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LES DEUX TOURTEREAUX

Les Deux Tourtereaux (1 ) ne sont qu'une charge d'atelier. M. et M'"^ Ménessier dînent dans un cabaret d'aspect rustique ; un dîner plus que frugal, servi dans des ustensiles grossiers. Tous deux paraissent s'aimer tendrement et se

(1) De ilM. Paul Ginisty et Jules Guérin.

prodiguent toutes sortes de noms d'amitié ; ils causent de culture et de jardinage, et font une petite pointe vers la politique. Madame est légitimiste, car elle a servi comme dame de compagnie chez une duchesse ; monsieur est républicain ; il a été élevé chez un pharmacien et en a gardé, avec le goût des sciences, une certaine indépendance d'esprit. Mais ils ne se disputent point. Ce sont deux tourtereaux.

A ce moment entre un homme en costume semi-militaire, qui leur dit d'une voix rude : ce Allons! on a sonné l'appel ! dépêchez-vous, si vous ne voulez jDas être punis. »

Les deux tourtereaux sont des hôtes de la Nouvelle. Ils sortent rapidement ; mais ils sont en retard, et le chef a décidé qu'ils retourneraient au pénitencier. Ils rentrent furieux, et tous deux dans leur rage, la nature primitive remontant avec force, s'invectivent à qui mieux mieux et se jettent au visage les crimes qu'ils ont commis : l'un a empoisonné sa belle-mère ; l'autre a étouffé la dame chez qui elle était lectrice ; ils s'échauffent l'un et l'autre à ces propos insultants, quand le gardien rentre :

— Vous avez de la chance, leur dit -il. Nous avons un nouveau Président, on a remis toutes les peines. Yous pouvez rester ici.

— Tu vois bien, dit doucement le mari à la femme, ça ne serait pas arrivé avec un roi.

Et tous deux s'embrassent et reprennent le roucoulement du premier acte.

Ce n'est, comme je le disais tout à l'heure, qu'une charge d'atelier. Mais elle est drôle, quoique un peu prolongée peut-être, car on se fatigue vite au théâtre de l'ironie et de la blague. Cette saynète est jouée par Antoine et par ^Ime Yvànce. Antoine est un potard très nature. J'aime moins M'" ^ France. Elle a donné à M'""" Ménessier les allures et un ton de fille de ruisseau. Mais point du tout : le conii-

que du rôle, c'est qu'elle, ancienne lectrice de duchesse, royaliste et dévote, affecte d'abord des airs distingués et fait des mines, jusqu'au moment où, emportée par la colère, elle retrouve ses premiers instincts et redevienne en plein fille du peuple. Il m'a semblé qu'avec son accent traînard de faubourienne M'"^ France avait dénaturé le rôle, surtout dans la première scène.

3 mars 1890.

LA TANTE LEONTINE

Les auteurs de la Tante Lèontine, MM. Maurice Boniface et Edouard Bodin, n'ont, par bonheur pour eux, aucune velléité de régénérer le théâtre ni l'art. Ils n'ont eu d'autre visée que d'écrire une comédie amusante, et la Tante Léontine est un des ouvrages les plus gais que nous ayons vus depuis longtemps au théâtre. Il a bien de l'esprit et de la bonne humeur, ce Maurice Boniface. M. Bodin ne se fâchera point, si je parle plutôt de sou collaborateur. C'est que M. Maurice Boniface nous a déjà donné une comédie en vers, le Marquis Papillo^i, qui était d'une fantaisie étourdissante. Porel l'avait montée, sans y croire. Il avait été séduit par le tour agréable des vers, par la vivacité de quelques scènes. Mais c'était pour lui un spectacle de transition, sur lequel il ne comptait pas. Le Marquis PajnJlon était une pure bouffonnerie, infiniment plus shakespearienne, puisqu'on fourre du Shakespeare partout, que les élucubrations des Mullem de la nouvelle école. Porel avait eu peur de cette extravagance et de cette verve juvénile ; il avait ramené, autant qu'il avait pu, l'œuvre au ton de la comédie sérieuse. Mais voilà qu'à la première toutes ces plaisanteries éclatèrent comme des poisfulminants sous les pieds à travers

le dialogue. Ce fut le dernier tromphe de ce pauvi-e Fréville, qui ne s'était jamais trouvé à pareille fête. Le brave artiste n'avait plus guère de mémoire et il n'avait jamais su dire le vers. Il était horriblement inquiet de son personnage et aux répétitions suppliait l'auteur et le directeur de lui retrancher quelques-unes de ses tirades.

— Ca n'ira pas jusqu'au bout, gémissait-il.

Ah I bien, oui, ce fut à chaque vers une nouvelle explosion de rires. Il fut si étonné, si déconcerté, qu'il en oublia son rôle, qu'il n'avait jamais su à fond. Il bafouilla de temps à autre une prose quelconque, sa prose de solennel prud'homme, au lieu des alexandrins de l'auteur ; mais on était lancé, on pouffa de rire à ses improvisations. Ce fut une des plus amusantes soirées que j'aie vues au théâtre.

Xous nous étions, dès ce jour-là, beaucoup promis de M. Maurice Boniface. Il avait le dialogue naturellement scénique, et chez lui le mot jaillissait spontané, inattendu, presque toujours comique. Il y a déjà quatre ans de la première du Marquis Paidllon et nous n'avions vu reparaître sur aucune affiche le nom de M. Maurice Boniface. Pourquoi ? Ah ! pourquoi ? qui saurait le dire ? C'est pourtant un convaincu et un laborieux ; je savais, l'ayant pris en amitié pour son premier succès, qu'il travaillait beaucoup, qu'il se sauvait de Paris, s'enfermant dans la sohtude de la province, pour vivre avec son idée et lui donner forme de drame; mais impossible de se faire jouer nulle part.

Je suis quelquefois enragé contre Antoine ; mais il nous a tout de même rendu de fiers services. Il a ce mérite de lire les pièces des jeunes gens, et comme il lui importe peu, au point de vue pécuniaire, qu'elles tombent ou réussissent, il les monte quand elles lui plaisent, et il faut lui rendre cette justice qu'avec lés moyens limités dont il dispose il les monte toujours d'une façon remarquable. Il a eu

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quelquefois la main heureuse, et les jeunes écrivains qu'il a mis en vue ont, grâce à lui, trouvé plus tard des directeurs plus abordables.

Je serais fort étonné si un théâtre de genre ne s'emparait pas de la Tante Léontine. Quelques légères retouches dans les deux premiers actes, deux scènes à refaire ou plutôt à adoucir au troisième, il n'en faudrait pas davantage pour que la comédie fît une excellente figure au Vaudeville, aux Variétés, au Gymnase ou à la Renaissance. Peut-être ne serait-elle pas assez montée de ton pour le Palais-Royal. Je ne sais si le directeur de l'une de ces scènes aura le bon esprit de nous remettre sous les yeux dans un autre cadre la Tante Léontine. Il n'importe guère au reste. Maurice Boniface est désormais hors de pages; voilà l'essentiel. Je compte bien que MM. les directeurs ne lui feront plus faire antichambre.

M. Dumont est un brave homme de négociant qui avait mis vingt ans à conquérir, dans le commerce, une fortune considérable. Il a toujours été scrupuleusement probe en affaires : sa signature est des mieux cotées sur la place de Valenciennes, et il en est fier. Il a fait une sottise en sa vie ; il a joué sur les laines, il a été surpris par une baisse subite, il a perdu les trois quarts de sa fortune. Il a payé sans se plaindre, se refusant à invoquer l'exception de jeu. On n'a rien su de cette aventure dans le public ; mais sa femme le considère comme un assez triste sire, absolument vieux jeu, et sa fille, l'aimable Eugénie, n'est pas loin de partager ses sentiments de dédain pour un père qu'elle aime d'ailleurs de tout son bon petit cœur.

M'"° Dumont a fait tout ce qu'elle a pu pour masquer aux yeux du public cette diminution de fortune. Elle veut marier sa fille richement; elle a guigné un jeune homme, M. Paul Méry, sorti le troisième de l'École polytechnique,

ingénieur de son état, qui a un bel avenir et un oncle riche. Elle l'a attiré chez elle, a favorisé discrètement une passion qu'elle a vu ou cru voir naître chez lui pour sa fille. Elle compte qu'au dernier moment le jeune mathématicien, englué par l'amour, se contentera d'une dot de vingt-cinq mille francs, au lieu des deux cent cinquante mille qu'il avait droit d'attendre.

— Peut-être, a objecté le vieux Dumont, qui n'est pas lin-de-siècle, peut-être faudrait-il prévenir ce jeune homme...

— Laisse-moi faire, répond ]\r°^ Dumont, qui est femme de tête, tu n'y entends rien non plus qu'aux laines.

Vous pensez bien que, de son côté, M. Paul Méry, qui est, lui, très fin-de-siècle, et qui, en qualité d'ancien élève de l'École polytechnique, sait compter, a tablé sur la dot de M^'° Eugénie. La fille ne lui déplaît pas, cela est certain ; mais ce qu'il aime le plus en elle, c'est les écus du père. Il n'avait pas osé se déclarer encore, parce que sa situation était vraiment trop subalterne à l'usine. Mais son chef vient de mourir ; c'est lui qui aura la place, à mille écus d'appointements. 11 a, de plus, onze cents fi-anes de rente. Avec la dot de la jeune fille, ce sera une assez belle entrée de jeu, qui permettra d'attendre les événements.

Il a donc chargé un de ses oncles, ancien colonel, officier de la Légion d'honneur, de faire la demande ofîicielle ; mais comme il sait (ayant pris toutes ses informations par- dessous main) que la dot de la jeune fille sera vraisemblablement bien supérieure à son apport personnel, il a recommandé à son oncle de trancher du généreux et de ne point parler de dot ; on ne s'en expKquera que le jour du contrat, par-devant notaire.

En vain M. Dumont, pris de scrupule, veut en donner le chiffre, le colonel est intraitable.

— Non, causons de ces chers enfants.

Et l'on cause. Où s'installeront-ils ? Le colonel parle d'un petit hôtel que son neveu a l'intention de louer.

— Diantre ! c'est qu'il est cher, objecte Dumont.

— Quatre mille ! une bagatelle. Qu'est-ce (jue cela ? Mon neveu apporte de son côté un peu plus de sept mille ; de l'autre le revenu de la dot...

— C'est que la dot î...

Et malgré les gestes désespérés de ]\['"'- Dumont, l'intègre négociant expose au colonel la situation. Cela change les choses. Il faut que le colonel en réfère à son neveu. Allons ! c'est une affaire manquée. On l'apprend à Eugénie, qui sanglote dans son mouchoir. Elle aime Paul ; il lui faut Paul. Et comme son père tâche de la consoler :

— On te l'avait pourtant bien dit, s'écrie- t-elle, qu'il y aurait une forte baisse sur les laines !

A ce moment, une dame qui fait passer sa carte, M""' de fXaintrailles, demande à être admise.

- Encore une quêteuse I s'écrie M"^" Dumont, je vais ["bien la recevoir.

La dame entre ; elle a bon air, se présente modestement,

[quoique habillée avec luxe. M'"'' Dumont, pour la prévenir,

[lui dit tout de suite qu'elle est elle-même à k iHe d'une

'uvrede charité et qu'elle a des billets de tombe 'a à placer.

— Je serai heureuse d'en prendre, dit gra ir-usement t'étrangère.

M'"*" Dumont tombe de son haut ; la dame ii prend 'pour cinq louis et paye. M'"*' Dumont est de pi e-i plus interloquée.

— Qu'est-ce que c'est que cette dame ?

Nous, nous le savons; car M. Maurice Bonifi jid ne se pique pas de bouleverser les traditions, a eu :• ^(;in, qu'ont toujours pris les auteurs dramatiques, de ne s il ^ttre dans la confidence. ^L Dumont avait eu une sœ iv, ^ ù

était une jeune fille intelligente et instruite. Tandis que son frère luttait pour se créer une position, elle s'était placée comme institutrice dans une famille riche, avait été séduite par le fils de la maison, abandonnée et chassée ; elle avait depuis roulé sur la pente du vice ; son frère n'avait plus voulu en entendre parler : il l'avait fait passer pour morte, et depuis vingt-sept ans, elle n'avait pas donné signe de vie.

Personne ne l'attendait plus ; car on avait tant répété la nouvelle de sa mort qu'on la croyait morte pour tout de bon. Xous,nous étions fixés : cette inconnue, qui arrivait si inopinément à Yalenciennes, la dame aux cinq louis, c'était la tante Léontine.

Et c'était elle, en effet. Après avoir beaucoup cascade, elle avait rencontré un duc authentique et millionnaire, qui s'était attaché à elle. Elle avait vécu dix ans avec lui, d'une vie très retirée et très sérieuse. Il était mort, lui laissant soixante mille livres de rente. Elle s'ennuyait de sa solitude : elle avait eu l'idée, ayant fait peau neuve, de re- , . ■ rès de son frère, et de s'établir dans

, puisqu'elle n'avait pas su s'en créer

30se à son frère, qui la reçoit comme

i de quilles. Yous entendrez un jour

e. J'ose dire qu'elle est faite de main

s deux interlocuteurs dit juste ce qu'il

netteté, une franchise et une mesure

e l'excellent théâtre.

it, vous le pensez bien, est intraitable.

}ette ex-cocotte dans l'intimité de sa

, lui fait horreur. Il la renvoie avec ses

mes à Paris d'où elle vient.

ontiae avait appris par une indiscrétion

de domestique le chagrin de sa nièce et la cause de ce chagrin. Elle s'était dit : Bah ! du moment que la difficulté est une question d'argent, rien n'est plus simple que de la lever. Elle était allée chez Paul et lui avait dit : ce Je suis la tante d'Eugénie, épousez, je me charge de parfaire la dot. »

Paul avait pris la balle au bond. Il était retourné dare dare chez M""" Dumont; et, comme il fait toujours étalage de sentiments généreux.

— ^ladame, dit-il, mon oncle m'a averti de votre situation , il a cru en devoir référer à moi ; mais l'engagement qu'il ne s'est pas cru autorisé à prendre en mon nom, je viens le revendiquer : j'ai l'honneur de vous demander pour la seconde fois la main de votre fille.

— Noble jeune homme !

On lui serre les mains, on l'embrasse ; Eugénie essuie ses yeux. Et la conversation va son train. Il est impossible qu'au cours de l'entretien Paul ne fasse pas allusion à la visite qu'il a reçue, aux promesses qu'on lui a faites.

— Quelle visite ? quelles promesses ?

— Mais cette dame respectable, avec des brillants aux oreille.?...

— La tante Léontine ! Ah ! la tante Léontine.

Et Dumont, frémissant, explique à Paul ce que c'est que cette tante, une drôlesse qui a été la honte de sa famille, qu'on a mise à la porte, dont on n'acceptera jamais un sou, pas un sou, entendez-vous !

Voilà qui défrise le jeune polytechnicien fin-de-siècle. Il vient de s'engager bien imprudemment. Mais on lui offre un moyen de s'échapper. Il feint d'être furieux de cette révélation :

Eh I quoi ! Voilà donc la famille où on l'a attiré ! On s'est joué de sa candeur I On a spéculé sur un amour que

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l'on a par artifice provoqué, attisé I et l'on s'est imaginé ensuite qu'il suffirait de quelques billets de mille francs ajoutés à la dot par une aventurière pour le ramener, lui, un honnête homme, un homme d'avenir. Mais il ne mange pas ce pain-là !

— Et nous non plus î Ah I je l'ai chassée, elle, et ses douze cent mille francs.

— Vous dites ?

— Elle a hérité d'un duc qui lui a laissé soixante mille lin-es de rente. Qu'elle les garde I

A ce chiffre, Paul, qui avait mis son chapeau sur la tête, l'ôte d'un geste inconscient, et la scène revire sur ce mouvement.

Elle est merveilleusement menée cette scène : avec une rare sûreté de main, et quel feu de dialogue ! quel jaillissement de mots drôles !

Ce pauvre Dumont va se trouver seul de son avis contre sa femme, contre son gendre, contre sa fille aussi, hélas ! C'est une succession de scènes d'une verve étourdissante, d'un comique achevé ! Vous pressentez la fin : Dumont cédera et dira : ce Eh ! bien, qu'elle revienne I » Mais c'est alors la tante qui fera la renchérie ; on l'a pris de bien haut avec elle, et il faudra qu'on la prie, qu'on la supplie : et il n'y aura pour vaincre sa résistance que le mouvement d'Eugénie, qui se jette dans ses bras, en l'appelant : « Ma tante. »

— Si c'est un garçon, lui dit-elle, nous l'appellerons Léon. Tante Léontine essuie une larme et se rend. On ira dans le Midi,- on y achètera une belle propriété; Dumont plantera ses choux à son aise ; Paul , qui en a assez de son métier d'ingénieur, se fera nommer député et rendra des services à son pays ; ils seront tous heureux, et tante Léontine ne donnera que de bons exemples à ses petits-neveux,

car il n'y a rien pour se montrer austères comme les vieilles farceuses.

Je ne veux pas insister sur les côtés faibles de cette char mante comédie, qui, en passant sur un vrai théâtre, subira, j'imagine, quelques corrections nécessaires, surtout au troisième acte. Je ne saurais assez louer la netteté et la solidité de la composition, la vivacité du dialogue, le nombre prodigieux de mots comiques qui tous jaillissent de la situation. C'est un des meilleurs ouvrages, et peut-être le plus achevé, qu'Antoine nous ait donné depuis que le Théâtre-Libre existe.

5 mai 1890.

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