‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 24 sur 47 · LA FONDATION DU THEATRE-LIBRE · texte numérisé non relu

LA FONDATION DU THEATRE-LIBRE

J'ai, ces jours-ci, reçu une lettre qui n'était pas destinée à la publicité. Mais le signataire ne m'en voudra pas sans doute de la donner dans le journal, car elle est bien topique et accuse une situation que j'ai déjà plus d'une fois signalée.

Yous vous rappelez le Théâtre- Libre, dont je vous ai dit un mot il y a quinze jours : un théâtre d'amateurs où les sociétaires veulent jouer de l'inédit. Ils nous ont donné la dernière fois, Enfamilh, de M. Méténier et la Nuit hergamasque, de Bergerat. Le directeur de cette scène minuscule est un homme de beaucoup d'énergie et d'infiniment d'esprit. Voici ce qu'il m'écrit :

25 juin 1887.

Monsieur.

Savez-vous que ce n'est pas amusant d'être directeur, même pour rire ? J'organise pour le Théâtre-Libre six ou huit représentation.-, toute une série, pour la saison prochaine. J'aurai du Zola, du Goncourt, du Richepin, du Catulle Mendès, du Coppée, etc. ; tous les connus ré- })ondent à mon appel avec la plus entière bienveillance; mais les jeunes? Eh! bien, je n'en vois pas venir, bien que je frappe partout, dans les ateliers et dans les parlotes littéraires, les cabarets et les pe-

tites chapelles. Je n'ai reçu jusqu'ici que de vieux messieurs et de vieilles dames sentant la province, qui m'apportent des choses en vers comme je n'en aurais jamais rêvé !

A quoi cela tient- il? Est-ce que par hasard les directeurs seraient moins « mufles )) qu'on ne les peint? De grâce, monsieur, sauvez le Théâtre-Libre, qui va devenir une galerie de gens illustres au lieu d'être, comme je le voulais, un refuge pour les jeunes et un laboratoire d'essai. N'avez-vous rien chez vous? J'imagine que vous devez en recevoir par douzaines.

Envoyez-moi les œuvres et les auteurs, je vous en supplie... Totre bien dévoué,

A. Antoine.

Je n'ai rien, hélas ! à lui signaler. Je ne puis plus lire de manuscrits, ce travail m'ayant été interdit par mon oculiste, M. Perrin. Mais du temps que j'en lisais, je n'aurais pas eu d'indications non plus à lui donner. Il est si rare de trouver un manuscrit de pièce qui vaille d'être porté à la scène.

27 juin 1887.

Je reçois de M. Antoine, le directeur de ce Thèâtre-Lihre dont je vous ai déjà entretenus, une lettre très intéressante. Vous la lirez, je crois, avec plaisir :

29 juillet.

Monsieur,

Je crois devoir vous adresser la liste des pièces que j'ai définitivement choisies pour le Théâtre-Libre. Je pense que ce programme ralliera l'approbation de tous. Dans la masse de manuscrits qui m'est tombée sur la tête depuis que vous avez eu l'amabilité de pubher mon adresse, j'ai pris ce qui m'a paru vraiment intéressant. Sur la longue liste des auteurs qui ont signé ces œuvres, six seulement ont été joués ; tout le reste n'a jamais vu la rampe. Ces six-là, dont les trois ou quatre principaux n"ont pas besoin du Théâtre-Libre, ont été inscrits dans le seul but de forcer l'attention et d'éveiller la curiosité. Leurs jeunes confrères bénéficieront ainsi de leur situation littéraire, comme,

dernièrement, Méténier a pu produire En famille devant une salle 'lue je n'aurais jamais pu lui rassembler sans le nom de Bergerat.

Je me suis appliqué, en outre, à accueillir toutes les écoles et tous les clans. Il y a du Catulle Mendès, du Coppée et du Banville à côté de naturalistes fieffés. Je compte surtout sur deux comédies signées de noms absolument inconnus : la Prose et la Sérénade, qui feront seusation.

Enfin, la première partie de la tâche est terminée et on va se mettre résolument à l'œuvre. Les pièces étant choisie.'^, il faut les jouer, et le moins mal possible.

C'est une redite de vous remercier encore. Cependant, vous ne sauriez croire à quel point je vous serai toujours reconnaissant pour la bienveillance que vous nous avez montrée. Pour nous autres, cela n'était peut-être qu'une petite satisfaction d'amour-propre, mais pour les jeunes que nous allons produire, grâce à vous, dans des conditions inespérées, c'est un grand et véritable service que vous aurez rendu à leur cause. Votre bien dévoué,

A. AXTOIXE.

Permettez-moi maintenant de vous donner le progi'amme de M. Antoine :

Sœur Philomine, pièce en deux actes, en prose, tirée du roman de 3IM. Edmond et Jules de Goncourt, par MM. Jules Vidal et Arthur Byl.

Tout pour llionneur, pièce en un acte, en prose, tirée de la nouvelle h Capitaine Burle, de M. Emile Zola, par M. Henrv Céard.

Esther Brand'es, pièce en trois actes, en prose, de M. Léon Hennique.

Les Bouchers, drame en un acte, en vers, de M. Fernand Icres.

CUopâtre^ pièce en cinq actes, en prose, de M™*^ Henry Gréville.

La Sérénade, comédie en trois actes, en prose, de M. Jean Jullien.

L" Évasion, pièce en un acte, en prose, de M. Villiers de l'Isle-Adam.

La Femme de Taharin, tragi-comédie en un acte, en prose, de M. Catulle Mendès.

La Fin de Lucie Pellegrin, pièce en un acte, en prose, de M. Paul Alexis.

Mon pauvre Ernest! comédie en un acte, en prose, de M. Henry Céard.

La Puissance des ténèbres (théâtre russe), drame du comte Tolstoï, traduit spécialement pour le Théâtre-Libre par M. Pavlovsky et adapté à la scène par M. Oscar Méténier.

La Chute de la maison Uslier, conte fantastique adapté au théâtre, d'après Edgar Poe, par IIM. Oscar Méténier et Arthur Byl.

La Grenouille, comédie en un acte, en prose, de M. Lucien Descaves. Gaitej comédie en un acte, prose et vers, de M. Jean Ajalbert. La Prose, comédie en trois actes, de M. Salandri. Papa courtage, comédie en cinq actes, en prose, de M. Brieux. Est-il bon? Est-il méchant? comédie en prose de Diderot.

MM. Théodore de Ban^-ille, François Coppée et Paul Bomietain ont promis au Théâtre-Libre un acte inédit chacun, qui sera donné cette saison. Les titres ne sont pas encore définitivement fixés.

M. Antoine a dû interrompre les négociations en cours et sur le point d'aboutir au sujet d'oeuvres inédites de Victor Hugo, Jules Vallès, Eichepin, Guy de Maupassant, Bergerat, etc., afin de laisser cette année plus de place aux jeunes. Ces pièces serviront à assurer la seconde saison, si la première obtient quelque succès et si l'utilité de la tentative esc démontrée.

Ai-je besoin de dire que nous suivrons toutes les représentations avec une curiosité et une sympathie bien vives ? ^L Antoine me parle de sa gratitude : c'est nous qui lui devrons de la reconnaissance, et nous ne lui en ménagerons pas l'expression.

1« août 1887.

L EVASION — SŒUR PHILOMEXE

Je n'ai plus besoin, je pense, de vous dire aujourd'hui ce qu'est le Théâtre-Libre : je vous en ai entretenu ici même à plusieurs reprises; j'ai conté les projets de M. Antoine, et vous ai donné, tout au long, son programme pour la saison d'hiver. M. Antoine a su grouper autour de son entreprise des sympathies très vives ; toute la presse s'y est in-

M. ANTOINE L'4y

téressée, et l'autre soir, à cette représentation, qui devait être unique, tous les critiques de théâtre s'étaient donné rendez-vous. On y voyait également M. Zola, M. Goncourt et beaucoup de leurs amis. La salle, qui ne contient guère plus de trois cents places, était comble.

Je sens quelque embarras à parler de cette représentation, car la lettre d'invitation que nous avons reçue était

ainsi rédigée : MM. Vidal et Arthur Byl prient M. Il

est de politesse stricte que lorsqu'on va chez les gens sur leur invitation expresse, on abdique, en entrant dans leur salon, tout droit de critique. Il faut bien admettre pourtant, que si cette invitation m'avait été adressée, c'est parce que je suis journaliste, c'est parce que ces jeunes gens tiennent à ce que je leur dise, publiquement, dans le journal, quelle est mon opinion sur leur œuvre. Je suis donc autorisé, je crois, à parler de cette représentation, avec la même liberté que si elle s'était donnée sur un véritable théâtre. Aussi bien, si cette franchise ne nous était pas laissée, si nous étions contraints, par un sentiment de courtoisie obligatoire dans le monde, à nous réduire à des phrases banales de compliments, nous n'aurions plus de goût à suivre ces études, et le public n'aurait plus d'intérêt à lire les comptes rendus que nous lui en ferions.

Il faut tout d'abord payer à M. Antoine le juste tribut d'éloges qui lui est dû. Quelque jugement que l'on porte sur les pièces qu'il nous a données, nous prendrons, avant tout, plaisir à confesser qu'elles ont été curieusement choisies, et qu'il les a montées avec une intelligence et un soin qu'on ne saurait trop louer. La soirée a été d'un bout à l'autre très intéressante pour le public spécial qu'il avait convié, et je lui sais, pour ma part, un. gré infini de ces tentatives d'où la question d'argent est absolument bannie.

2U QUARA^'TE AXS DE THÉÂTRE

Me sera-t-il permis, après cette déclaration, qui est très sincère, je tous le jiu'e, de faire mes réserves sur les deux pièces que l'on nous a jouées ce soir-là ? Je ne leur conteste point toutes les qualités d'observation, d'imagination, de style qu'on s'est plu, de tx)utes parts, à reconnaître chez elles. Tout ce que je prétends, c'est que ces qualités ne sont pas d'ordre dramatique, c'est que l'un ou l'autre de ces soidisant drames, transporté sur un vrai théâtre, y ferait un lamentable fiasco.

Je ne dirai pas grand'chose de l'Évasion de M. Yilliers de risle-Adam. Il m'a paru voir, à travers la phraséologie des compliments de commande, que tout le monde passait condamnation sur cette œuvre, qui est fausse en sa donnée, préieniieuse en ses développements et en son style. Au reste, l'accueil a été froid, même chez ce public ami et surchaufi'é. Peut-être même n'aurais- je rien dit de cet ouvrage tortillé et précieux, si je n'eusse tenu à présenter au public l'artiste qui jouait le rôle du forçat. C'est M. Mévestre. Comme ce n'est pas un simple amateur, comme il tient à devenir un comédien véritable, il n'est pas mauvais d'apprendre son nom à nos lecteurs. Il a de la force, encore qu'un peu brutale. Mais c'est son personnage qui le voulait ainsi. Quand il en est venu, dans son long monologue, à parler des bourgeois qu'il voudrait tuer, et surtout des bourgeois gras, ventripotents, satisfaits, il a jeté de notre côté un regard et il a montré deux rangées de dents qui m'ont fait frémir. Ce diable d'homme avait l'air d'y aller bon jeu, bon argent. .Je suis rentré en moi-même, au sens propre du mot.

Parlons de Sœur PhUoimne. De V Evasion, il est clair qu'on ne fera jamais rien ; elle n'offre donc pas un sujet de discussion utile. Mais il y a du talent, et beaucoup de talent, dans Sœur Philomène; elle a une valeur littéraire très

il. ANTOINE 24Ô

réelle ; elle a pu même faire illusion à de bons esprits sur sa valeur dramatique. Il v a donc profit pour tout le monde à débattre, à ce propos, un point d'esthétique. Je supplie ces jeunes gens et leurs amis de ne point prendre en mal ce que je vais dire. L'examen auquel je soumets leur pièce prouve le cas que j'en fais ; car rien ne serait plus simple et plus facile que d'en envelopper le compte rendu sommaire dans quelques louanges banales. Il n'y a d'action d'aucune sorte dans ^œur Philomene. C'est, comme disent ces messieurs, une tranche de la vie portée sur le théâtre. Au premier acte, nous sommes à l'hôpital, dans le cabinet des internes. Les carabins déjeunent ensemble, et causent de tout ce qui les occupe. Un d'eux taquine son camarade sur l'affection dont une des sœurs donne pour lui des témoignages non équivoques. L'autre repousse, d'un ton bref et cassant, ces insinuations. Il dit n'avoir aimé qu'une femme, qu'il a connue autrefois et qui s'est enfuie après l'avoir trahi, pour faire la noce. Il ne l'a plus revue et ne sait même pas ce qu'elle est devenue depuis.

Le hasard fait qu'on vient de l'apporter à l'hôpital ; il est de garde ; on l'appelle ; il la reconnaît ; il est fort ému. Son trouble augmente, quand le médecin en chef lui donne à faire l'opération que son mal nécessite.

Le rideau se relève sur une salle d'hôpital, les lits fermés, de blancs rideaux s'alignent sur deux filles. La sœur Philomene, que nous avions vue, au premier acte, causer un instant avec le carabin, se promène silencieuse à travers les rangées : elle n'est dure que pour une malade, la pauvre fille que le carabin a opérée. L'opération, hélas I quoique très bien faite, n"a pas réussi. La malheureuse se meurt ; l'interne vient à son chevet et se désole. L'heure de la prière du soir arrive. Sœur Philomene s'agenouille devant un autel de la Yierge et récite à demi-voix les oraisons con-

sacrées, dont les malades reprennent les répons ; et, tandis qu'on entend au fond de la scène le murmure de litanies pieuses, la malade, qui a le délire, chante une chanson de son jeune temps ; les prières finissent comme elle rend le dernier soupir. Le carabin, aigri de cette mort, rencontre la sœur, et dans le premier accès de sa douleur, lui reproche d'avoir été cruelle pour cette misérable ; puis, revenant à de meilleurs sentiments, il lui demande pardon, ce Le pardon n'est qu'à Dieu, y> répond-elle, et tandis qu'il s'éloigne, elle tombe à genoux près du lit de la morte et fond en larmes.

Voilà tout le drame. Je me sers de ce mot par habitude ; car il n'y a pas là de drame, à vrai dire, puisqu'il n'y a point d'action, puisque l'on ne va pas d'un point de départ précis à un dénouement déterminé. Ce sont des scènes détachées, des scènes de la vie réelle, comme celles qu'Henry Monnier a écrites autrefois.

Henry Monnier ! Ce nom est tombé de ma plume. Eh ! bien, je voudrais que M. Antoine choisît dans les Scènes populaires deux ou trois de celles qui sont dans sa manière noire, la Garde-malade, par exemple ; il verrait que Henry Monnier, qui n'avait pas la prétention de faire du théâtre, (et jamais il n'a pu y réussir) avait trouvé d'avance tout ce que ces messieurs s'imaginent avoir inventé.

La Garde-malade est d'une réalité bien plus terrible qu'aucune scène qu'ils essayeront jamais de mettre au théâtre, et elle ne serait d'aucun effet au théâtre, ou plutôt elle n'y produirait qu'un effet de répulsion, parce qu'elle n'a pas été mise à l'optique du théâtre, et la vérité au théâtre ne paraît vraie que si elle a été accommodée à l'optique du théâtre.

On se moque de moi, quand je dis : ça, c'est du théâtre ; ça, ce n'est pas du théâtre. On ricane sur mon goût de rou-

tine. Et pourtant, qu'y a-t-il de plus simple que ce mot ? Est-ce que tous les arts n'ont pas leurs nécessités, auxquelles on est bien oblif^é de se soumettre ?

Et eux-mêmes, ces jeunes gens, ils affectent de railler la convention ; plus de convention ! c'est leur cri de guerre, et leur pièce est toute pleine de conventions.

Ils me montrent des carabins à dîner : il est vrai que, par amour du naturalisme, ils les asseyent autour de la table, en sorte que quelques-uns tournent le dos au public : en cela, ils rompent avec la convention qui veut (et avec raison) que le spectateur voie les visages des gens en scène. Mais sur les six internes qui déjeunent ensemble, il n'y en a que deux qui parlent ; les autres écoutent et ne disent mot, bien que l'on traite une question de philosophie très passionnante pour eux. Eh ! bien, allez voir un dîner de carabins. Quand la conversation s'anime, tou5 parlent à la fois. Voilà la vérité vi-aie. Au théâtre, ça ne se peut pas. Car il faut bien que le public entende, et qu'il entende les personnages qui ont le haut bout du drame. Ces messieurs ont donc condamné les quatre autres à un silence absolu. C'est de la convention. Puisqu'ils admettent celle-là, pourquoi repoussent- ils les autres? Moi, j'ai été gêné tout le temps d'avoir devant les yeux trois dos qui me cachaient les visages de ceux qui parlaient et que Ton avait placés en face.

Au second acte, sœur Philomène passe à travers les rangées de lits ; l'interne l'y rencontre, et les voilà tous deux qui, dans la salle de l'hôpital, sous les yeux des malades, à portée de leurs oreilles tout au moins, entament un long colloque qui dégénère en dispute.

C'est de la convention. Jamais discussion semblable n'aurait lieu en pareil endroit. Moi qui admets toutes les conventions, quand elles donnent plus de jeu à l'auteur dramatique pour peindre des caractères ou des sentiments, je

ne me choque point de celle-là. L'interne et la sœur ont des choses intéressantes à se dire ; il m'est à peu près indifférent qu'ils se les disent dans une chambre plutôt que dans une autre. L'essentiel est que ces choses intéressantes soient dites et bien dites. Le théâtre représente, pour le moment, une salle d'hôpital ; il faudrait changer le décor ; ce n'est pas bien commode ; ce serait fort long ; je ne demande pas mieux que de me prêter à la circonstance, et, par convention, j'abstrais les deux personnages en scène du milieu où une nécessité de théâtre les force de rester. Je ne vois plus ■es lits d'hôpital, ni les malades qui les occupent; ils n'existent pas plus pour moi que, dans les scènes qui se passent dans la rue, je ne tiens compte des gens et des voitures qui devi'aient y passer.

Mais pourquoi discuter î Pourquoi cette jeune école se moque-t-elle de la convention, puisqu'elle est sans cesse obligée d'y recourir, tout comme les camarades !

Et, chose bizaiTe, elle n'arrive à l'effet, tout comme les camarades, qu'à l'aide des moyens qui ont été employés par tous les gens de théâtre, parce que ces moyens sont de théâtre.

Ainsi, dans ce petit drame, une scène a produit grand effet : c'est celle où la sœur prie, tandis que la moribonde chante. »

Mais ça, c'est la Prière des Naufragés. L'enfant ou la mère, je ne sais plus au juste, adresse au ciel une fervente oraison, tandis qu'un des matelots jure ou que le loustic (il y en a toujours un dans les drames) lâche quelques calembredaines. Et ça fait toujours de l'effet î Moi, qui suis naïf au théâtre (quand on me donne du théâtre, bien entendu), je plem-e de tout mon cœur à la Prière des Naufragés, tout en sachant bien que d'Ennery me met dedans.

Ces jeunes gens vont se récrier d'horreur sur cette com-

paraison. Ils auront raison en un sens. Car ils ont renouvelé le moyen par la façon nouvelle de le présenter ; ils l'ont accommodé à notre goût contemporain.

Xous aimons les mises en scène exactes nous avons la passion de la réalité dans le détail pittoresque. Ils ont tablé là-dessus : la sœur Philomène est au fond de la scène agenouillée et marmotte, d'une voix indifférente et douce, les oremus consacrés ; autour d'elle, les malades rangés répondent, comme s'ils expédiaient une besogne quotidienne, et l'on n'entend qu'à travers un murmure confus quelques mots latins qui surnagent. Tout cela sent la vérité et excite l'imagination; le contraste n'en paraît que plus saisissant, quand, sur le devant de la scène, la mourante, d'une voix grêle et faible, exhale sa chanson.

Là, ces messieurs ont repris un vieux moyen de théâtre et ils l'ont remis à neuf, ce dont je les loue fort pour ma part; car au théâtre, comme partout, refaire du neuf avec du vieux, c'est une grande originalité. Ce bout de scène m'a vivement ému; et ce n'était pas du tout parce qu'il était, comme je l'entendais dire autour de moi, très artistique ; c'est parce qu'il était de théâtre, parce que c'était ma vieille Prière des Naufragés de d'Ennery qui remuait au fond de mon cœur les sentiments qu'éveille toujours au théâtre une prière montant vers Dieu, dans un cas douloureux ou désespéré.

La pièce a été fort bien jouée par M, Antoine, qui est plein de naturel et qui arrive à de grands effets avec sa voix tantôt incisive et tantôt voilée ; son camarade, dont le nom m'échappe, lui a donné la réplique avec gaîté au premier acte, avec émotion au second. Sœur Philomène a été charmante de grâce discrète et d'onction pénétrante ; M"'' Sylvine, qui faisait la moribonde, a contribué à cet excellent ensemljle.

Terminons en faisant remarquer à M. Antoine que tout cela est un peu triste : un hôpital, un forçat, il n'y a pas là le plus petit mot pour rire. Est-ce qu'on ne pourrait pas sur deux pièces nous en donner une gaie, une aimable tout au moins ?

17 octobre 1887.

LA PROSE — 3I0XSIEUR LAMBLJX — LA FIN DE LCCIE PELLEGRIX

Le Théâtre-Libre nous a conviés hier soir à trois premières représentations : la Prose, comédie en trois actes de M. Salandri ; Monsieur LarnbUn, comédie en un acte et en prose de M. Georges Ancej ; la Fin de Lucie Pellegrin, comédie en un acte de M. Paul Alexis.

Je l'ai déjà dit à M. Antoine, et il faut que je le lui redise encore et je le préviens que ce n'est pas seulement moi qui lui adresse cette question ; nombre d'honnêtes gens m"ont chargé de la lui transmettre.

Les jeunes gens dont il représente les pièces, sont-ils de simples fumistes qui prennent plaisir à mystifier leurs contemporains ? ou nous donnent-ils sincèrement et de bonne foi les énormités que nous avons entendues hier soir ?

S'ils se moquent de nous, je voudrais bien ne pas en être. .J'aime assez la blague, pourvu que je sois du côté du manche. L'insupportable est de ne pas savoir, avec eux, sur quel pied danser. S'ils appartiennent à la race de ces farcem's, que nos pères désignaient sous le nom de pince-sansrire, vous voyez le sourire de moquerie, qui plissera le coin de leurs lèvres, quand ils me veiTont discuter des fantaisies, qu'ils n'ont écrites que dans l'unique but d'épater le bourgeois et de déconcerter la critique. Si par hasard pourtant

M. AXTOIXE 2.31

— cela est bien improbable, mais enfin tout est possible en ce monde — si par hasard ils s'imaginaient vraiment avoir fondé le théâtre de l'avenir, s'ils étaient de bonne foi, j'aurais quelf^ue regret à leur laisser cette illusion, qui, après tout, peut avoir ses inconvénients.

Je supplie ^I. Antoine d'écrire au fronton de son théâtre, s'il est entendu que l'on veut se moquer de nous, le vers de Musset :

Le public est prié de ne pas se méprendre.

J'aurais quelque ennui à ressemljler aux imbéciles que le poète a si fort raillés pour avoir chaussé leurs lunettes, et regardé avec une mine scandalisée la lune sur le clocher, comme un point sur un /. Et cependant il me semble que, si je commettais cette méprise, ce serait leur faute plutôt que la mienne : quand on raille à froid, il faut (c'est une des règles du genre) indiquer d'un mot, d'un geste, d'un clin d'œil,que c'est une raillerie. Ces messieurs sont tout le temps d'un sérieux de notaire.

Un des leurs , ou du moins un de ceux qui se piquent de les connaître, m'assurait que, dans leur idée, la Frose était la parodie de la comédie qu'ils rêvaient; c'était quelque chose comme du Becque, poussé à une telle outrance, que l'excès même de la charge faisait sentir les défauts de la manière. Il peut se faire que l'explication soit vraie. Elle est bien fine et bien tortillée pour mon gros bon sens terre à-terre. Je prends les choses sur ce qu'elles ont l'air d'être en réalité, et n'y cherche point tant de raffinements.

Je ne vous dirai rien de la Prose; vous ne la verrez jamais, que je suppose, car elle est parfaitement injouable. C'est une suite de brutalités voulues ; il semble que chacun des personnages s'évertue à lâcher en plein visage au public ce qui peut lui être le plus désagréable ou lui sembler le

plus vilain. Si le jeune homme qui a donné cette pièce la publie en brochure, je ne manquerai pas de vous l'analyser en mettant sous vos yeux quelques coins de ce dialogue extraordinaire. Il ne manque pas de talent, après tout, et, comme disent les bonnes gens, ça n'est pas la pièce de tout le monde.

Je préfère de beaucoup Monsieur Lamllin. D'abord Monsieur Lamllia n'a qu'un acte et dure par conséquent trois quarts d'heure de moins. C'est là une considération. Et puis il Y a, dans Monsieur Lamblin, une peinture de caractère qui est curieuse, encore que les traits en soient excessifs et poussés au noir.

M. Lamblin est un égoïste inconscient. Il a une femme qui l'adore, une belle-mère idéale, une belle-mère qui le mettrait dans du coton. Il est ravi de les trouver, toutes les deux, le soir, après les affaires expédiées, au salon, où il sirote son café, tout en devisant d'enfantillages. Il reste ainsi trois fois par semaine à la maison à se reposer, près des deux femmes, qui l'entourent de leurs soins, et il trouve que la vie est bonne.

Les autres soirs, ah ! dame ! les autres soirs, il s'en va chez une jeune veuve, M'^'' Mathilde Cogé, qu'il mène au spectacle et à qui il donne ses lundis, mercredis et vendredis. 8a femme le sait et elle enrage. La mère cherche à la calmer : tous les hommes sont ainsi faits, ce Va, le meilleur est d'avoir l'air de l'ignorer et de ne pas y prendre garde ! »

Le défaut de la scène d'exposition, c'est que Lamblin ne cesse de dire : « Voilà comme je suis, moi ! » et l'on croirait qu'il prend à tâche de peindre lui-même son égoïsme. Au théâtre, il faut que ce soit le public qui devine le caractère des gens à travers leurs paroles et leurs actes. Mais la nouvelle école est de parti pris et exprès très brutale. Alfred Lamblin est monstrueusement et cyniquement égoïste.

M. ANTOI^'E 2.J3

N'importe ! la scène est amusante et semée de traits plaisants.

Le spectacle s'est terminé par la Fin de Lucie Pellegrin, de M. Paul Alexis. Je demande la permission d'imiter le silence auquel s'est condamné notre confrère Auguste Yitu. Il y a des tableaux qui ne doivent pas sortir du musée secret. Je ne suis pafe plus prude qu'un autre : mais je déclare très nettement à ^I. Antoine que, s'il devait nous donner encore une pièce de ce genre, nous sommes un certain nombre qui préférerions ne plus mettre les pieds dans son théâtre. Il sait très bien que l'art n'a rien à voir avec ces ordures. Je plains les actrices qui se sont crues obligées d'accepter des rôles où la femme est traînée dans la fange. C'est le vice ignoble, sans un rayon de gaieté ou de poésie qui en illamine la laideur.

0 naturalisme ! que d'horreurs on écrit en ton nom !

18 juin 1888.

Page 1