‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 4 sur 47 · L'ENGRENAGE · texte numérisé non relu

L'ENGRENAGE

lu' Engrenage est une comédie dont la politique a fourni le sujet et les développements. C'est ce qui explique pourquoi les directeurs, à qui elle a été proposée, ont hésité à la recevoir ou plutôt n'ont pas hésité à la refuser. Ils ont craint la censure ; ils ont craint plus encore que la censure, les révoltes d'une partie de leur public et les désordres qui s'en pourraient suivre dans la salle. Auciin tumulte n'était à craindre au théâtre ce des EschoHers ». Les abonnés qui se rendent à ses représentations savent qu'on leur y doit servir ce qui serait impossible ailleurs, et qu'on le leur y sert justement parce qu'ailleurs ce serait impossible. Ils arrivent préparés à toutes les excentricités, de quelque nature qu'elles soient ; ils ne se fâchent, ni ne s'émeuvent de rien.

La censure pouvait tabler sur cette disposition d'esprit ; elle n'a pourtant point osé prendre sur elle d'autoriser la représentation de la pièce. Elle a cru devoir renvoyer l'auteur et son manuscrit au ministre. Il s'est trouvé par bonne fortune que le ministre est un esprit très libéral et très ouvert : M. Spuller n'a demandé que quelques légères et insignifiantes corrections. Il a vu que la pièce était une œuvi;e de bonne foi, que l'auteur était un honnête homme

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et un homme de mérite ; il a levé les scrupules de la censure et autorisé la représentation.

M. Rémoussin est un l)raYe homme d'industriel à qui sa filature rapporte des bénéfices assez importants. 11 n'avait pas personnellement d'autre aml^ition que d'accroît«e la prospérité de sa maison et l'honorabilité de son nom ; mais sa femme^ sa fille et son gendre l'ont pressé de se mettre sur les rangs pour la députation. Son voisin le sénateur, M. de Morin, s'est joint à eux. Ce sénateur est un grand seigneur sceptique et sans scrupules, qui, avant une vengeance à exercer contre l'ancien député de la circonscription, lui a suscité un concurrent redoutable dans la personne de Rémoussin, enfant du pays, estimé de tous pour sa probité, son goût d'économie et sa haute situation.

Au moment où la pièce s'ouvre, le scrutin vient d'être fermé. Rémoussin est en ballottage avec son concurrent. Il n'y a plus qu'un coup de collier à donner, et la victoire est sûre au second tour. Mais déjà Rémoussin est las, écœuré de son métier de candidat ; toute cette cuisine est peu propre et elle révolte ses sentiments d'honneur. Il préfère se désister. Ce n'est pas le compte des siens ; ce n'est pas non plus celui de Morin, qui, dans une scène extrêmement bien faite, d'un tour aisé et spirituel, ramène son homme, en lui faisant valoir avec chaleur toutes les raisons qu'il a de continuer le combat. La seule qui touche Rémoussin, c'est qu'il faut, à la Chambre, des députés honnêtes et fermes, qui ne respirent que le Ijien public. Il sera un de ceux-là : il dira la vérité aux ministres et au pays ; il poursuivra les abus, ils les écrasera. Morin sourit à le voir si j^lein d'illusions ; mais il en profite ; c'est un Scapin de haute volée.

Rémoussin cède ; il maintiendra sa candidature. Mais, au moins, ne veut-il pas (ju'on la soutienne par des procédés qui lui semblent malhonnêtes. Il ne veut payer à ses électeurs

M QUARA^'TE AXS DE THEATRE

ni bière ni eau-de-vie ; il entend ne rien promettre de ce qu'il croira ne pouvoir tenir ; il a une circonscription qui, étant agricole, réclame des droits sur les blés étrangers; mais le droit sur les blés exotiques, c'est le pain plus cher. Il ne s'engagera donc pas sur la question.

Le marquis le laisse exhaler sa vertu ; mais, voyant que ses remontrances sont inutiles, il ne lui demande que la neutralité.

— Faites, lui dit le candidat, mais au moins que je ne le sache pas.

C'est le premier doigt mis dans Tengreuage.

Tout ce premier acte est lestement enlevé. Les résistances de rhonnête homme, les ironies spirituelles du sénateur Scapin, les avidités intéressées des électeurs qui étalent naïvement leur cynisme de quémandeurs, les manèges de la femme et du gendre pour engager le pauvre Kémoussin et réparer les bévues où l'entraîne son excès de probité farouche, tout cela forme un tableau animé et curieux : c'est d'une observation quelque peu superficielle : le mot n'est pas en général assez profondément enfoncé. Mais il y a de la vérité et du mouvement. Il réussit beaucoup, ce premier acte; il faut ajouter qu'il est joué à ravir. Dieudonné est d'une finesse et d'un mordant admirable dans le personnage du sénateur; Mayer est impayable d'honnêteté timorée prudhomesque dans celui de Rémoussin.

Le second acte nous amène à Paris. Rémoussin a pris position à la Chambre. Son premier début n'avait pas été heureux. Il ne s'était affilié à aucun des partis qui la divisent, en sorte que, lorsqu'il était vena dire d'un ton pompeux :

— Et la France ? messieurs, personne de vous ne songe donc à la France ?

Tout le monde était parti de rire et on l'avait blagué

dans tous les journaux. Mais, depuis lors, il ;i senti qu'on ne pouvait s'isoler ainsi ; il a tout doucement retranché de ses opinions ce qu'elles avaient d'excessif; il en a même changé sur quelques points ; ainsi il a voté les droits sur les blés étranî>-ers. Au moins les a-t-il votés après s'être convaincu lui-même qu'il avait raison de le faire. Il n'est pas obstiné : quand on lui montre le vrai, il s'y rend.

Il a pris sa revanche de son premier échec. Il vient, sur je ne sais plus quelle question, de prononcer un de ces discours qui classent un homme; il a eu un succès étourdissant. Il n'en est pas plus fier; mais il est enchanté que ce succès lui donne plus de force pour tenir tête aux ministres et leur imposer la volonté de la France. Ah ! l'on verra ce qu'il va faire ! Ce n'est pas de lui qu'on aura aisément raison!

►Son intransigeance va être soumise à de rudes épreuves. 8a femme, à la suite d'une altercation avec un sergent de ville, l'a giflé ; d'où procès-verbal et plainte du commissaire. Le scandale sera abominable. Il faut que Rémoussin aille chez le ministre arranger l'affaire. Vous pensez qu'il ne s'y résout pas sans peine.

Nous le voyons revenir de l'audience.

— Eh! bien? lui demande sa femme.

— Charmant, le ministre a été charmant !...

Un fou rire a couru toute la salle à ce mot, qui est d'un homme de théâtre ; car c'est un mot de situation. Le ministre a jeté le procès-verbal au feu ; il a causé de bonne amitié avec Rémoussin son cher collègue.

— On ne le connaît pas, dit Rémoussin, dans la naïveté de son cœur. Il n'est rien de tel que de connaître les gens pour les apprécier.

Allons ! voilà un second doigt dans l'engrenage. La main y va passer tout entière. Le sénateur Morin a présente

à Eémoussin un certain marquis, faiseur d'affaires, M. de Storn,qui est à la tête d'une grande compagnie pour le percement du Simplon. Les trayaux sont achevés ; il n'y a plus qu'un règlement de comptes à faire approuver à la Chambre, une bagatelle : cent millions !

M. de Storn expose la situation, justifie les chiffres et au moment de partir laisse négligemment un chèque sur la table. Eémoussin l'aperçoit en ramassant les papiers et le rappelle :

— Eeprenez-moi cela, lui dit-il révolté et fier. Je ne me vends pas.

M. de Storn (encore une scène parfaitement construite, d'une main discrète et sûre) fait observer que vingt-cinq mille francs, une si misérable somme, ce n'est pas là de la corruption, c'est une façon de reconnaître un travail supplémentaire, ce sont des honoraires payés à un avocat.

Au bruit de l'altercation, M™'' Eémoussin entre.

— Venez à mon secours, madame, lui dit M. de Storn ; M. Eémoussin refuse de m' associer à vos bonnes œuvres.

M^"® Eémoussin n'a pas les mêmes scrupules que son mari : le ménage se trouve dans une passe fâcheuse ; la vie de Paris coûte cher, l'usine abandonnée par son maître ne donne plus de bénéfice ; les créanciers s'impatientent. Ces vingt- cinq mille francs viennent bien à point. Ah I que j'aurais souhaité, je le dis tout de suite à M. Brieux, pour n'y plus revenir, que tout ce côté de la comédie eût été marqué de traits plus nombreux et plus forts. Il est indiqué, je le sais bien, mais ce ne sont que des indications sommaires, des têtes de chapitre, des points d'attache. M. Brieux a passé là à côté d'une belle comédie de mœurs, qui lui eût fait un honneur infini. Tout ce qu'il dit est juste et vrai ; c'est un peu mince, un peu étriqué ; M"''' Eémoussin, ni la fille, ni le gendre, n'ont de personnalité distincte; ce sont des ombres qui passent. Mais n'insistons

pas sur CCS regrets ; M. Brieiix est jeune encore, et ce n'est pas une petite affaire que d'emplir une grande comédie en trois actes, d'y faire remuer des personnages vivants. Goûtons ce qu'il a donné, cette fois, en espérant qu'il fera un jour plus large et plus étoffé.

M. de Storn insiste également :

— Quoi de plus simple ? dit-il, cela se fait ; vos collègues ont accepté.

Et il cite quelques noms, celui de Morin entre autres.

— Du moment que cela se fait !

La main a passé dans l'engrenage et le reste. Morin entre et frappant sur l'épaule de son copain :

— Je viens de rencontrer Storn; il m'a dit que vous étiez favorable au rachat du Simplon. Allons î mon cher, vous êtes dans le mouvement !

Le succès du troisième acte a été étourdissant. La catastrophe a eu lieu ; Storn a été arrêté ; les noms . des chéquards ont été livrés au juge d'instruction. Le gouvernement pourra-t-il arrêter l'affaire? Rien de plus comique que la scène er<tre Morin et Eémoussin, l'un atterré, l'autre fnrieux. « C'est vous, s'écrie Rémoussin, qui m'avez fourré là dedans ! Sans vous, je serais resté ce que j'étais : un honnête homme. »

— Un honnête homme ! réplique Morin, allons donc ! plus hypocrite que nous, voilà tout ! Est-ce que c'est moi qui vous ai envoyé chez le ministre en solliciteur, est-ce que c'est moi qui ai fait votre discours sur les blés, est-ce que c'est moi qui ai touché votre chèque ?

Tout cela est vrai, Rémoussin est obligé de le reconnaître; il s'attendrit sur son sort, il repasse sa vie; ah! quelle sottise il a faite d'entrer dans la politique. Le voilà marqué pour la cour d'assises !

Et il sanglote, et ce qu'il y a de charmant (ça, c'est une

trouvaille !) c'est que ce raccorni de Morin se laisse toucher à cette douleur si Traie.

— Voyons ! Ne vous désolez pas comme cela ! "Vous allez vous rendre malade. Vous serez bien avancé après; du courage, tout n'est peut-être pas perdu. Je vais vous envoyer M"^ Eémoussin.

La scène entre les deux époux, puis celle des deux époux avec leur fille sont très touchantes en leur sobriété. Rémoussin demande pardon aux siens ; ils se sentent aussi coupables que lui. Il n'y a qu'un moyen de rentrer dans l'estime de soi-même et du monde :

— Je vais le prendre, dit-il.

Et il sort sans expliquer son moyen.

Il n'est pas plutôt parti que tout change de face. On apprend par un télégramme que le gouvernement a supprimé l'affaire ; il n'y aura pas de poursuites ; Morin exulte ; il embrasserait tout le monde ; il invite M™^ Rétnoussin, sa fille, tout le monde à dîner au cabaret du chef -lieu, à boire du Champagne.

C'est au milieu de ces éclats de joie que Rémoussin rentre avec une figure extraordinaire :

— Je parie cent sous, dit Morin, que vous venez de faire une bêtise ?

Non, il a réparé... Réparé, quoi? lui crie-t-on, il n'y avait rien à réparer, puisque personne ne saura rien.

— J'ai fait mon devoir, répond Rémoussin.

— Sûr, c'est une gaffe, observe Morin inquiet.

Une terrible gaffe I il a écrit au Réveil pour avouer le chèque touché, au président de la Chambre pour lui envoyer sa démission, au procureur de la République pour restituer les vingt-cinq mille francs. Il ne doit plus rien à personne, il peut désormais marcher tête haute ; tous les honnêtes gens lui vont revenir.

Morin s'esquive à l'anglaise. Il ne peut plus se compromettre en donnant la main à ce pestiféré ; ^I"'^ Rémoussin et sa fille accablent l'imbécile de récriminations ; sous la fenêtre, la foule vient hurler : « Le chéquard ! le cliéquard ! » Il veut les haranguer, leur explifjuer sa conduite ; on le hue, on lui jette des pierres, et il entend dans le lointain la voix de Morin qui, d'un ton déclamatoire, crie à la foule :

— Ce que je veux, c'est le l)onheur du peuple, de ce peuple inteUigent et fier...

— Vive Morin ! vive Morin I

Ce dénouement est d'une ironie bien amusante.

Telle est cette pièce, qui témoigne chez son auteur d'un véritable sens dramatique. Elle n'est pas complète, il s'en faut. Mais c'est un essai très heureux de comédie politique. Je crois qu'on a l'intention d'en donner quelques représentations à la Comédie-Parisienne. Allez-y; elle vaut la peine d'être vue. Si on ne la rejoue plus, il vous sera loisible de la lire, l'auteur l'a pubhée.

J'ai déjà parlé de Dieudonné et de Henri Player qui conduisent la pièce ; ils sont de permier ordre tous les deux ; Dauvillers a joué, avec un élégant scepticisme d'ailleurs, la scène où M. de Storn fait accepter un chèque à Rémoussin; Depas a fait d'un électeur quémandeur et plaignard une spirituelle caricature. Les femmes sont quelconques ; mais leurs rôles ne sont pas des meilleurs.

21 mai 1894.

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