‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 37 sur 47 · LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LES SOUTIENS DE LA SOCIÉTÉ

L'Œu^TC nous a donné pour son huitième spectacle une nouvelle pièce de Henrik Ibsen, les Soutiens de la société.

Ce drame est à coup sûr un des moindres du maître norvégien. Il est bâti comme ceux d'Adolphe d'Ennery, mais la main de l'ouvrier est beaucoup moins adroite. Quant aux idées philosophiques, dont on fait si grand bruit et dont l'exposé, à diverses reprises, a provoqué des applaudissements furieux dans une partie du public, ce sont des lieux communs que nos romanciers et nos dramaturges ont cent fois traités et, j'ose le dire, avec plus de mordant et d'éclat.

Le consul Bernick, un homme très bien posé dans la ville, un soutien de la société, a, comme on dit, deux cadavres dans son passé.

Il y a vingt ans, au temps où il était déjà grand industriel et homme à principes, estimé de ses concitoyens, il a failli être surpris par un mari dans la chambre de sa femme. Il n'a pas été reconnu. Mais il faut détourner les soupçons. Il les fait tomber sur un. jeune homme sans conséquence, Johan Tonnesen, qui, chapitré par Bernick, consent à en-

dosser la responsabilité du méfait. Ce Johan n'a que vingt ans, il aime les voyages, il est d'esprit aventureux, il va partir pour l'Amérique d'où il ne reviendra jamais. Que lui importe ce qu'on pourra penser de lui dans cette bourgade !

Il part donc avec Lona Hessel, sa demi -sœur, une autre victime de Bernick, à qui elle avait été fiancée, et qui, s'étant un beau jour avisé de son peu de fortune, l'a plantée là.

Une fois les deux témoins partis, Beinick en profite pour mettre sur le dos de ce même Johan les embarras d'argent où il se trouve. Il répand le bruit que Johan a emporté la caisse ; il obtient du temps pour payer ses dettes ; il se lance dans de grandes affaires ; il devient le premier du pays, un homme parfaitement correct, haut juché sur les grands principes, un soutien de la société.

Les années ont passé sur ces aventures. Mais il en est resté deux souvenirs : le premier, c'est le stigmate ineffaçable attaché au nom de Johan, dont on n'a plus entendu parler. Le second, c'est l'enfant de la femme adultère, la petite Dina Dorf , demeurée bientôt orpheline et recueillie par la sœur même de Bernick, la bonne Marthe Bernick, un personnage aimable, que M^^® Régine Martial, entre parenthèses, joue excellemment.

Je vous dirai tout d'abord que cette exposition n'est pas des plus claires dans l'œuvre originale. C'est le diable pour s'y reconnaître, et je n'ai commencé à y voir clair qu'au milieu du second acte ; la pièce en a quatre. Notre d'Ennery est autrement habile à nouer les fils de ses intrigues et à poser ses personnages.

Johan et Lona reviennent à l'improviste d'Amérique, et voilà le drame qui commence.

Johan ne tarde pas à apprendre qu'il a été après son dé-

part, accusé de vol, et il devine, à l'accueil qu'on lui fait dans le pays, les sentiments dont les halàtants sont animés à sou égard. De plus, il est tombé amoureux de cette Dina Dorf dont il est censé avoir déshonoré la mère et dont, par conséquent, il peut être cru le père. Il n'est pas content, Johan ; il menace de réclamer.

Yous voyez les terreurs de Bernick. Que deviendra la société si, lui qui en est le soutien, est forcé d'avouer que son bon renom repose sur l'hypocrisie et le mensonge ? Elle s'écroulera sur lui.

En vain Johan le somme de rétablir la vérité, Bernick s'y refuse. Mais Johan a des preuves ; il ira en Amérique chercher les lettres du consul qu'il a gardées en sa possession ; il réalisera sa fortune, il viendra s'installer au pays, démasquera le soutien de la société et jettera un défi aux fausses pruderies de cette société en épousant cette Dina, dont on le dit le père.

Il reste une chance de salut à Bernick , et, — prenez garde — c'est ici que s'ouvre sinon une nouvelle pièce, au moins un autre sujet d'étude. Bernick est un grand armateur. Parmi ses navires, il y en a un en mauvais état, qu'il a fait exprès radouber de façon insuffisante. Il a assuré la cargaison au delà de sa valeur ; le bâtiment doit sombrer en mer. C'est sur ce vaisseau qu'il espère voir s'embarquer Johan et Loua.

Point du tout. Le hasard ou la providence fait qu'ils prennent passage sur un autre navire. Mais voici bien une autre affaire. Bernick a un fils. Ce fils, c'est à peine si nous l'avons vu tout le long de la pièce. Or, ce jeune garçon a le goût des aventures ; il s'est échappé de la maison paternelle ; il s'est caché à fond de cale sur le navire en partance; Bernick l'apprend à la dernière heure : « Courez au port, s'écrie-t-il, décommandez le départ ! »

Il est trop tard. Le bûtiinent a déjà gagné la pleine mer. Tout est perdu. La scène est pathétiijiie, mais ne passe point l'ordinaire mesure de l'émotion dans nos mélodrames.

Heureusement pour la pièce, elle se termine par un dénouement d'une belle conception et d'une exécution superbe.

C'est la fête de Bernick. Toute la ville a voulu la célébrer dignement. Les maisons sont pavoisées et illuminées. Toutes les autorités viennent en grande cérémonie apporter à ce soutien de la société des compliments et des fleurs. Bernick éclate dans sa gloire. Mais le remords le presse et l'accable. Il sent qu'il n'y a plus pour lui qu'un moyen de reconquérir le repos de l'âme, c'est d'expier.

A voix haute, il confesse les fautes commises, il jette bas cette fausse réputation de vertu sur laquelle sa vie était échafaudée, il répudie cette hypocrisie sociale qui avait fait de lui un soutien de la société. Cette société pourrie, il en a été non le soutien , mais l'instrument.

La scène a de l'allure ; elle est d'un effet saisissant et plaît par je ne sais quel air de folie grandiose.

29 juin 189fi.

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