LES THEORIES DE M. AXTOIXE
J'ai reçu, à propos de mon dernier article sur les représentations du Théâtre-Libre, une lettre apologétique du directeur, M. Antoine. J'ai pour M. Antoine une estime toute particulière ; il aie goût du théâtre ; il me semble posséder toutes les qualités qui font l'excellent directeur, et c'est de directeurs que nous manquons bien plus que d'artistes. Des artistes, y en aura toujours, quand lise trouvera quelqu'un qui sache les former et qui veuille bien en j^rendre la peine. Je fais fonds sur M. Antoine, qui a rendu de grands services à l'art dramatique et qui, à mon sens, en rendra bien plus encore, quand il se sera dégagé des influences de coteries, où je le crois empêtré pour le moment.
254 QUAKANTE AXS DE THÉÂTRE
J'ai donc plaisir à mettre son plaidoyer sous les yeux du public. C'est une satisfaction que je suis bien aise d'accorder, sans même qu'il m'en ait témoigné le désir, à un homme qui a voué sa vie à une forme de l'art dont je fais depuis si longtemps mon étude. Peu m'importe qu'il heurte quelques-unes de mes idées; l'essentiel est qu'il aime le théâtre. Xous l'aimons chacun à notre façon , mais nous l'aimons passionnément l'un et Tautre, et c'est là, entre nous, malgré la divergence des opinions, un lien qui est bien fort.
Il va sans dire que je donne la lettre de M. Antoine, sans me permettre d'en retrancher ou d'en changer un mot :
Cher maître,
Tous pensez bien que je ne viens pas discuter ce qu'il vous a paru bon de dire sur la dernière représentation du Théâtre-Libre. Ces questions littéraires ne me regardent point. L'auteur joué est seul responsable devant ses juges. Lorsque vous avez la bonté et l'indulgence de trouver l'interprétation suffisante, la mise en scène possible, j'atteins mon but et l'honneur de la maison est sauf.
Or, c'est pour la maison que je dois présenter quelques réflexions et vous dites : M. Antoine sait aussi bien que moi qu'il n'y a pas d'art dans Lucie Pellegrin.
Lucie Pellegrin est une nouvelle publiée depuis deux ans. Elle passe communément pour une façon de chef-d'œuvre, vous le savez ; on la cite, et tous les lettrés la connaissent. Lorsque Alexis m'a dit : (i Je vous donnerai Lucie Pellegrin, » avais-je le droit et le devoir de refuser? Alexis est du groupe de Médan, qui, à tort ou à raison, prétend ax^porter sur la scène et dans le théâtre contemporain l'évolution qu'il a imposée au livre. Les directeurs lui ferment leurs portes. J'étais donc tout à fait dans mon programme en ouvrant les miennes toutes grandes. Alexis -s'est-il trompé? Ce n'est pas mon aflEaire. Vous avez bien voulu dire que la pièce était insuffisante ; ma tâche est donc remplie.
Si nous représentions ces spectacles publiquement et que j'eusse la responsabilité de donner ces spectacles à des spectateurs venus sans défiance avec leurs filles et leurs femmes, vous auriez raison. Mais rien de pareil, convenez -en. Tout le monde savait, vendredi dernier, ce qui
se passerait le rideau levé. Vous aviez tous, dans la salle, lu la nouvelle. Nous savions donc tous où nous allions, ce que nous faisions. J'ai donc là fait strictement mon devoir, et le Théâtre-Libre a atteint son but qui est, en représentant des œuvres de jeunes débutants, de se prêter aux tentatives des auteurs plus connus, impossibles sur une autre scène.
Je suis au-dessus du soupçon d'avoir battu monnaie sur un scandale. Notez que j'ai donné ce laorceau dangereux au risque de me faire casser les reins, au moment même de constituer les ressources nécessaires pour la saison prochaine.
On n'a pas joué que des naturalistes. Souvenez-vous de V Évasion, de la Femme de Tabarin, du Baiser, du Pain du péché, de Jfatapan, de la Ntiit hergamasque. Ça ne venait pas de Médan.
On disait .que M. Emile Zola présidait les soirées de Montparnasse. J'ai consacré tout un spectacle à Bonnetain, à Descaves, à Guiches et à Paul Margueritte.
Maintenant, pour finir, pensez-vous sérieusement que nous soyons des fumistes? Croyez-vous que Jullien, que Salandri, Ancey et tous les autres travaillent dans l'unique but de se payer la tête des Parisiens, comme on dit? — Et mes camarades? Se sont-ils imposés le labeur féroce que vous pouvez vous imaginer, uniquement pour se mof^iuer des gens ? — Mais non, soyez-en certain, tout ce monde-là est enragé de conviction et travaille de tout cœur. On se trompe, on tâtonne, on va, on vient, mais on adore le théâtre. Tous le sentez parfaitement, vous qui l'aimez autant que nous et qui êtes toujours le premier arrivé là-bas.
Voilà tout ce que j'avais à cœur de vous dire. Je ne m'occupe pas du reste. On commence à me traiter d'escroc, de pornographe, de chevalier d'industrie... Mais ce sont des gentillesses qui me laissent fort calme. Je suis plus navré lorsque vous me dites que ma pièce a été insuffisamment jouée au Théâtre-Libre, que de me voir accusé de gagner trois cent mille francs par an à battre monnaie avec le Théâtre- Libre.
Votre bien dévoué,