L'ÉVASION
C'est rhonneur de M. Brieux de ne porter sur la scène que des sujets qui soulèvent des discussions philosophiques. Dans Blanchette il avait mis en cause l'éducation que l'on donne aujourd'hui aux jeunes filles ; dans Bienfaiteurs, il s'était attaqué à ce redoutable problème du paupérisme. Il a pris cette fois pour thème cette question, qui divise en ce moment tous les savants et fait couler des flots d'encre : L'hérédité est-elle, comme la fatalité antique, une puissance contre laquelle il soit impossible de réagir? Le fils d'un alcoolique, par exemple, est-il nécessairement, dans l'ordre physiologique, un dégénéré ? La fille d'une femme que ses instincts pervers ont traînée au métier de courtisane estelle fatalement, dans l'ordre psychologique, condamnée à tourner mal ? lui est-il impossible d'expulser de ses veines le sang vicié, de son cœur les tendances morbides de sa mère ?
Yoilà la question.
Remarquez, je vous prie, qu'au théâtre la solution importe peu. Dans un livre de médecine, le savant est obligé de conclure dans le sens où l'ont poussé ses observations et ses recherches. Il doit la vérité au pul)lic.
L'homme de théâtre ne lui doit que de la logique. Son
devoir est d'exposer nettement la thèse : il est ensnite libre de conclure (à ^es risques et périls, bien entendu) pour ou contre la fatalité héréditaire. ^lais, quelle que soit des deux solutions celle qu'il a choisie, il est obligé, de par les lois mêmes du théâtre, de m'y conduire logiquement, c'est-àdire de choisir des faits et des personnages qui me traînent par une pente invisible à la solution qu'il a juu'ée la meilleure.
C'est ce que fait Dumas, le maître de la pièce à thèse. Il veut, dans les Idées de M""' Auhrai/, qu'un jeune homme de bonne famille épouse une fille qui a failli avec un autre, parce que tous les hommes sont solidaires et que l'un doit réparer les erreurs ou les torts de l'autre. La thèse est fort discutable, et, à l'époque, on l'a discutée très vivement. Pas moi ; étant donnés la fille et le jeune homme en cause, étant donnés M™"^ Aubray, son caractère, les conseils qu'elle reçoit, l'atmosphère de mysticisme dont elle est enveloppée, est-il possible qu'elle ne consente pas au mariage de son fils avec Janie ? En art dramatique, toute la (juestion est là. Le théâtre, c'est une géométrie vivante.
Voyons d'abord comment M. Brieux a exposé le sujet.
Xous sommes au premier acte, chez le docteur Bertry, un savant médecin, membre de toutes les académies, chamarré de toutes les décorations, important et solennel ; au fond un vieux roublard, affamé d'argent et d'honneurs, et qui est arrivé à tout, sans autre mérite transcendant que beaucoup de savoir-faire et un maniement très adroit de la réclame. Il s'est très habilement, depuis vingt années, cantonné dans un petit coin de la science, et il a écrit des montagnes de mémoires, brochures et gros livres où il prouve qu'il n'y a pas moyen d'échapper aux fatalités héréditaires.
Il a près de lui sa nièce Lucienne, une jeune fille ins-
truite, qui lui recopie et lui met au net ses manuscrits. Elle s'est lentement imprégnée des théories de son oncle et ces théories lui sont un perpétuel tourment. C'est qu'elle aussi, elle a été marquée en naissant d'une tare indélébile. Elle est fille naturelle ; son père, M. Bertrj, le frère du docteur, l'a reconnue ; mais sa mère, qui est morte à cette heure, était une femme de mauvaise vie. Elle l'a appris par une cruelle indiscrétion ; un jeune homme, qui l'avait distinguée et qui lui plaisait, Paul Baucour, avait demandé sa main, et plus tard, renseignements pris^ s'était dérobé pour en épouser une autre. Quel trait de lumière pour la pauvre fille I C'était donc vrai ; elle ne se relèverait jamais de cette déchéance ; le souvenir de sa mère pèserait toute la vie sur elle, qui était pourtant innocente et pure î
Le docteur n'a pas eu d'enfant; mais il avait épousé une veuve qui lui avait apporté un fils, né d'un premier mariage. Ce fils, Jean Belmont, est né d'un père qui était phtisique et qui est mort jeune de la terrible maladie. Jean est irrémissiblement condamné à finir comme son père. Le docteur le sait ; avec l'inconscience du savant, sûr de ses théories et heureux de les voir confirmées par les faits, il n'a point caché à son beau-fils le destin dont il est menacé. Ce jeune homme est inquiet, nerveux. On le serait à moins. Il étouffe dans ce cabinet de consultation, d'où ne se dégagent que des pronostics de mort. Ah ! s'il osait se révolter !
Il ^'oit souvent Lucienue, qui est quelque peu sa cousine ; tous deux se sentent attirés l'un vers l'autre par un malheur commun.
— On dirait que ces deux jeunes gens s'aiment, dit Bertry au docteur son frère.
— Parbleu ! répond le savant, les dégénérés se recherchent I
Eh! oui, ils se recherchent; ils n'osaient pas songer au
mariage, car à un phtisique efc à une névrosée le mariage est interdit. Mais voilà qu'un jour, en présence l'un de l'autre, leur cœur a crevé ; ils se sont dit leur misère mutuelle. Ah I quelle charmante scène ! quel délicieux duo, et comme le rythme en est harmonieux ! Tous deux, après s'être avoué leurs tristesses, se demandent si la condamnation est irrémissible. Pourquoi, confiants l'un dans l'autre, se soutenant l'un l'autre, ne s'évaderaient-ils pas de cette prison où la science prétend les enfermer ? Et la scène, commencée dans les larmes et le désespoir, s'achève en un hymne d'espérance et d'allégresse.
Vous ne sauriez croire le succès qu'elle a obtenu : il a été prodigieux. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est très bien faite ; c'est qu'elle a cet avantage de faire exposer le sujet non par un raisonneur qui, dans une conversation plus ou moins spirituelle, tourne et retourne la thèse, mais par les acteurs mêmes du drame à venir, dans une effusion de sentiments et de pleurs qui nous touchent.
\i Évasion, c'est celle que méditent ces deux jeunes gens, honnêtes et beaux, hors de la geôle où le préjugé scientifique les tient rivés. Tous deiLx vont demander au docteur son consentement ; ils ont déjà celui de M. Bertry, qui est l'homme sage de la pièce.
— Jamais ! répond l'homme de science.
— Eh ! bien, mon oncle, reprend Jean d'une voix vibrante, vous êtes persuadé que je finirai fou et que je me suiciderai. Si vous me refusez, vous avancerez l'effet de votre prédiction. Je me brûle la cervelle sous vos yeux.
Il le ferait comme il le dit ; le docteur cède.
— Xous verrons bien ce qui en arrivera.
Rien de plus net : d'un côté la science, qui affirme l'influence de l'hérédité fatale, de l'autre l'effort humain pour combattre et vaincre cette divinité aveugle et implacable.
-j6 QUARANTE AXS DE THÉÂTRE
Mais, le rideau tombé, je me disais, selon mon habitude de chercher d'avance, une fois le jDoint de départ connu, ce qu'en poun-a faire l'auteur : comment va-t-il marquer les moments de l'évasion, et par quels signes caractéristiques lui sera-t-il possible au dénouement de faire voir clairement au public que Tévasion est consommée ?
Car au théâtre, il me faut des signes apparents, visibles, qui forcent la conviction. Il ne suffira pas de me dire au dénouement : l'hérédité est vaincue. Il faut que l'auteur, en dehors de son affirmation propre, ait trouvé dans les circonstances dont son drame est accompagné, de quoi me persuader que véritablement c'est fini ; que le libre vouloir a triomphé de la fatalité.
Ces circonstances, ces signes, les soupçonnez-vous, vous qui me lisez ?
C'est un drame qui se passe, je ne dirai pas dans l'âme, mais dans le sang des personnages. Il faut qu'au dénouement, je voie, je constate, je touche du doigt, que la dernière goutte du sang vicié est enfin expulsée des veines. Par quel moyen rendre ce phénomène sensible? car il faut (c'est la loi du théâtre) qu'il soit sensible.
Je vous avoue que je n'en voyais point. De là mon inquiétude et ma curiosité. <(. Attendons I me disais-je, après tout je n'ai pas la prétention de découvrir, en dix minutes d'entr'acte, ce qui a coûté un an de méditations à l'auteur. Le mieux est d'écouter la suite, sans ombre de parti pris î )>
Les deux jeunes époux se sont installés en Normandie, dans une ferme, qu'ils font valoir. L'atmosphère morale qui les avait entourés à Paris se trouve donc changée du tout au tout. Les voilà qui vivent l'un et l'autre de la vie saine de la campagne, loin des papillons noirs dont ils étaient hantés à Paris, réconfortés, ragaillardis par le travail.
Anomalie bizarre ! ce nouveau rédme a retapé Jean Bel-
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mont. Il est frais, vermeil, et, comme disent les ouvriers, d'attaque. Il aspire Pair à pleins poumons, et s'est renouvelé par le travail. La cure est en l)on train. Pour sa femme, Lucienne, c'est une autre affaire. Elle s'ennuie à la campagne. Le sang de sa mère lui Ijouillonne toujours aux veines ; elle serait prête aux pires folies, si la solitude oii ils vivent (et qui lui pèse) ne la préservait pas des tentations.
Je suis un peu étonné. Qu'a voulu dire l'auteur .^ Est-ce que cette médication serait l)onne pour les hommes, mauvaise pour les femmes, comme le remède qui guérissait les cordonniers et envoyait les maçons dans l'autre monde. Ce n'est pas évidemment ce qu'a voulu démontrer l'auteur.
Mais alors, quoi ?
Je cherche, effaré, dans ma mémoire, les données de l'équation posées par le premier acte et, tandis que le second passe, je m'aperçois que je me suis trompé sur ces données et que je me snis lancé sur une fausse piste.
J'ai pris le docteur pour un homme de haute science et la thèse qu'il soutenait pour celle de l'auteur lui-même. Mais voilà qu'en ramassant, tout effaré, mes souvenirs, je me rappelle que le docteur Bertry est un faux savant, d'esprit très étroit, qui, comme toutes les intelligences médiocres soutenues d'un caractère souple, poussent jusqu'à l'extrême une théorie fausse pour s'en faire un tremplin de réputation. Tous les médecins qui l'entourent sont, comme lui, des faiseurs, sauf un Ijrave praticien de province, le docteur Richon, qui n*a que du bon sens joint à beaucoup de modestie. Tous s'attachent à lui pour se pousser dans le monde. Le docteur La Belleuse, son secrétaire, est un de ces médecins qui papillonnent près des femmes et se font une réputation en usant d'elles.
Oh! qu'il y a une jolie scène, et typique, et topique. M. Longuyon est venu avec sa femme en visite chez le
docteur Bertry. Il s'y trouve beaucoup de monde, et l'on cause en groupes séparés. M. Longuyon tire à part le jeune et fringant La Belleuse :
— Docteur, lui dit-il, je ne sais pas ce qu'a ma femme. Elle est toute chose. Soyez donc assez bon pour l'interroger sans en avoir Tair.
La Belleuse (c'est Truifier qui est d'une spirituelle et aimable légèreté dans ce rôle) traverse la scène et s'approche de M™^ Longuyon qui cause chiffons et potins avec des caillettes :
— Hélène, lui dit-il, tout bas...
A ce mot d'Hélène dit d'une certaine façon, toute la salle a éclaté de rire.
— Hélène, ne serez-vous donc jamais à moi ?
— Je ne veux pas de partage, Itii dit-elle.
— Oh ! si ce n'est que cela î
Et La Belleuse retourne au mari :
— Tcttre femme, lui dit-il, a besoin de beaucoup de ménagements.
^ Quels ménagements ?
La Belleuse se penche à son oreille, lui glisse tout bas une phrase que nous ne pouvons entendre.
— Ah I dit le mari un peu ennuyé.
Et le médecin remontant la scène, à Toreihe de M™^ Longuyon :
— • C'est fait, lui dit-il.
Toute cette scène a été jouée à ravir, par Truffier, par Dupont-Vernon et par M"^ Nancy-Martel, qui n'y a pas seulement fait preuve de l'élégance d'ajustements et de l'agrément de visage dont elle est coutumière, mais qui a indiqué avec une discrétion spirituelle tout ce côté scabreux de nos mœurs mondaines.
Eu me remémorant tous ces détails et d'autres encore
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q-u'il serait trop long" d'éiiumércr, je me suis demandé :
— Ah çà ! est-ce que je me serais lancé sur une fausse piste ? qui sait ? J'ai cru que l'auteur avait pour sujet VÉvasion, c'est-à-dire la révolte de la volonté contre le préjugé scientifique. Peut-être n'est-ce pas là son sujet. Peut-être le sujet est-il plus complexe que je n'avais cru sur les données, établies pourtant, à ce qu'il semblait, par lui-même.
Si, par hasard, le sujet était celui-ci :
Un faux savant, grâce à sa réputation, impose à deux jeunes gens, soumis à sa domination, des théories étroites, que corrobore encore le milieu où il les professe. Ces jeunes gens, pour une raison ou pour une autre, lui échappent et plongés dans une atmosphère différente, reprennent la liberté de leurs mouvements ; mais chacun d'eux ne la reprend que dans la mesure où les circonstances le secondent. L'un est un homme ; il se jette à corps perdu dans le travail et renaît à la vie comme à l'espérance. L'autre est une femme ; elle n'aime pas les travaux de la ferme, elle s'ennuie : vienne un incident qui, pesant sur elle, la reporte à la vie parisienne, elle retombera en plein sous le coup du préjugé scientifique, elle rentrera dans la prison.
En sorte que le sujet ne serait pas : la lutte du libre arbitre contre la fatalité héréditaire, mais... comprenez bien ceci, je vous prie... mais la détestable influence qu'un faux savant, avec des théories non prouvées mais audacieusement affirmées par lui, peut exercer sur de jeunes intelligences, qu'il dévoierait si elles étaient très saines, qu'il enfonce dans leur vice originel si elles sont marquées de quelque tare. Cette influence, l'homme y échappe vite, aussitôt que le milieu a changé. La femme, il suffira d'un incident pour la lui rejeter en proie; elle souffrira horriblement de se voir ainsi entraînée loin de l'île escarpée et sans bords.
C'est uu autre sujet.
Je ne dis pas : un tout autre sujet, car ce sujet-là a des rapports très étroits avec le premier. Mais il n'y a pas à dire : le thème a été modifié sans que nous en ayons été prévenus. Ou plutôt, l'auteur, qui a cru nous prévenir, ne l'a pas fait. Le théâtre est l'art des préparations, et ces préparations n'ont pas été suffisantes.
Tandis que moi, péniblement, et sans savoir si je ne me trompe pas, je me dépêtre du sujet annoncé, tout le public y reste en plein enfoncé, en sorte qu'il ne va plus rien comprendre à la scène qui emplit le second acte et qui, pour Fauteur, était la scène à faire.
Une petite escouade de mondaines est venue à Briqueville en partie de promenade. Elles se sont mises à jacasser avec cette pauvre petite Lucienne, qu'elles plaignent de tout leur cœur. Comment peut-elle vivre loin de Paris, dans ce désert ! Elles lui content les potins de Paris ; et si je vous dis que c'est M'^® Reichemberg qui tient le dé de la conversation, vous comprendi'ez aisément quels ravages fait dans cette âme ennuyée et agitée toutes ces malices parisiennes dites d'une langue si aiguë.
Les papillons noirs ont recommencé à voltiger autour de Lucienne. Toici pour surcroît que Paul de Baucour, son ancien amoureux, arrive en bicyclette. Il trouve plaisant de reprendre l'entretien interrompu jadis, par son mariage d'abord, par celui de Lucienne ensuite. La bicyclette lui est un moyen aisé de renouveler connaissance. Il lui propose de lui en donner une première leçon. Elle enfourche le cheval d'acier, il la soutient, il la guide, elle chancelle, elle tombe dans ses bras, il lui pose un baiser sur les yeux.
A ce moment, l'époux surgit.
Jean a toujours été horriblement jaloux de sa femme, dont il redoute les instincts pervers. Il les surprend tous
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deux embarrassés, confus, rouges; et, resté seul avec Lucienne, il lui demande une explication, il l'exige.
Lucienne est honnête femme au fond; elle a horreur d'elle-même ; elle confesse sa faute à son mari :
— Ah ! je devais bien m'y attendre ! s'écrie-t-il.
C'est le mot irréparable. EIV! Inen, oui, elle a failli, elle ne pouvait faire autrement; sa destinée était marquée, irrévocable. Est-ce sa faute à elle? En vain, Jean, désolé, se jette à ses genoux, et s'excuse d'avoir lâché une parole imprudente. La malheureuse sent bien qu'elle est perdue, qu'elle ira jusqu'au bout de la fatalité qui la traîne.
Et comme à ce moment son oncle arrive joyeux, un papier à la main, un papier qui lui annonce qu'il est nommé commandeur de la Légion d'honneur :
— Ah ! oui, s'écrie-t-elle, navrée et rageuse, vous triomphez sur toute la ligne !
La scène est violente. Elle ne fait pas l'effet qu'en avait évidemment attendu l'auteur. Pourquoi ? C'est que tout le public est sous l'impression du sujet annoncé : la lutte des forçats contre la fatalité héréditaire. Il ne comprend pas pourquoi un des deux forçats a rompu sa chaîne et pourquoi l'autre vient de la river à nouveau autour de ses bras.
Il a raison, le public, de ne pas comprendre. Car c'est à l'auteur à éclairer sa lanterne. Moi, qui ai réussi à jeter quelques lueurs dans cette obscurité, je m'explique à peu près cette scène énigmatique.
C'est, me dis- je, la faute de cet iml)écile docteur. Il a farci le cerveau de cette jeune fille d'idées fausses et de théories, sinon mensongères, du moins très douteuses. Elle n'a plus confiance en elle. Tandis que son mari, qui est un homme, a recouvré l'indépendance de sa personnalité, elle, qui est toujours au fond travaillée de cette pensée que l'ombre de sa mère pèse sur sa vie, se trouve par cela
même ouverte à toutes les séductions, et quand elle y a cédé, comme elle est honnête, elle ne tarde pas à reprendre possession d'elle-même, mais elle se hait d'avoir cédé, elle se dit qu'elle cédera encore : à quoi bon lutter en ce cas ! elle s'abandonne elle-même, elle crie à son mari : Tu m'as rappelé que ma mère était une femme perdue ; je serai une femme perdue comme elle I...
L'auteur n'a voulu montrer qu'une chose, c'est l'influence néfaste exercée sur des intelligences médiocres et sur des volontés incertaines, par de faux savants, qui ont l'autorité d'un o-rand nom. Un homme y résiste, une femme y cède. Le sujet n'est pas, je le répète, la lutte de la liberté humaine contre la fatalité héréditaire, c'est l'étude du pouvoir que prennent les Lombroso sur des âmes faibles, qui se sentent autorisées par eux à s'abandonner à leurs penchants et qui s'excusent en disant : Je suis victime de la fatalité.
Mais tout le public est lancé sur une autre piste. Et j'avoue que moi-même, cet autre sujet que j'expose ici le plus clairement que je peux, je ne l'ai pas aperçu du premier coup. Je n'en avais que l'intuition obscure. Est-ce que M. Brieux s'imagine que je vais m'en prendre à moi de cette incertitude ? Pas du tout. C'est lui, et lui seul que je rends responsable de mon peu d'intelligence. S'il avait été plus net et plus précis, je ne me serais pas égaré sur une fausse voie. Il est dans son tort.
Au troisième acte, Lucienne a ramené son époux à Paris. Nous sommes chez le docteur Bertry, qui donne une grande fête, pour célébrer sa promotion au grade de commandeur. Lucienne a pris son parti de suivre sa destinée, de faire la fête ; elle blague avec une cynique hardiesse le tiers et le quart, en compagnie de ]\P^^ Pteichemberg qui, sous le nom de M™^ de Cattenière, fait sur ses propres amours des rêvé-
latioiîs qu'on ne se permet généralement, entre femmes, que sur le compte de ses amies. Il faut, pour faire jmsser ces énormités, la diction acérée de la petite doyenne !
En vain i\r. Bertry, le père de Lucienne, un peu effrayé des dispositions où il la voit, lui dit, pour la rassurer, que sa mère n'a point été ce que i'a faite la légende ; qu'elle était animée des meilleurs sentiments, qu'elle a aimé sa fille, qu'elle est morte en la bénissant, Lucienne s'obstine dans son idée de se livrer aux Erinnyes de la fatalité.
Elle envoie chercher son amoureux Paul de Baucour.
Là se trouve une scène qui a enlevé le succès. Elle est, à mon avis, moins neuve, moins pathétique que celle du premier acte entre Jean et Lucienne ; mais elle flattait les goûts secrets du public, et elle a été dite avec un emportement extraordinaire par M'^*^ Lara. Lucienne propose à Baucour de fuir avec lui et de lui consacrer toute sa vie. Baucour, ainsi acculé, hésite, recule, se dérobe...
Tous voyez que la scène n'est pas originale ; nous l'avons vue bien souvent au théâtre. Ce qui la distingue de toutes les scènes similaires, c'est la façon dont elle se termine. Lucienne, comme toutes les femmes en pareilles circonstances, prend en pitié et en mépris l'amant timoré qui préfère un partage déshonorant à une faute ouvertement avouée ; jusqu'ici elle est dans la tradition ; mais, tout à coup, rassérénée par l'eifort qu'elle vient de faire en chassant cet amant indigne :
— Ah ! s'écrie-t-elle, je suis donc une honnête femme î Qu'est-ce qu'on me disait, que je n'étais capal>le que de vice î
8i, en effet, la pièce n'est, comme nous l'avons tous cru le premier jour, qu'une revendication du libre arbitre contre les théories de la fatalité héréditaire, le dénouement ne prouve rien, car il n'y a pas de raison pour que demain cette-
femme au sang- yicié ne trouve un chevalier qui courra les aventures avec elle. Mais si le sujet est ce que j'ai dit en second, si l'auteur n'a voulu montrer que l'influence néfaste des savants qui désarment de tout couraf!:e les névrosées,
En les poussant au vice où leur cœur est enclin.
cette fin est excellente. Car Lucienne était une brave fille, qui n'avait pour reprendre possession d'elle-même qu'à chasser un préjugé ridicule ; elle l'a fait, elle sera très heureuse.
Mais M. Brieux apprendra, par ce nouvel exemple, combien il est nécessaire de tout expliquer au théâtre et plutôt dix fois qu'une : le théâtre, c'est Dumas qui l'a dit, et je le répète sans cesse, est l'art des préparations.
M. Brieux excelle à jeter dans son action principale des scènes épisodiques, qui sont toutes d'une observation juste et spirituelle. J'ai déjà dit un mot de celles qui égaient le premier acte. Les médecins y écopent fortement ; mais depuis Molière, ils j sont habitués à la Comédie-Française. Au second acte, le savant officiel, le docteur Bertry, se trouve aux prises avec un berger, que les gens du pays tiennent pour sorcier et qui se dit rebouteux. Le docteur souffre d'une maladie de cœur qu'il sait incurable. Il sera emporté un jour ou l'autre dans une crise définitive. Il ne l'ignore pas ; mais le hasard est si grand ! Il cause avec ce rebouteux qu'il méprise ; on voit qu'à tout instant il est sur le point de lui demander conseil, et que la honte seule le retient. Coquelin cadet joue cette scène avec une finesse incomparable. Il est très pittoresque sous son manteau de berger ; mais surtout il a un œil malin et une diction spirituelle qui ont provoqué un fou rire dans la salle.
La pièce est admirablement jouée dans son ensemble. J'ai déjà, chemin faisant, cité quelques artistes. Tous méritent
d'être mis à l'ordre du jour. Savez- vous bien que Prudhon, dans le faux savant, a été exquis. Ce que c'est pourtant que la Comédie-Française ! et comme elle arrive toujours à trouver, à un moment donné, pour les talents moyens des rôles où ils sont de premier ordre ! Voilà Prudhon ; il aura rencontré dans sa vie d'artiste trois personnages qu'il a marqués de son empreinte : le Bellac du Monde où Von s'enmm, le clerc de FrcmciHon et le docteur Bertry. Et s'il veut se confiner maintenant dans l'emploi qu'on désignait autrefois sous le nom de « les manteaux y>, il tiendra une des premières places dans son théâtre. Vr»ilà Joliet : il n'avait jamais brillé que dans les utilités. Le hasard fait que M. Brieux lui donne dans sa pièce un rôle de médecin de province, le docteur Richon, qui dit tout le temps des choses justes, sensées, et qui les dit simplement avec bonhomie et gravité ; Joliet a été applaudi comme un ténor diprimo cartello.
La triomphatrice de la soirée, c'est M'^^ Lara, qui a dit avec une nervosité très vibrante les deux grandes scènes du premier et du troisième acte. Je l'ai moins aimée à celle du second, dont elle n'a pas montré les dessous. M"" Lara est une jeune actrice, encore inexpérimentée, mais séduisante, qui a déjà l'aplomb d'une vieille comédienne. Elle a empaumé son public, qui lui a fait une longue et enthousiaste ovation.
14 décembre 1896.