes, le parloir au parquet bien frotté,

Dans la chapelle, aus murs, mêmes croix, mêmes vierges.

Seulement un peu moins de cierges,

Un peu plus d'électricité.

Pour tous ces souvenirs, merci. Que vous dirai-je ? Yous m'avez rassuré. Sur mon âme, soudain. Les mots des envieux fondent comme de neige :

Si j'ai des amis au collège.

Je serai donc aimé demain.

Ils sont exquis, ces vers, mais ils ont surtout cela pour eux, que ce sont des vers de théâtre, faits pour être lus sur un théâtre, et qui ont été récités par un homme de théâtre. Sentez-vous tout ce qu'avait de piquant ce mélange des chassepots pacifiques aux ostensoirs , ces cierges remplacés par l'électricité , et comme il est facile de faire un effet — un de ces effets que les comédiens appellent des effets sûrs — en laissant tomber d'un air de négligence émue, cette fin de strophe :

Si j'ai des amis au collège.

Je serai donc aimé demain.

Puis, passant à Cyi^ano, l'orateur en est venu à parler du panache ; la voix s'est relevée peu à peu et a pris des sonorités de fanfare :

Et c'est pourqxioi je vous demande du panache! Cambrez-vous, poitrinez, marchez, marquez le pas ; [Tout ce que vous pensez, soyez fiers qu'on le sache

Et retroussez votre moustache,

Même si vous n'en avez pas.

N'e connaissez jamais la peur d'être risibles, )n peut faire sonner le talon des aïeux Même sur les trottoirs modernes et paisibles.

Et les éperons invisibles

Sont ceux-là qui tintent le mieux.

Ce qu'il y a de délicieux dans ce Sur mm corda ^ c'est qu'il ne sent eu rien l'emphase des discours de distributions de prix ni l'héroïsme tapageur d'une harangue politique ; non, à ces graves conseils se mêlent des retours d'engouement d'un causeur de salon :

^Et retroussez votre moustache, ?Même si vous n'en avez pas.

Voilà le mot de théâtre. Et M. Rostand l'a glissé avec une discrétion qui en relevait le prix. Il n'a point appuyé sur la chanterelle, avec un air de dire : Hein ! goûtez -moi ça! Ai-je assez d'esprit? Xon, à peine une différence de ton, un léger geste d'avertissement.

Ah ! je me suis bien amusé. Je croyais sincèrement être un bon diseur; mais, sarpejeu ! celui-là est notre maître à tous!

7 mars 1898.

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