LA FILLE ELISA
C'était une singulière idée que de choisir la Fille Élisa, de M. de Concourt, pour en tirer un drame. La Fille Elisa est, à coup sûr, l'œuvre la plus faible du maître ; c'est la seule, à mon avis, où il ait sérieusement touché le médiocre. Il est d'ordinaire ou exécrable ou exquis ; là, il s"est tenu sur une limite indécise entre les deux.
M. de Concourt, dans ce roman, s'était proposé d'étudier une âme de fille soumise. Ce n'était pas là une étude bien intéressante; on a vite fait le tour de ces âmes élémentaires ; mais enfin c'était une étude, et M. de Concourt avait pris la peine de démêler ce qui pouvait surnager encore de sentiments honnêtes ou tendres dans ces natures réduites par la fatalité du métier à l'état de fange.
Je ne voyais pas trop comment on pourrait porter cette analyse au théâtre. Aussi M. Ajalljert ne s'en est-il point soucié. Il a pris le coup de couteau qui est le point culminant de l'étude du romancier, et il en a fait le point initial
de sa pièce, sans prendre la peine de donner les explications qui le rendaient à peu près Yi'aisemblable dans le roman.
Au premier acte, le théâtre représente un cimetière. La maison Tellier a donné congé à quatre de ses pensionnaires; elles sont en « ballade » sur l'herbe des tombes. Elles causent gaiement des choses de leur métier ; une seule ne prend pas part à la conversation. Elle est rêveuse; elle attend son petit homme; elle a un béguin pour lui. Ses compagnes la laissent à sa mélancolie. Elle tire de sa poche une lettre qu'elle lit avec émotion; j'avais trouvé la lettre très tortillée dans le roman ; elle m'a paru plus précieuse encore, plus raffinée et plus subtile au théâtre : c'est la lettre du petit homme. Le petit homme arrive: c'est un tourlourou. Il se met à genoux devant sa petite femme et lui dit qu'elle lui rappelle la sainte qu'il voyait dans sa niche à l'église. C'est ainsi Cju'elle veut être aimée de son petit homme. Mais le petit homme a d'autres idées, ce Si nous allions dans le bois!... » Elle refuse d'aller dans le bois. <L Eh ! bien, ici. » Elle s'indigne. Nous qui ne savons d'elle que la profession qu'elle exerce, nous, à qui l'on n'a pas ouvert le fond de son âme, rendue chaste par l'amour, nous nous étonnons un peu qu'elle fasse tant de manières.
Chez Antoine, ça n'est pas naturel!
Le petit homme devient plus pressant; elle s'échappe de ses bras, il la jDoursuit, il l'atteint, il l'enveloppe, et tout à coup elle crie : (.< Je vois rouge, y^ Elle frappe, il tombe, il est mort.
Je vois rouge : c'est toute la préparation. Mais pourquoi a-t-elle vu rouge ? Comment voulez-vous, si vous ne m'en avez rien dit, que je comprenne quelque chose à l'état d'esprit d'une femme de son métier, qui, pour défendre
:M. AXTOI^•E -2:' 7
sa personne contre son amant, le tue d'un coup de poignard? Comment voulez -vous que je m'y intéresse? Que je m'intéresse à ce qui va sortir de là ? Et que peut-il en sortir ?
Le second acte nous transporte à la cour d'assises. Nous avions déjà vu ce tableau mis en scène à l'Ambigu avec une exactitude très pittoresque. L'invention d'Antoine, c'est d'avoir imaginé une séance de nuit. Au fond de la scène on voit les conseillers en robe rouge, et comme des lampes sont placées devant eux, la lumière tombe en arrière sur ces robes rouges et les éclaire violemment. Les douze jurés à droite, le banc de la défense à gauche et la foule des avocats en robe noire qui se pressent dans l'enceinte restent dans la pénombre, et cet effet de contraste est d'un pittoresque très curieux.
Le public en a été ravi. Je ne ferai qu'une observation. Les juges ont leur lampe, qui éclaire le rouge de leurs robes, voilà qui est fort bien. Mais je vois, au banc de la défense, l'avocat qui va parler. Il n'a pas de lampe, lui ; il va être obligé de lire des lettres, des rapports. A quelle lumière les lira-t-il ? Il ne les lit à aucune lumière. Les juges ont des lampes pour l'écouter ; il n'a pas de lampe pour lire ses notes. C'est qu'il n'a pas de robe rouge, lui ; c'est que, s'il y avait à côté de lui une bougie ou une lampe, elle détruirait l'effet de contraste que le metteur en scène a voulu établir entre le fond de la scène violemment éclairé et le reste plongé dans les demi-ténèbres du soir. Au fond, moi, vous savez, tout ça m'est égal. Je puis être, comme les camarades, pris un instant par la curiosité d'un décor imprévu; mais cette sensation d'étounement ne dure guère. Quand j'ai vu et admiré une minute les robes rouges des magistrats, je me détache de ce spectacle, pour suivre l'action, s'il y en a une; parce que l'action, c'est l'essentiel
au théâtre. Je vous avouerai aussi que je n'aurais pas pris garde à l'impossibilité où est l'avocat de lire ses pièces dans l'obscurité si ces messieurs ne se targuaient pas sans cesse de leur goût de vérité dans le détail matériel. Ce qui m'intéresse, c'est ce que lie l'acteur et non pas la lampe dont il se sert pour lire.
Quand je pense que ces théories, vieilles comme le monde, des théories de simple bon sens, ont aujourd'hui besoin d'être défendues I
Ce second acte, qui a paru ravir les abonnés d'Antoine, je voudrais qu'on le transportât sur un véritable théâtre. Xous en verrions l'effet sur le vrai public !
Savez- vous de quoi il se compose ?
Au lever du rideau, le président dit de sa voix blanche :
— L'audience est reprise, l'avocat de l'accusée a la parole.
Antoine (c'est lui qui fait l'avocat) se lève et parle vingt- cinq minutes d'affilée. Vous me direz que, si M. Ajalbert avait été aussi esclave de la réalité que ses théories le lui commandent, la plaidoirie aurait duré deux heures au moins. Heureuse faute! l'avocat y développe ce lieu commun, cent fois, mille fois ressassé, surtout en ces derniers temps, que Gabrielle Bompard... pardon ! que la fille Elisa a été mal élevée, qu'elle a été écrasée sous la fatalité de cette éducation et poussée au crime par cette société même qui lui en demande compte aujourd'hui.
Il fiut tout dire : le plaidoyer est fort éloquent, d'une belle langue, sobre, ferme et sonore : Antoine l'a dit avec une chaleur merveilleuse, et je l'ai applaudi comme tout le monde. Mais si c'est là un acte de drame, je veux que le loup me croque.
Le président déclare les débats clos, lit les questions' à résoudi'e au jury qui se retire. Les avocats, 1-endus à la liberté, causent ensemble :
M. ANTOINE -jgi»
— Tu as rudement plaidé, dit l'uu d'eux au défenseur. Autorise-moi à te dire...
— Je t'autorise àm'offrir un bock; je meurs de soif.
— Un autre avocat à Tun de ses confrères :
— Dis donc I il a joliment bien plaidé, n'est-ce pas ?
— Laisse-moi, répond l'autre, en s'enfuyant, j'ai vu dans la salle une belle petite qui est à croquer ; je cours la rejoindre.
— Ah I petit cochon ! reprend le premier.
Ces gentillesses aident à attendre la rentrée du jury. La sonnette d'appel se fait entendre. Tout le monde regagne sa place.
Elisa est condamnée à mort.
C'est le deuxième acte. Je vous prie de remarquer qu'il n'y a là dedans ni action, ni étude de caractère, ni analyse de passion, ni rien de ce qui constitue le drame, tel que tous les siècles l'ont toujours entendu, de ce qui en fait la beauté €t la difficulté. Il y a un bel effet de diorama, et une plaidoirie d'avocat, quelque peu abrégée ; et c'est tout. Mais après cet acte, sentez-vous le besoin d'un troisième ? Attendez-vous quelque chose? Etes-vous pris de curiosité? remué de pitié ou de terreur ? en savez-vous plus sur les mœurs des pensionnaires de la maison Tellier ? On vous a servi un lieu commun très brillant sur la liberté et la responsabilité, et c'est tout.
Au troisième acte, nous sommes dans une maison centrale. La rampe est toujours baissée; un jour blafard et froid tombe d'en haut sur une sorte de lingerie, où des prisonnières, sous la surveillance d'une sœur, rangent le linge dans des cases numérotées. Tout se fait en silence, car dans ces établissements, comme dans celui d'Auburn, qui leur a servi de modèle, défense absolue est faite aux détenues de parler. Ce silence morne, dans cette lumière
terne, c'est l'effet cherché. Je n'ai pas besoin de vous dire que la fille Élisa est une des pensionnaires.
Entre le directeur, suivi du sous-préfet, qui vient faire une tournée dïnspection. Le directeur est un Marseillais bavard qui parle tout le temps, vantant avec une terrible volubilité les bienfaits du silence obligatoire. Ça, c'est un truc de mélodrame, et M. Ajalbert n'en a pas l'étrenne.
La ficelle paraît ici grosse comme un câble. Car nos jeunes gens, en prenant aux plus vieux mélodramaturges leurs plus vieux artifices, les étalent avec cette ingénuité qui est la grâce des hardis novateurs. Le sous-préfet veut interroger la fille Elisa; elle a si bien 'perdu l'usage de la parole qu'elle ne trouve plus pour répondre que des mots inarticulés.
A ce moment, une sœur prévient le directeur que la mère de la fille Elisa demande à la voir. Dans la vie réelle, la fille Élisa, autorisée à recevoir cette visite, irait au parloir. Le directeur permet à la mère de venir dans la lingerie. Moi, je le répète, ça m'est indifférent ; au théâtre, j'admets toujours la convention, quand l'auteur en a besoin pour me dire quelque chose d'intéressant. La convention ne commence à me choquer que si je ne m'intéresse pas à la scène. Mais voilà des gaillards qui ont pour esthétique de découper sur le théâtre des tranches de la vie réelle ; j'ai bien le droit de leur dire : Ca. réel ? ah ! non, c'est de la convention pure.
La scène n'est pas plus intéressante qu'elle n'est vraie. La mère est venue uniquement pour demander à sa fille l'argent qu'elle a gagné dans ses dix ans de réclusion et dont elle n'a pas besoin, puisqu'elle ne doit jamais sortir de sa prison. Eh I bien, jamais je ne croirai que deux femmes, si perdues qu'on les suppose, mère et fille, se revoyant après onze ans de séparation, dans un pareil lieu et
après des événements si terribles, ne trouvent pas autre chose à se dire que, l'une : «. Donne-moi donc ton argent ! » l'autre : cf Je garde dix francs pour la bière où je serai ensevelie; prends le reste. » j— C'est de l'horreur à froid.
La mère s'en va, la fille Élisa reste seule, reprend machinalement, automatiquement, son ouvrage, compte sur ses doigts les années qu'elle a déjà passées dans la maison, s'embrouille dans ses calculs, s'assied, lassée, sur une chaise et répète vaguement : ce Toujours ! toujours ! » La toile tombe; c'est fini.
Est-ce que c'est là du théâtre ? Ce sont de lugubres amusettes de mise en scène, bonnes à distraire un instant des curiosités de blasés, qui, fatigués de voir tous les jours des comédies et des drames, cherchent au théâtre ce qui n'est pas le théâtre. Mais quand vient le vrai public, le bon public, le public croyant, il faut voir comme tous ces vains artifices de décors pèsent peu devant lui. Je voudrais voir la mine que feraient, en face de la Fille Elisa, les spectateurs de la quatrième représentation dans un théâtre ordinaire. Après cela, ils n'en feraient aucune, par l'excellente raison qu'il n'y en aurait plus.
29 décembre 1890.