PEER GYNT
Ce Peer Gynt me paraît être un arrière-cousin du Franck de la Coupe et les Lèvres, lequel était lui-même de la famille de Faust, du second Faust. C'est un V)eau gars, de sang impétueux, de cerveau brouillon, grand coureur de filles, turbulent et batailleur, hâbleur par là-dessus, qui se croit promis à une grande fortune, et à qui tous les chemins seraient bons pour y parvenir.
Les premières scènes où le caractère est exposé sont vraiment jolies.
Sa vieille mère, qu'il fait enrager avec ses frasques de tous les jours, court après lui, le bâton à la main, ronchonnant, grondant et maudissant. Il s'esquive^ il revient, il la prend par la taille et lui conte, pour excuser son absence, une histoire de bouquetin qu'il aurait enfourché et qui l'aurait, d'un roc escarpé, fait dégringoler dans un abîme effroyable. Elle ouvre de grands yeux; mais elle s'aperçoit au rire du méchant garçon que c'est un conte de la mère TOie. La colère la reprend, le bâton rentre en danse, et Peer Gynt, toujours gambadant et se moquant, l'empoigne à bras-lecorps, la jette sur le toit et se sauve en riant, tandis que la vieille pousse des cris de chouette effarouchée.
Il tombe au miUeu d'une noce. C'est une femme qu'il avait aimée qui se marie. Le voilà de la noce ; il boit, il dit mille extravagances, et entre autres qu'un jour il sera empereur ; on se moque de lui, on l'excite à boire encore. Et voilà que passe une johe fille, douce, tendre et chaste : mettez que c'est la Deidamia d'Alft-ed de Musset. Il la prie à danser ; elle accepte, et, tout bas, lui donne son cœur pour jamais. Oui, cette aimable enfant, ce serait le bonheur. Mais d'autres rêves lui hantent la cervelle : il boit encore, il chante, et dans la surexcitation de la fête, nous le voyons courir à la chambre où la jeune mariée attend son époux, forcer la porte et sans doute (car cela est plutôt indiqué que dit) s'emparer de la femme. Toute la noce s'indigne et fond sur lui : il se bat contre la foule et s'échappe.
Jusque-là tout est clair et ingénieusement mis en scène.
Mais nous allons entrer dans le symbole. Le symbole fait son apparition avec la femme verte. La femme verte, c'est une femme énigmatique, venue on ne sait d'où, dont j'ignore le nom, qui l'aborde au retour de son expédition dans la chambre de la mariée, le prend par la main et l'emmène pour se donner à lui.
Il paraît qu'elle symbolise le vice. J'ai cru démêler, car, à partir de ce moment, nous marchons à tâtons dans les ténèbres du symbole, qu'elle lui proposait d'être le roi des Trolls, en l'épousant. Si je me trompe, ne m'en veuillez pas. Tous mes voisins nageaient dans les mêmes incertitudes. Elle le transporte dans un carrefour de forêt où s'agitent des bêtes de toutes sortes, ours, porcs, loups et autres, qui dansent autour de leur monarque. Peer en a bien vite assez de ce Sabbat. Il serait roi s'il consentait à devenir porc ou loup. Il refuse, et se sauve.
Il retrouve Deidamia, c'est Solveig qu'elle s'appelle, Solveig qui l'attend, qui l'aime, qui n'aspire qu'à lui donner le bonheur d'une vie calme et douce. Mais, ou il ne se croit plus digne d'elle, ou il est emporté par l'inquiétude de sa nature. Tant y a qu'il se résout à l'abandonner, à courir le monde et à chercher des aventures.
Ces aventures n'ont ni queue ni tête. Il est en Amérique, où il a gagné une somme énorme dans les mines d'or. Le vaisseau qui doit l'emporter est à l'ancre ; il célèbre avec quatre camarades la joie du retour, en buvant sur le rivage du bon vin et en chantant. Il s'éloigne un instant ; les quatre compères en profitent pour grimper lestement sur le bateau et prendre le large.
— Ah I les canailles, s'écrie Peer, quand il les voit s'éloigner en emportant sa fortune.
Mais, comme il suit l'emljarcation des yeux, voilà que la chaudière éclate et que le navire s'abîme dans les flots engloutissant les quatre gredins. Peer est ravi de n'avoir pas quitté le plancher des vaches. Il saute de joie. Cette scène est encore, m'a-t-on dit, profondément symbolique.
Moi, je veux bien.
Nous retrouvons au tableau suivant Peer au centre de l'Afrique. Il a, je ne me rappelle plus où ni comment, trouvé
la robe du Prophète, et il est tenu par la population du lieu pour un prophète, ce qui lui semble très agréable. Il a autour de lui trois ou quatre femmes, dont une, qui est fort gracieuse, lui danse la danse du ventre. Il est enchanté ; quel agréable métier que celui de prophète, et si aisé ! Il offre à sa danseuse, qui répond sur le programme au joli nom de Jeanne Avril, le cadeau qu'elle voudra choisir. Elle lui demande la topaze qui agrafe sa robe de prophète. Il comptait lui offrir une âme, son âme apparemment ! La vulgarité de cette demande l'écœure, il jette sa robe de prophète aux orties.
Je vous préviens que cette scène est encore d'un profond symbolisme. Reste à l'expliquer.
Mon Dieu ! si l'on me donnait toutes ces extravagances pour de simples scènes de féerie, je n'en serais peut-être pas charmé, parce qu'elles sont trop longues, et qu'on n'aperçoit pas le lien qui les rattache les unes aux autres. Mais je n'y verrais pas matière à m'irriter. Ce qui est agaçant, c'est l'enthousiasme (vrai ou simulé), dont ces pauvretés exotiques affligent toute une partie du public. Je ne sais rien qui m'horripile plus que de voir des gens se pâmer à des scènes qui me font à moi l'effet d'être ou parfaitement inintelligibles ou absolument puériles.
Il n'y a plus même là cette joie brutale et débordante qui animait les deux premiers tableaux. C'est une suite de fantaisies inexpliquées et inexplicables. Mais les tableaux suivants nous ménagent d'autres étonnements, plus stupéfiants encore. Faust, je veux dire : PeerCynt, n'a jusqu'à présent voyagé qu'à travers le monde. L'idée lui vient de voyager à travers les siècles passés. C'est du moins ce que j'ai cru entendre. Là, j'ai renoncé à suivre. J'avais beau presser ma pauvre vieille cervelle, il me semblait que ma raison s'échappait. J'ai vu qu'il rencontrait sur le vaisseau qui le
1-amenait au pays un vieux bizarre qui lui conte un tas d'histoires et lui donne rendez-vous au fond de l'eau quand il sera noyé.
Comme Peer ne se noie pas, comme il ne sera plus question de ce vieux qui est sorti d'une boîte à surprise, j'imagine que c'est encore là une scène d'un profond symbolisme.
Il n'y a pas d'autre raison pour qu'une pièce ainsi construite prenne jamais fin, sinon celle que Dagobert donnait à ses chiens en les jetant à l'eau : il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte. Peer, après toutes sortes d'aventures, revient à la maison, où il trouve Solveig, en cheveux blancs, qui l'attend toujours, comme la Fortune, dans la fable de La Fontaine, attendait à la porte du logis l'inquiet voyageur qui était allé la chercher bien loin. Il pose sa tête sur les genoux de sa fiancée; elle le câline, elle lui verse des mots de pardon et il meurt consolé.
La scène est charmante. Elle en rappelle une autre, dont je n'ai rien dit dans cette analyse et qui est exquise. Au cours de ses pérégrinations, Peer est allé rendre visite à sa vieille mère qu'il a trouvée mourante. Il l'avait bien fait enrager ; mais il l'aimait de tout son cœur. Il s'assied près de son lit; il lui conte pour l'endormir les légendes dont elle a jadis bercé l'enfance de son fils ; il lui chante les chansons enfantines qu'elle faisait jadis voltiger sur son sommeil. Cela est délicieux.
Il reste (pour nous, bien entendu) de Peer Gynt les deux premiers tableaux qui sont pleins de vie, et ces deux scènes dont l'idée et l'exécution sont d'un maître. Tout le reste, c'est du brouillard, et le plus épais de tous les brouillards, le brouillard symbolique.
Permettez-moi de prendre pour guide un de ceux qui se meuvent avec plus d'aisance que moi dans ces obscurités.
Yoici l'explication de M. Catulle Mendès, pour qui le symbole n'a pas de mystère :
a Peer Gynt, c'est le Rêve affirmé par le Mensonge, c'està-dire le rêve qui ne s'en fait pas accroire, mais qui pourtant, par l'infatuation, qui est une espèce de foi, s'emporte à sa propre réalisation. Mais c'est le mauvais rêve et, partant, ce sera la mauvaise aventure. »
Ab ! voilà qui est clair à présent. Je me sens tout soulagé après cette exégèse. Mais j'en avais besoin. Peut-être auriez-vous besoin d'un commentateur qui vous expliquât l'exégèse. Moi, ça me suffit.
16 novembre 1896.
JEAX-GABRIEL B0RCK3IAX
Le théâtre de l'Œuvre a repris, sous la direction de M. Lugné-Poë, le cours de ses représentations. Il nous a donné, pour sa réouverture, Jean-GabrleJ Borchnan, drame en quatre actes et cinq tableaux, de M. Henrik Ibsen, traduit par le comte Prozor.
Je vous jure qu'on est fort embarrassé, quand on doit parler d'une œuvre nouvelle d'Ibsen. Les initiés y voient tant de choses extraordinaires, ils y découvrent des symboles si abscons, ils se li^Tent à de si prodigieuses exégèses, qu'on éprouve quelque honte à traiter ces pièces, comme on ferait d'une des nôtres, et à dire tout simplement : « Mais oui, il y a là des caractères bien tracés et deux ou trois scènes qui sont vraiment originales et d'un homme de théâtre. » On a l'air, en parlant ainsi, d'un pauvre idiot, qui ne comprend rien aux beautés ésotériques du scandinavisme. Moi, que voulez-vous? Je brave ce ridicule; il m'est impossible d'écrire autrement que je ne sens, et je m'en vais causer avec vous de Jean-Gah'iel Borchnan
comme si ce n'était pas l'Apocalypse de saint Jean, comme si c'était simplement une comédie d'Angier ou de Dumas jouée pom* la première fois au Gymnase.
Il faut d'abord que je vous mette tout de suite au courant de la situation, que l'auteur, fidèle en cela à l'esthétique Scandinave, ne commence à nous expliquer que vers la fin du second acte, sur laquelle il ne nous édifie complètement qu'au milieu du troisième. J'avoue que, pour moi qui aime avant tout la clarté, je ne saurais prendre mon parti de cette méthode, que nos jeunes écrivains semblent vouloir mettre en pratique. Ibsen jette sur la scène des personnages, qui parlent de leurs affaires, comme si nous étions au courant. Ce n'est que peu à peu, au cours de leurs conversations, que nous finissons par reconstituer le point initial d'où toute l'action est partie. Ce système m'est insupportable. Je suis Latin, en cela; ou plutôt, je suis Français. J'ai besoin qu'on me dise : Yoilà ce qui s'est passé, voici où nous en sommes; écoutez ce qui va suivre.
Eh î bien, voici ce qui s'est passé, et que je vous dis tout de suite pour la commodité de l'analyse, et que nous n'apprendrons que plus tard et par bribes.
Jean-Gabriel Borckman était un ambitieux sans scrupules. Il voulait gagner beaucoup d'argent, avec l'idée — une idée humanitaire qui flotte sans cesse dans le brouillard — • de se servir de l'immense fortune à laquelle il arrivera pour dominer le monde, changer les bases de la société et rendre tous les hommes heureux. Ça, c'est le rêve. Vous savez qu'il y a toujours un coin de rêve dans tous les personnages d'Ibsen. Mais, après tout, M. Borckman peut parfaitement être aussi bien Français que Scandinave. Il est humain, toutes les folies, même les folies généreuses, étant humaines.
Comme premier échelon de sa grandeur, Borckman a
besoin d'être nommé directeur d'ane banque et la nomination dépend d'un puissant financier. Or, il se trouve que ce financier aime passionnément Ella, une jeune fille charmante, avec qui Borckman est presque fiancé. Il n'hésite pas ; il rompt le mariage projeté, afin de la laisser à son compétiteur, et il épouse la sœur d'Ella, celle qui sera dans le drame Gunhild Borckman.
Ce sacrifice tourne contre lui ; Ella ne veut point du financier, qui en conçoit un violent dépit. Borckman, dans sa rage de faire des affaires, afin de réaliser ses chimères, s'est emparé des fonds déposés dans sa banque. Il avait pour confident le financier, qui le trahit et le livre à la justice. Borckman est condamné à cinq ans de prison. Il les fait ; quand il rentre chez lui, il trouve une femme qui ne saurait lui pardonner l'écroulement de ses* espérances et la honte jetée sur le nom des Borckman. Ils vivent dans la même maison, elle au rez-de-chaussée, lui au premier, solitaire, farouche, arpentant de long en large son cabinet de travail où il attend qu'on vienne le chercher, lui, l'homme de génie méconnu, pour le remettre à la tête de la banque et lui donner le moyen de régénérer l'humanité. Huit ans se sont passés ainsi.
Pendant ces huit ans a grandi le fils de Jean-Gabriel et de Gunhild Erhardt Borckman. Il a été élevé par sa tante Ella jusqu'à l'âge de quinze ans. Ella, en effet, avait gardé sa fortune, tandis que sombrait celle de son beau-frère. C'est elle qui avait offert, dans une de ses maisons, asile à Gunhild pendant la captivité de son mari, et ensuite à Borckman quand il était sorti de prison.
A quinze ans, Gunhild avait réclamé son fils, dont elle comptait faire l'instrument de la revanche. C'est à lui qu'elle voulait confier le soin de rétablir l'honneur et la fortune des Borckman.
Le rideau se lève sur le premier acte après que tous ces faits se sont passes, et de ces faits, on ne nous a dit pas un traître mot. Je suis obligé de les noter et de les enregistrer au fur et à mesure que le drame, en s'avançant, me les révèle.
Borckman est donc un illuminé, tout plein d'orgueil et aigri par la solitude; (iunhild, une femme impérieuse et sèche, enragée d'avoir vu crouler son édifice de bonheur et de gloire, furieuse contre son mari, hautaine avec sa sœur, qui n'a cessé d'aimer Borckman ; Ella, une femme de sensibiKté et de dévouement, qui adore Borckman, tout en se rendant compte de sa folie, et qui regrette profondément le jeune Erhardt qu'on lui a arraché des mains.
Eh ! bien, ces divers caractères, qui ont sans doute le tour d'esprit exotique, mais dont les passions sont de tous les lieux et de tous les temps, ont été étudiés et rendus par Ibsen avec une merveilleuse puissance. Ils évoluent dans une action simple, facile à comprendre et à suivre, et que n'enveloppe jamais, à aucun instant, quoi qu'on dise, une ombre de mystère. Ibsen, en vieillissant, sort de ses nuages. S'il vit encore vingt ans, il fera des pièces qui pourront passer, telles quelles, sur notre théâtre, des pièces françaises. Catulle Mendès, faisant allusion au talent d'observation qu'il déploie dans la peinture des mœurs bourgeoises, l'appelait l'autre jour un Henry Monnier hagard. Ce qu'il y a de hagard dans sa manière est en train de disparaître. Le Henry Monnier restera, avec quelque chose en plus. Ce quelque chose, c'est la poésie, le goût de l'idéal.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont bien souvent les scènes épisodiques qui, dans les œuvres d'Ibsen, sont les plus curieuses. Il y en a deux vraiment admirables dans Borclcman.
A côté de ce fou, encore enfiévré de ses rêves de o^ran-
denr, qui, comme tous les fous, se dépense en discours au lieu d'agir, Ibsen a placé un autre doux illuminé, Foldal, qui subit l'ascendant de Borckman, bien qu'il ait perdu tout son petit avoir dans la débâcle de la banque. Foldal vit d'un emploi plus que modeste et se console de ses pertes d'argent en écrivant des comédies. Lui aussi, il rêve la gloire. C'est la seule créature humaine que Borckman, en ses huit années de réclusion volontaire, ait consenti à admettre près de lui. C'est qu'avec ce brave homme il peut exposer les rêves qui hantent sa cervelle, les espérances qui vont sans aucun doute se réahser ; il peut se répandre en promesses et en prédictions décevantes, Foldal écoute ; lui aussi , il marche vivant dans son rêve étoile ; il croit à son génie comme écrivain ; il veut lire une scène de sa pièce à Borckman, qui l'interrompt avec impatience : f( Qu'est-ce qu'une scène de théâtre, quand il s'agit de sauver l'humanité. » Foldal hoche la tête :
— C'est qu'il faudrait, objecte-t-il, si tu veux reprendre les affaires, que tu obtinsses d'abord un arrêt de réhabilitation.
— Tu crois que c'est impossible ? demande Borckman.
— Il n'y a pas de motifs suffisants...
— Les hommes exceptionnels n'ont pas besoin de motifs suffisants.
Et comme Foldal insiste, attristé :
— Tu n'es pas poète? lui crie Borckman. Lui, pas poète I le coup porte au cœur.
— Aussi longtemps, dit-il à Borckman, que tu as eu foi en moi, j'ai eu foi en toi.
— Allons! reprend Borckman durement, nous nous sommes trompés l'un et l'autre.
— Oui, mais n'est-ce pas là de l'amitié après tout, Jean- Gabriel?
— Oui, oui, savoir tromper; c'est en cela que consiste l'amitié.
L'homme qui trouve ces scènes-là est un maître homme. Il y en a une autre encore au dernier acte entre ce même Borckman et ce même Foldal : c'est un bijou.
Presque toute la pièce roule sur la querelle des deux femmes qui se disputent Erhardt et veulent l'accaparer. Ella, pour lui faire la vie douce près d'elle ; Gunhild^ pour le forcer à réparer les ruines entassées par son père. Cet Erhardt est un vilain petit monsieur, qui s'est laissé prendre aux charmes déjà mûrs d'une veuve fort riche et très galante M"'^' Wilton.
La scène où, placé entre ses deux mères, il dit à l'une : a Je m'ennuierais trop chez vous !» ; à l'autre : « Chez vous, je serais trop malheureux I Je veux vivre ! vivre ! ^ivre ! Je pars avec ma maîtresse ! » — cette scène est pénible, et n'était la déférence qu'on doit à un homme de génie, je dirais qu'elle est ridicule. Ce jeune pohsson est bien fade, malgré ses grands airs de gommeux déchaîné; quant à M™'* AVilton, c'est un simple fantoche : elle n'existe pas. Evidemment, Ibsen a peint là des mœurs qu'il ne connaît point. ^I™- ATilton emmène avec Erhardt dans sa voiture une jeune fille, Frida (la fille de Foldal), qui doit dans son voyage lui donner des leçons de piano; et c^mme Gunhild et Ella lui font remarquer qu'elle est au moins bien imprudente :
— Les hommes sont si inconstants ! madame Borckman, répond-elle. Quand Erhardt aura assez de moi et moi de lui, il faut bien que ce pauvre garçon ait sur qui se rabattre.
Il est vrai que M™" "W^ilton est Française et Ibsen s'imagine apparemment qu'on peut mettre un langage aussi vilain dans la bouche d'une Française. Admirons l'innocence de ce Scandinave.
Le dernier acte est d'une grande allure. Borckman pour la première fois, depuis huit ans, sort de la tanière où il s'était enfermé comme un loup.
— Il faut, dit-il, que j'aille voir mes trésors que la montagne recèle.
Il s'avance dans le brouillard suivi de la bonne Ella ; il se perd en divagations sombres; mais le froid le saisit, il tombe sur un tronc d'arbre ; une congestion l'a emporté. Elle ramène sur lui les plis de son vêtement; Clunliild, qui s'est mise en quête de son mari, arrive sur ces entrefaites, et les deux femmes se tendent les mains par-dessus le cadavre de l'homme qu'elles ont également aimé et se réconcilient dans une muette étreinte.
15 novembre 1897.
BJŒRNSTJERNE-BJŒRNSON
u:ne faillite
C'est une observation générale que je soumets à Antoine. Quand on veut nous donner de l'exotique, il me semble qu'il ne faudrait choisir dans le répertoire des écrivains célèbres de l'étranger que ce qui est autre ou mieux. Je n'aime pas beaucoup Ibsen, ne le comprenant pas toujours ; mais, enfin, celui-là est autre. Il donne la sensation d'un théâtre dissemblable. UnefailUte est une comédie de genre, faite sur le modèle de nos pièces, et moins bien faite que toutes celles dont elle évoque le souvenir : à quoi bon alors !
Il ne s'y trouve qu'une scène v]*aiment forte et ingénieusement conduite ; mais à la façon des nôtres ! C'est celle où le gi'and négociant Tjalde, acculé à la faillite, mais luttant avec le courage du désespoir, se trouve en face d'un homme de loi qui a mis le nez dans ses affaires. Il avait dérobé à tous, afin de garder son crédit intact, le secret de sa ruine prochaine ; il espérait toujours un revirement de fortune ; il comptait sur une avance de cent mille écus que lui avait promise un banquier, trompé par la belle apparence de sa maison. Avec ces trois cent mille francs, il se relèverait, il sauverait la situation ; il lui faut ces trois cent mille francs. L'homme de loi (on ne sait pas dans la scène pourquoi cet homme de loi, Sannaes, tient tant à perdre Tjalde; cela
n'est pas expliqué, non plus que beaucoup d'autres choses^, l'homme de loi donc, prouve à Tjalde chiffres en main, qu'il est au-dessous de ses affaires, que ces cent mille écus ne combleront pas le vide, qu'ils disparaîtront dans le g'ouffre, que cet emprunt est donc un vol. Tjalde se débat et lutte pied à pied, opposant d'autres chiffres à ceux de son adversaire. Cette bataille à coups de chiffres est d'un intérêt poignant, en même temps que d'une vérité curieuse.
Tjalde est vaincu : il se sent perdu à jamais; il se jette à genoux, il pleure, il supplie.
— Signez le dépôt de votre bilan, lui répète imperturbablement l'homme de loi.
Le malheureux, poussé au désespoir, prend un revolver dans sa poche, court fermer la porte, et revenant vers Saunais, qui reste impassible :
— Il ne me reste d'autre ressource que de me tuer ; mais je vous tuerai auparavant, vous qui êtes l'autenr de ma ruine.
— Tirez donc, osez tirer î répond Saunais, qui présente sa poitrine.
L'arme tombe des mains de Tjalde.
— Allons ! signez I C'est ce que vous avez de mieux à faire.
Tjalde signe ; Sann^es remonte la scène, après avoir pris le papier, arrive à la porte qui est fermée :
— Yeuillez me l'ouvrir, dit-il simplement.
La scène est d'un grand mouvement et d'un bel effet ; ce n'est pas qu'il faille, en sa première partie, la comparer à telle scène des Corlteaux, qui est d'une puissance autrement sobre et âpre ; en sa seconde, à telle scène de d'Ennery, qui est infiniment mieux préparée et mieux aménagée. Mais enfin, c'est du bon théâtre, comme nous l'entendons en France.
Dans le reste, je ne vois à tracer que quelques détails de la vie norvégienne pris sur le fait et adroitement mis en scène au second acte ; et encore ne nous ont-ils plu que i)ar leur saveur exotique. Le reste ne compte pas ; si l'un des nôtres apportait une pièce aussi incohérente, où les personnages sont étudiés de façon si sommaire, où le dénouement est si puéril, ah! il aurait le lendemain une jolie presse I mais c'est du Bjœrnson, ça vient de Norvège, on s'incline !
Mais, sapristi ! ça vient de Norvège, comme nous faisons venir de Londres des produits qui ont été fabriqués en France et que les Anglais nous renvoient après les avoir démarqués et frelatés. J'enrage quand je vois cet engouement (sincère chez les uns et de snobisme chez les autres) pour les étrangers, quand je vous vois, ô Parisiens,
Elever bêtement jusqu'au ciel des sornettes Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites.
Mais on ne vous arrêtera pas ; c'est un vent qui souffle en tempête et qui vous emporte. Laissons-le souffler. La girouette tournera un beau matin sans qu'on sache pourquoi ni comment.
Antoine a joliment mis Une Faillite en scène. Il a joué avec une grande intensité de douleur, de colère et de désespoir la scène de la faillite. Arquillière lui a donné la réplique avec beaucoup de dignité et de force.
Est-il besoin que je dise une fois de plus que ni moi ni personne n'avons presque rien entendu de l'exposition du premier acte? Je dis, comme Pierrot, toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose, et, si ce n'était pas toujours la même chose, je ne dirai pas toujours la même chose. Aucun des artistes du Théâtre-Libre n'articule ; je ne connais Um Faillite que pour l'avoir lue ; car à
la représentation, après les deux premiers actes, je ne savais pas encore ce qu'étaient tous ces gens-là et de quoi il était question. Il est vrai qu'à présent, après la pièce lue, je ne le sais pas beaucoup davantage. Mais je sais au moins que c'est la faute de l'auteur. Je ne crois pas que jamais un écrivain du Nord possède Tart d'exposer, d'expliquer, d'ordonner et d'aménager une pièce de théâtre.
13 novembre 1893.