‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 31 sur 47 · LEURS FILLES · texte numérisé non relu

LEURS FILLES

La pièce a beaucoup, mais beaucoup réussi, et elle nous a charmés, moins encore pour ce qu'elle nous donne que pour ce qu'elle nous promet. Il y a chez ^L Pierre AVolff" l'étoffe d'un auteur dramatique. Il a le don du théâtre, et je serais l)ien étonné si en peu de temps il ne s'y taillait une grande place.

Au lever du rideau, une bonne est en train d'épousseter,

et, tout en faisant sa besogne, elle se parle à elle-même. Et voici ce qu'elle dit : j'ai la brochure sous les yeux ; je copie :

fc Ah ! ce que j'en ai assez de cette baraque ! Maintenant que le vieux est mort, il n'y aura plus moyen d'être tranquille une minute... Et puis quoi? Il y avait quatre ans qu'il était avec la patronne : c'était une garantie, cela... par-dessus le marché, c'était quelqu'un d'honorable... aujourd'hui, oh ! la la, on est à la recherche d'un client solide... Pauvre M. Yerdier, ce qu'on t'a vite oublié depuis trois mois que tu as éternué pour la dernière fois... Ton portrait? au sixième, avec les anciens... Tes vêtements? vendus au marchand d'habits! Tu es remplacé; on n'a pas perdu de temps ; et par qui ? par un gigolo, vingt-neuf ans, M. de Verfuge... Si ça ne fait pas suer !... »

Je ne donne pas comme excellente cette façon d'apprendre au public ce qu'il a besoin de savoir. Elle sent sa convention d'autrefois; mais, moi, qui admets la convention au théâtre, je ne m'offusque point de celle-là. Seulement... il y a un seulement... du moment que l'auteur a pris la peine de m'instruire dans ce monologue de l'état social de la maîtresse du logis, des amants qu'elle a eus, du cas qu'elle en fait, du nom de son dernier, c'est apparemment parce que la connaissance de ces détails est utile à l'intelligence de l'action future, c'est pour que je les sache ; eh î bien, la mise en scène est arrangée de sorte qu'il n'arrive pas aux oreilles du public un mot, un seul mot de ce monologue. M"'' Luce Collas, d'un bout à l'autre de la scène, époussetant les meubles, tourne le dos au public et parle entre ses dents, ce C'est plus nature, » me dit M. Antoine. Et moi, j'en reviens toujours à mon objection : En quoi est-il plus nature d'épousseter de dos que d'épousseter de face ? En quoi est-il plus nature de manger les syllabes que de les articuler ?

Mes lecteurs trouveront sans doute que je rabâche. Ce n'est pas ma faute. Si je dis toujours la même chose, c'est que c'est toujours la même chose. S'il ne s'agissait que du Théâtre-Libre, j'en prendrais mon parti. Mais, je vois ces théories s'infiltrer dans les autres théâtres.

Comme il est infiniment plus aisé de montrer son dos que de souligner ce qu'on dit par des jeux de physionomie ; comme il est plus facile de bredouiller que d'articuler, voilà que les artistes commencent à se faire de leur impuissance un mérite, à ériger leurs défauts en principes. C'est ce que je ne saurais souffrir, et je ne cesserai de protester, tant que j'aurai une plume en main, contre ces innovations.

Yalentine d'Allancey, que sa femme de chambre appelle l'a 2}C(trojine, est donc une cocotte ; elle s'achemine à la quarantaine et elle a une fille de dix-sept ans, Louisette, qu'elle entend élever honnêtement et marier plus tard à un brave garçon. Elle sait les ennuis de l'existence qu'elle mène et elle veut les lui épargner. C'est sur elle qu'elle a reporté ses goûts de vertu et ses pudeurs. Ce sentiment n'est pas rare chez les mères de cette catégorie, et M. Victorien Sardou l'avait déjà fortement marqué dans son drame de Georgdte.

Mais bon sang ne peut mentir. Louisette a déjà l'imagination très éveillée. Si peu qu'elle ait vécu chez sa mère, elle a surpris le secret de ses irrégularités, et des pensées de libertinage ont éclos sous son jeune front blanc de vierge. A la pension, où sa mère l'a mise, elle a reçu et caché dans un livre de classe des lettres d'amour que lui adressait le maître d'études d'une institution voisine. Sa mère a saisi cette correspondance et elle a résolu de confier à un couvent, où n'entrent que les demoiselles riches, sa fille, qui, à cette perspective, fait la moue et résiste. Mais il faut obéir ; car Valentine, quand elle veut une chose, le veut bien, et

elle s'exprime avec une verdeur de mots qui coupe court à toutes les contradictions.

Tandis qu'elle est (pour un jour) empêtrée de sa fille, l'amant en titre, Georges, arrive lui rendre visite. Elle le prie de sortir : il n'est pas convenable que sa fille le voie :

— Tu es jalouse? demande l'autre.

— Ah ! non, mon pauvre ami, je t'aime bien ; mais parfois tu es trop bête ! Jalouse de ma fille, d'un enfant de douze ans !

Georges lui insinue qu'on peut le présenter comme un ancien ami de son père. A son âge, elle croira ce qu'on voudra.

— A son âge ! s'écrie Yalentine ; à dix-sept ans, on n'a pas les yeux dans sa poche.

— Tu m'avais dit : douze î

— Enfin, mon ami, ne jouons pas sur les mots ?

Le mot a fait éclater dans la salie un fou rire. Le dialogue de M. Pierre Wolfî^, qui est toujours très scénique, abonde en trouvailles de ce genre.

Yalentine finit par se délivrer de Georges :

— Ouf! dit-elle; il est bon garçon, mais, comme crampon, à lui la médaille d'honneur 1 enfin, il ne faut pas encore trop se plaindre : de tous ceux que je vois, c'est encore le plus aimable et le plus généreux ; il a beaucoup de cœur.

lia beaucoup de cœur est impayable. L^ne dame inconnue, W^^ Maurice, a fait passer sa carte. Yalentine la reçoit. M™^ Maurice est une dame fort respectable, discrète d'allures, qui vient, de la part d'un vieux monsieur, très bien conservé et riche, faire des propositions à Yalentine. Comme elle tourne autour du pot :

— Marchez donc carrément ! lui dit Yalentine.

La vieille hésite encore ; mais sur de nouveaux encouragements, après une longue pause :

ir. ANTOINE 305

— Vous avez, lui demande !M'"'" Maurice, vous avez une fille, n'est-il pas vraie, et fort jolie même ?

A cette insinuation, Yalentine bondit, et le fond popu- 1 acier de son caractère et de son lang-age remontant soudain à la surface :

— Fichez-moi le camp, s'ccrie-t-elle, et plus vite que ça I Ma fille, c'est pour ma fille ? c'est mon enfant que vous veniez marchander ?

Votre monsieur le comte est un vieux..., vous pouvez le lui dire de ma part ; et quant à vous, vous êtes la dernière des entremetteuses.

— La dernière ! s'écrie ]\['" Maurice suffoquée.

Et voilà la dispute qui s'engage, furieuse d'un côté, digne de l'autre. Zvl'"'' Maurice ne se démonte point ; elle offre sa carte :

— Si jamais vous avez besoin de moi ! Et Yalentine accepte.

La scène est faite avec une sûreté et une vivacité de main tout à fait rares. Ce premier acte a charmé le public. Ce n'étaient que des scènes détachées, un peu brutales de ton ; mais au Théâtre-Libre ces outrances ne s'ont pas pour déplaire. Le fond en est vrai ; l'observation est juste, les caractères sont nettement dessinés, le dialogue court, rapide et spirituel. Nous sommes ravis, positivement ravis.

Au second acte, nous voyons Yalentine et M™*" Maurice attablées devant un plateau chargé de petits verres. On cause tout en sirotant. M""" Maurice a fait faire de bonnes affaires à sa petite Yalentine, et Yalentine, de son côté, a fait gagner beaucoup d'argent à cette bonne M™® Maurice, On se congratule de part et d'autre, et M'"*^ Maurice tire les cartes à son amie. Les cartes annoncent une heureuse nouvelle : arrive un petit bleu. Yalentine l'ouvre, confiante.

— Ah î bien ! elle est bonne, votre srrande nouvelle ! On

m'annonce que Louisette a levé le pied et qu'elle s'est sauvée du couvent.

Yalentine est furieuse ; elle se répand en mots violents : <c Avec ses airs en dessous, c'est une rosse fieffée î » Elle s'habille en un tour de main et court à la recherche de sa fille.

Elle n'est pas plutôt sortie que la petite entre. Vrai î je l'ai trouvée bien vilaine, cette petite fille ! elle cause tour à tom* avec la femme de chambre, Julie, et avec M'""*^ Maurice, qui, après l'avoir maternellement grondée, lui fait, à elle aussi, ses offres de service et lui glisse sa carte dans la main. Elle n'a pas un bon sentiment, pas un mot de regret : sa mère fait la noce, pourquoi ne ferait-elle pas la noce ? Elle ne voit que cela. Elle le répète sur tous les tons, avec un cynisme qui fait froid.

M. Pierre AVolff, égaré par les théories admises au Théâtre-Libre, n'a-t-il pas pris ici le cynisme pour la vérité et la brutalité pour la force ? Quoi I voilà une fille de dixsept ans ; sa mère ne vaut pas cher, je l'avoue. Mais enfin cette mère l'a aimée ; elle a fait tout ce qu'elle a pu pour l'élever chastement : et cette fille ne trouve pour sa mère que les propos les plus désobligeants ; elle parle de la vie qu'elle entend mener avec la liberté d'une gourgandine fieffée. Au sortir du couvent, elle est allée chez un monsieur, qu'elle avait deux ou trois fois remarqué à la promenade et qui lui avait glissé son adresse dans un billet ; elle y a déjeuné, elle y est restée trois heures, et elle revient chez sa mère guillerette, enchantée de son expédition, sans une ombre de remords, sans que le grand changement qui vient de s'opérer en elle semble lui avoir causé le moindre trouble. Tout cela est-il possible ?

Possible, je le veux bien, tout étant possible en ce monde. Mais vraisemblable ? je ne sais, mais il m'a paru voir que

nous étions tous mal à l'aise. Cette petite fille est horrible : c'est un monstre.

Sa mère est plus vraie. Elle commence, quand elle rentre à la maison, par vouloir gifler sa fille, qui le prend avec elle sur un ton ironique; mais quand elle apprend que la malheureuse enfant sort de chez un inconnu et qu'elle peut mesurer l'étendue du désastre, elle trouve des accents d'émotion sincère et éloquente qui nous ont profondément touchés :

— Comment ! c'est ainsi que, d'un seul coup, tu viens briser la seule joie qui me restait. Car ma seule joie, mon seul bonheur, c'était toi, tu m'entends. Mais tu ne m'aimes donc pas, tu n'aimes donc pas ta mère ? Je suis ta mère, moi, et je t'adore plus que tout au monde. Tout ce que j'ai fait jusqu'à maintenant, c'était pour toi, et toujours pour toi ! Je rêvais pour ma Louisette un avenir pur, sans tache... je la rêvais honnête surtout... oh ! oui, honnête ! Tous les jours que Dieu fait, je pensais à toi, et tout ce que j'amassais, tout ce que je mettais de côté, je me disais : ce sera pour l'enfant 1

Et, s'emporfcant de plus en plus, elle lui peint les misères de cette vie où la malheureuse veut entrer : ce Tu ignores les sourires forcés, les baisers qu'on est obligé de rendre et qui font lever le cœur... Il faut chanter, rire et boire et subir des caresses qui vous donnent des nausées... »

Les applaudissements ont éclaté de toutes parts. C'est que cela est pris non dans l'exception, mais dans la grande vérité humaine. Au cours de cette querelle, on annonce Georges de Yerfuge; il entre.

Louisette le regarde, étonnée : il reste stupéfait à sa vue. Georges est l'inconnu chez qui elle a passé son aprèsmidi. Comme elle a été mise au couvent sous son vrai nom et que Georges ne connaissait la mère que sous son nom de

308 QUAPtÂ^'TE ANS DE THEATRE

■^/[me d'Allancev, l'erreur a été involontaire. Ils demeurent ahuris l'un devant l'autre. Yalentine voit leur stupeur et devine la vérité.

C'est M'"° Henriot qui jouait ce rôle, et qui Ta tout le temps joué avec une sincérité d'accent et un emportement faubourien vraiment remarquables : elle a trouvé, pour exprimer son indignation et sa fureur, des cris mêlés de hoquets et de sanglots qui ont fait tressaillir le public. Son succès personnel a été immense, et j"ai entendu autour de moi parler de M'"® Dorval. Il est vrai que c'était par des gens qui ne l'avaient pas vue plus que moi.

Georges est très embarrassé :

— En voilà une histoire ! Dieu de Dieu î que c'est embêtant I... Allons, ma chérie, il faut se faire une raison ; que veux-tu ? C'est la vie, ça c'est le hasard.

Et, de son côté, Louisette console sa mère :

— Xe pleure pas ; aussi fallait pas avoir deux noms ; nous ne savions pas... C'est vrai... C'est le hasard.

On vient annoncer le dîner :

— Je suppose, s'écrie Yalentine s'adressant à sa fille, que tu n'auras pas le toupet de venir prendre ton repas avec nous... Allons, mon ami; venez dîner...

— Oui, répond Georges, et il ajoute tout bas : ce Je la lâcherai demain, yy

Telle est cette pièce, qui, malgré ses partis pris d'outrance et de brutalité, quoique les caractères ne soient indiqués que d'un trait, juste sans doute, mais sommaire et gros, n'en révèle pas moins chez son auteur une rare entente de la scène. Il a été longuement applaudi, et nous suivrons avec intérêt le développement de ce jeune talent.

15 juin 1891.

LK.S 3IIRAGES

Antoine nous a, cette semaine, donné au Théâtre-Libre, la première représentation d'un drame en cinq actes, les Mirages, de M. Georges Lecomte. Jamais je n'ai mieux senti que cette fois combien font fausse route les jeunes écrivains, amoureux de pessimisme, qui ne voient dans la vie que ce qu'elle a de pénible et douloureux, qui n'ont d'autre ambition que de dégager au théâtre ce qu'ils appellent la tristesse des choses. Nous étions sortis de chez Antoine dans un état d'accablement morne ; on venait d'étudier sous nos yeux une névrose, la plus irritante des névroses, qui avait abouti à la folie et à la mort. C'était comme un abominable cauchemar dont nous avions été, trois heures durant, oppressés, étouffés; il nous semblait qu'un couvercle de plomb pesât sur notre cervelle.

Le hasard faisait qu'au sortir du théâtre, je devais prendre le train pour Monte-Carlo, où j'avais promis une conférence. J'emportai la brochure dans ma valise, afin de contrôler par la lecture les impressions que la représentation nous avait laissées. Au premier moment que j'eus de libre, j'ouvris le volume.

J'étais assis sur une terrasse, d'où l'on apercevait au loin la Méditerranée toute bleue, sous an gai soleil ; une légère brise m'apportait des parfums d'héliotrope, de rose et de fleurs d'oranger, qui montaient par bouffées du jardin. Tout était autour de nous lumière, calme et joie, et je me disais, tout en tournant les pages :

Comment veut-on que nous, qui sommes gallo-romains d'origine, qui habitons ces pays bénis du ciel où la lumière est éclatante et douce, (jui avons pour emblème la vive et chantante alouette, pour qui semble avoir été écrit le vers du poète :

Ah ! qu'il est doux de vivre et quïl fait bon d'aimer !

Comment veut-on que nous nous plaisions jamais aux visions tristes qu'enfantent les ima^-inations des peuples du Nord, embrumés d'un brouillard froid et morne ? Il peut se faire qu'Ibsen et ses congénères charment des Norvégiens et des Allemands: en France, dans cette patrie de la clarté et de la belle humeur, il nous faudrait faire violence à tous nos instincts et à toutes nos habitudes d'esprit pour goûter l'ennui qui s'exhale de ces œuvres sombres.

Oh I comme le contraste était saisissant entre le livre que je lisais et le paysage que j'avais sous les yeux ! Comme je sentais avec plus de force l'impossibilité où nous sommes, nous, race latine par excellence, d'entrer dans le secret de ces lugubres horreurs.

Du talent, oui, parbleu! il y en a dans ces Mirages, et beaucoup ; ce Georges Lecomte possède une excellente langue de théâtre : les deux premiers actes de sa pièce sont très vigoureux : d'une construction simple et solide, d'mi style sobre et fort ; on y trouve ce ramassé puissant que nous admirons chez nos grands tragiques. Mais que son héros est triste, qu'il est agaçant même, qu'il est insupportable !

C'est un névi'osé, un malade ! J'ai horreur des fous au théâtre. Qu'un homme poussé, comme Oreste, par une inexorable fatalité d'événements, aboutisse au désespoir et à la folie, je l'admets volontiers; car j'ai eu durant cinq actes le spectacle d'un homme, sain d'esprit, luttant contre les nécessités qui le pressent et enfin vaincu par elles. Mais vous me présentez dès l'abord un homme qui est de par son tempérament, de par certaines influences ataviques, voué à une folie irrémédiable, qui n'a déjà plus le gouvernement de lui-même quand le rideau se lève, et

chez qui l'impuissance à résister au mal est manifeste ; ce mal, vous m'en notez les progrès; j'en sais par avance l'inévitable dénouement. C'est un cas pathologique que vous étudiez : mais le théâtre n'est pas une clinique.

Si j'ai envie de me renseigner sur les névroses et les aberrations mentales, libre à moi d'aller à Charenton; on m'y montrera ce que je suis venu y chercher. Mais quand je me rends dans une salle de spectacle, c'est me prendre en traître que de me présenter un échappé de Charenton qui m'afflige, trois heures de suite, de son désordre intellectuel et moral. Ces messieurs des nouvelles écoles nous répondent à cela que l'on ne doit pas venir au théâtre pour s'y amuser. A la bonne heure ! mais on n'y viendra bientôt plus du tout, si ça continue. Franchement, comment cette idée peut être tombée en cervelle , qu'un bon bourgeois dépensera neuf francs pour voir, toute sa soirée, un maniaque atrabilaire geindre sur ses maux et déblatérer contre la nature et la société ? Il a tort, le bon bourgeois, je sais bien, et vous le conspuez justement pour son incurable imbécillité. Mais il faut pourtant bien, puisque vous ne pouvez vous passer de lui, composer avec son manque de goût. S'il fuit le spectacle, il n'y aura plus de théâtre et où vos pièces se joueront- elles, et pour qui 'i

L'un de vous m'a dit un jour : Nous ne donnerons rien d'autre au public ; il faudra bien qu'il s'y habitue; c'est lui qui cédera... Ehl eh! je n'en jurerais pas, et vous pourriez faire un faux calcul. C'est un mirage, un pur mirage, comme dit M. Georges Lecomte.

3 avril 1893.

rXE .JOURNÉE PARLEMENTAIRE

M. Maurice Barrés est, comme on le sait, le plus délicieux de nos ironistes : ironistes, un mot nouveau qui

semble avoir été créé pour lui. L'irouiste est un fumiste lettré, j^hilosophe et transcendental. Il a pour caractéristique de se jouer de la badauderie de ses contemporains, de la tourner à son profit, si faire se peut, mais plutôt, mais surtout de goûter discrètement, dans un sourire silencieux, la joie charmante de se sentir supérieur aux snobs qu'il regarde s'extasier sottement et aux imbéciles qui s'indignent de bonne foi. La sincérité nigaude des uns et des autres est un régal des plus piquants et des plus raffinés pour le mystificateur qui se paye, à lui-même, la tête du public et qui ne met même pas ses meilleurs amis dans le secret de son opération.

C'était la façon d'opérer d'un des plus célèbres mystificateurs de ce temps, Vivier, qui a été de plus un merveilleux artiste et un homme d'esprit. Il ne travaillait point pour la galerie. Il se donnait à lui-même, pour son agrément personnel, le plaisir de voir s'écarquiller les yeux et s'ouvrir les bouches des braves gens à qui, comme disaient nos pères, il en donnait à garder. ]\I. Maurice Barrés est un Vivier qui a beaucoup lu Ernest Renan, Jules Lemaître et Anatole France ; peut-être moins désintéressé qu'aucun de ces trois modèles.

Il s'est dit un jour : Je m'en vais voir jusqu'où peuvent aller la crédulité et la niaiserie du public, qu'on prétend être le plus spirituel de la terre, du public parisien. Je m'en vais prendre un des faits les plus bruyants de la vie contemporaine et je vais annoncer partout que j'ai composé une pièce là-dessus. Dans cette pièce, je ne mettrai rien, mais rien, absolument rien, ce qui s'appelle rien.

Et il s'est tenu parole. Il a dû sans doute y avoir quelque peine. Car M. Maurice Barrés est un écrivain de talent, et il avait précisément écrit sur l'incident, qui devait être le prétendu fond de sa prétendue pièce, deux articles admi-

rables, qui sont des pages dignes de Saint-Simon. Mais les pince-sans-rire — c'était le nom dont se qualifiaient jadis ceux qu'on appelait les mystificateurs — ne reculent devant aucune difficulté, quand il s'agit de mener à fin une bonne farce. Il a donc travaillé d'arrache-pied durant quatre ou cinq heures, après quoi son absence de comédie a été dûment et heureusement parachevée.

Mais ce n'était là que la moindre partie de sa besogne. Sa pièce... mon Dieu! tout le monde l'aurait faite; le premier élève venu de n'importe quelle classe de rhétorique, ou même le moindre plumitif d'un bureau de ministère. Je n'affirme pas qu'il serait arrivé à cette perfection de néant qu'a atteinte et déployée M. Maurice Barrés. Le génie de la mystification est tout de même assez rare. Il eût sans doute réussi un à-peu-près très sortable.

Ce qui nous a émerveillés, ce qui est digne de toute admiration, ce qu'on ne saurait combler de trop d'éloges, c'est la savante organisation du tapage mené autour de ce rien. Concevez cela, si vous pouvez ! Il n'y a rien, et pendant quinze jours, toutes les trompettes do la publicité, mises en mouvement on ne sait comment ni par qui, sonnent un prodigieux hosannah autour de ce rien ; les articles curieux, furieux, enthousiastes, dénigrants, flamboyants, jaillissent à la fois de tous les antres du journalisme; c'est un cri universel de douleur : il ^'y aura que trois représentations I On s'arrache les billets; tous les reporters demandent, pour leur feuille, un fragment du chef-d'œuvre, que l'auteur se garde bien de li\Ter.

Ah ! que j'aurais voulu lire au fond de sa pensée, tandis que sur les tréteaux pétaradaient ainsi grosses caisses, tambours, pistons et cymbales, autour d'une baraque vide! Avec quel sourire d'ironie supérieure il devait regarder la foule qui s'entassait, prête à crier au miracle. Il doit y avoir

de bons moments dans la vie des mystificateurs de profession. J'avoue même que farce pour farce celles de ce genre l'emportent de beaucoup sur la farce classique^ qui consiste à retirer une chaise sous le derrière d'une personne qui va s'asseoir.

Il va sans dire que je ne pousserai pas la longanimité jusqu'à prêter le collet à M. Maurice Barrés : je ne veux pas avoir l'air de prendre sa famisterie au sérieux. Il n'ignore pas qu'il n'y a dans sa pièce ni action, ni observation, ni étude de caractère, ni analyse de sentiments, ni style, ni quoi que ce soit qui ait ombre de rapport avec l'art du théâtre. Il me tiendrait pour le dernier des naïfs, si je prenais la peine de lui démontrer ce qu'il sait aussi bien que moi, ce qui a crevé les yeux de tout le monde, lorsque, après le boniment, grimpant à l'échelle, nous sommes entrés dans la baraque du saltimbanque.

Je ne m'arrêterai qu'à la mise en scène, parce qu'il y a là une question d'art qui est toujours pendante et qu'il est utile de débattre.

Au second acte, l'auteur nous mène à la Chambre des députés, dans la salle des Pas- Perdus, xiu moment où le rideau se lève, les tambours battent aux champs ; le président de la Chambre passe, dans le cérémonial habituel; après quoi, le lieutenant de service crie les commandements accoutumés et ordonne : ce Par file à droite ! » Les soldats exécutent par file à droite et défilent. Le public est ravi : <c Quelle exactitude! la voilà, la vérité; la voilà bien! » Mais, je vous le demande : à quoi sert cette vérité tout extérieure ? Quel que soit le drame qui se joue à la Chambre, il y aura toujours un piquet pour recevoir le président, un officier pour crier : ce Portez armes ! » des tambours pour battre aux champs, et le reste. Qu'est-il besoin de reproduire sur la scène des circonstances, qui sont inutiles par

cela même qu'elles restent t(nijours identiquement les mêmes. C'est à peu près comme si dans une pièce on commençait tous les dialogues par les formules obligées de la conversation ordinaire : <( Comment vous portez-vous ? Et madame votre mère ? Est-ce que votre petit dernier a fait ses dents » et autres billevesées de ce genre.

Le président est entré ; aussitôt se répandent dans la salle des Pas-Perdus des députés, des reporters, des journalistes, des visiteurs, tout un monde qui se réunit en groupes divers où Ton cause avec animation. Toutes ces causeries se fondent en un vaste bruit, pour celui qui les écoute de loin.

J'avoue que ce bruit général est fort bien imité chez Antoine.

Mais remarquez : il faut absolument au théâtre que l'action, quelle qu'elle soit, se poursuive dans le milieu où il plaît à l'auteur de la transporter. C'était jadis une convention, quand l'action se passait dans un milieu naturellement plein de tapage, que ce tapage s'arrêtât, toutes les fois que le personnage qui avait quelque chose d'essentiel à dire prenait la parole. On ne veut plus de convention chez Antoine. Le bruit des conversations continue donc toujours multiple et assourdissant. Mais comme Antoine est obligé, quoi qu'il fasse, de céder à cette nécessité — une nécessité absolue — de laisser entendre au public ce que ce public doit savoir, que fait-il ?

Il place à la rampe le groupe où parle le personnage dont le discours importe à l'action ; et le personnage crie tout du haut de sa tête, pour dominer le bruit, dont sa voix est enveloppée comme d'une brume. Eh ! bien, c'est là une autre convention. Dans la réalité, chacun, à la salle des Pas- Perdus comme ailleurs, parle à demi-voix k son voisin, comme on fait quand on cause.

316 QUARANTE AXS DE THEATEE

— Oui, me dit Antoine, mais alors le public ne percevrait qu'un vaste murmure confus, et il faut qu'il entende ce qu'il a besoin de savoir.

A la bonne heure ! ami Antoine, mais si, par convention, vous faites crier un de vos personnages qui ne crierait pas dans la vie réelle, pourquoi ne feriez-vous pas taire plutôt ceux qui n'ont rien de bon, ni d'utile à dire. L'ancienne convention était meilleure à tous les points de vue. Elle avait surtout cet avantage de ne pas briser les larynx des acteurs. Je me rappellerai toujours avoir reçu un matin chez moi la visite de ce pauvre Mévisto, qui avait joué la veille une pièce de (loncourt, où il tenait, comme orateur de chib, tête à une foule grouillante et hurlante. Le malheureux avait une abominable extinction de voix.

— C'est, me disait-il, qu'il me fallait bien jeter mon discours au public par-dessus les vociférations du club dont j'étais entouré.

Eh! oui, ce discours, nous devions l'entendre, nous, pubhc, parce qu'il n'avait été écrit que pour arriver jusqu'à nous. Mais, puisque nous devions l'entendre, ne valait-il pas mieux, par convention, par abstraction, imposer silence à la foule des énergumènes, qui auraient, après cette éclaircie nécessaire, repris leurs vociférations et leurs aboiements ? Quand je pense qu'en ce temps-là, il y a cinq ou six ans à peine, le public tout entier se pâmait d'admiration devant cette mise en scène et cette furie de farouches hou ! hou î comme s'il était si malaisé et si poétique de faire crier : hou ! hou ! à une centaine de figurants 1

Je ne dirai pas cette fois grand'chose des acteurs. Antoine ne m'a pas paru aussi nerveux, aussi agité, aussi fiévreux que l'exigeait le personnage. Je ne ferai d'exception,

par pur esprit de galanterie, que pour la seule femme qui ait un rôle dans l'ouvrage, M"^ Marguerite Caron. Elle a très bien jeté le mot qui termine la pièce : (c Vous êtes des canailles! »

26 février 1894.

OSTROWSKY

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