AU-DESSUS DES FORCES HU3IAIXES
Le rideau se lève. Xous voyons dans une chambre, au beau milieu, un grand lit, et dans ce lit une femme, dont le visage seul émerge sur ToreiUer. Elle est paralysée, et voilà deux mois qu'elle n'a pu, ni de jour ni de nuit, fermer les yeux.
C'est la femme du pasteur Sang, elle se plaint que son mari, qui est très bien avec le bon Dieu, et qui fait couramment des miracles dans le pays, n'en fasse pas un en sa faveur. Le pasteur ne demanderait pas mieux; mais il faudrait que sa femme eût la foi. Elle n'a pas la foi. Son fils non plus n'a pas la foi, sa fille n'a pas la foi non plus. Ils s'interrogent :
— Est-ce que tu as la foi ?
— Non, je n'ai pas la foi. Et toi, as-tu la foi ?
— Non, je n'ai pas la foi I
D'oii il appert qu'ils n'ont la foi ni les uns ni les autres, sauf le pasteur Sang, bien entendu, qui annonce qu'il va prier dans la chapehe, pour demander à Dieu la faveur du miracle espéré. Le son d'une cloche nous annonce qu'il prie. Tout à coup un bruit effroyable, comme celui d'un grand écroulement, retentit denière le théâtre. 0 miracle! la paralytique s'endort.
Elle s'endort, voilà le miracle ; celui au moins que nous voyons. Il paraît qu'il y en a un autre, c'est qu'un pan de montagne, en s'éboulant, aurait dû ensevelir la chapelle où priait le pasteur. Mais il s'est détourné de sa route. Ça, nous ne l'avons pas vu ; je n'ai pas même souvenance qu'on nous l'ait dit ; mais comme les acteurs parlaient bas, il peut se faire que le détail m'ait échappé.
Le miracle visible, celui dont se congratulent les deux enfants, c'est qu'à ce tapage qui eût réveillé un mort, leur mère se soit endormie. Ces enfants ne savent pas que l'auteur a suivi longtemps à Paris la clinique de l'illustre Charcot. C'est là qu'il a appris que les névropathes, et sa paralytique n'est qu'une névropathe, s'endorment soudainement soit à un grand coup de lumière, soit à un éclat de bruit imprévu. Ils crient donc au miracle dans l'innocence de leur cœur, et le rideau tombe.
Quand il se relève, le lit de la paralytique a été transporté dans une autre chambre. C'est un élément de gaieté qui a disparu. Les enfants sont toujours dans la joie ; mais ils s'interrogent avec tremblement :
— As-tu la foi, la vraie foi ?
— Xon, je n'ai pas la foi. Et toi, as-tu la foi ?
— Non, je n'ai pas la foi.
Ils n'ont pas la foi ; on ne sait pas si leur mère l'a recou-^ vrée ; elle dort toujours. Oh ! c'est un miracle bon teint. I^e jeune homme est en manche de chemise. Il doit y avoir du symbole là-dessous ; s'il s'agissait d'an drame français, je m'inquiéterais de savoir comment ce Norvégien a égaré en même temps sa foi et sa redingote. Mais c'est une œuvre Scandinave, je m'incline.
Il paraît que le bruit du miracle s'est répandu. Tous les pasteurs du voisinage se sont donné rendez-vous chez leur collègue pour en vérifier et en attester, s'il y a lieu, l'authen-
cité. Ils sont en train de discuter et d'ergoter, l'un d'eux prétendant qu'il ne faut pas laisser, comme cela, courir dans la foule des miracles sans estampille officielle, un autre alléguant qu'il convient d'examiner les choses et de demander à Dieu sur ce cas spécial, des lumières qu'il ne manquera pas de donner, quand la porte s'ouvre ; un pasteur entre, le révérend M. Bratt, et se met à prêcher. Oh ! qu'il prêche longuement, ce M. Bratt, et pour bien peu de chose ! Tout son discours peut se résumer en quelques lignes : « Je voudrais bien croire, nous avons besoin de croire, nous croirions s'il y avait un miracle. Pourquoi Dieu, qui a fait tant de miracles en Judée, n'en ferait-il pas un dans ce coin perdu de la Scandinavie pour y ramener de braves gens à la foi...? » Entre nous, ce pasteur, qui ne veut croire qu'après avoir vu, de ses yeux vu, un miracle, me fait l'effet d'un maître sot. Mais si vous saviez de quel ton d'exaltation religieuse il débite ces sornettes. Tous ses collègues sont émus, tombent à genoux et prient pour faire descendre le miracle du ciel. Dans le lointain, on entend le pasteur Sang, qui arrive chantant alléluia et suivi de tout le village, croix en tête.
Il se tient au seuil de la porte d'entrée, afin de former tableau. Yoilà qu'alors une porte s'ouvre à gauche, et la paralytique s'avance :
— Miracle I EUe marche î Hosannah ! Hosannah !... Elle fait quelques pas en chancelant vers son mari, qui la
reçoit dans ses bras ; elle en coule à terre, elle est morte ; le pasteur se penche sur son corps, la regarde, et levant le doigt au ciel :
— Peut-être î dit-il.
Et le rideau tombe. Charcot vous aurait expHqué que, sous le coup d'une forte émotion, une névropathe peut soudainement recouvrer l'usage d'un membre paralysé, mais
que cette amélioration du mal n'est que passagère. Il n'y a donc pas eu miracle, et le garçon en manches de chemise pourra remettre la main sur sa redingote ; il ne retrouvera pas sa foi.
Yous n'imaginez pas le délire de la salle après le rideau tombé. C'étaient des cris d'extase et des pâmoisons dont vous n'avez pas d'idée.
— Oh ! ma chère, je ne respirais plus ! disait une dame à côté de moi.
— Et moi, je me sentais oppressée à mourir.
Un jeune homme passant derrière moi dans le couloir, me dit :
— Eh! bien, monsieur Sarcey, j'espère qu'on ne parlera plus de Polyeude maintenant.
Je le regardai dans les deux yeux pour voir s'il ne se payait pas ma tête. Il avait le visage extasié.
— Ah ! c'est ça qui console des Caloiins! criait un autre dans un groupe de jeunes gens.
Moi, ça me les rappelait !
19 février 1894.
GERHART HAUPTMANN