‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 26 sur 47 · A. A^-TOI^'E · texte numérisé non relu

A. A^-TOI^'E

Je ne veux point engager de polémique avec M. Antoine. Ce qui est fait est fait, n en parlons plus. Je ne crois pas qu'il lui prenne fantaisie de nous redonner une pièce dans

le genre de celle de M. Paul Alexis. Il a vu la réprobation presque unanime de la presse. Cette même réprobation lui a été signifiée, je le sais, par un certain nombre de ses abonnés.

Ce qui nous a choqués, ce n'était pas précisément l'immoralité ou l'indécence de l'ouvrage. C'est qu'il était grossier pour le plaisir de l'être, sans ombre de talent ni d'esprit. Xotre spirituel confrère, Henry Fouquidr, dans un article fort judicieux, a fait bonne justice de ce qu'il appelle les fausses hardiesses de la nouvelle école. A je ne sais quel endroit de la Fin de Lucie Pellegrin, une des femmes en scène conte une malpropreté commise par un homme : ce Ces cochons d'hommes ! » s'écrie une de celles qui l'écoutent. On s'extasie sur ce gros mot lâché en pleine scène. Quelle hardiesse ! — Mais il n'y a nulle hardiesse à cela. Le moindre grimaud de lettres en fera autant. Est-il donc si malaisé de proférer un juron ou un' terme obscène ? Ce qui serait difficile, ce serait de tourner la chose de façon que tous les spectateurs s'écriassent tout bas à part eux : ces cochons d'hommes ! Cela revient à dire que l'art ne consiste pas à étaler des malpropretés sur la scène, mais, si on veut traiter ces sujets, à étudier, à expliquer les passions d'où partent ces vilenies et à en inspirer l'horreur.

La belle avance de me montrer sur les planches des femmes perdues gobelottant, se grisant, chantant, dansant, se répandant, avec le cynisme de langage qui est de leur profession, en propos ignobles ? Jamais on ne fera mieux en ce genre que Henry Monnier, dans les Bas-Fonds. S'est-on jamais avisé de transporter sur un théâtre \esBas-Fo?idsde Henry Monnier ? Quelques-unes de ces scènes sont pourtant des chefs-d'œuvre du genre, et bien supérieures, comme vérité et comme profondeur d'observation, à la Lucie Pellegrin de M. Paul Alexis. On les garde au musée secret. Le

Yolume a été, en son temps, tiré à 150 exemplaires et coûtait cent francs. C'est le prix que j'ai payé le mien. J'ignore si le livre a été réédité depuis.

J'ai vu M. Salandri, l'auteur de la Prose, comédie en trois actes, qui a été jouée le même soir au Théâtre- Libre. Il m'a protesté, en effet, qu'il était fort sincère, et j'ai eu lo plaisir d'avcir avec lui une longue conversation. Comme je lui avais parlé, avec l'impétuosité de langage qui m'est naturelle quand je cause théâtre, des tendances et des défauts de son école :

— Mais je m'aperçois, lui dis-je en souriant, que je vous fais un feuilleton.

— Je vous serais très obligé de l'écrire.

— Vous le voulez ?

— Assurément.

Je lui promis que ce serait fait. J'ai le texte de sa comédie, et au premier lundi qui sera libre, je reviendrai pièces en mains sur ce thème. Je ne demande pas mieux que de discuter ces questions avec les jeunes gens, quand ils sont de bonne foi et sérieux ; j'ajouterai encore : quand ils ont du talent. M. Salandri, je l'avais reconnu dans mon dernier article, n'en man(|ue point. Quant à son camarade, M. Ancey, dont on nous a donné le même jour le Monsieur LaynlUn, je serais fort étonné s'il ne faisait pas son chemin au théâtre. Il me paraît qu'il a le don. Je viens de lire sa pièce ; elle est plus amusante encore à la lecture qu'à la représentation, où elle nous avait fort diverti.

25 juin 1888.

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