L ASSOMPTION DE HAN^ELE MATTERN
Il paraît que VAssomplio/i de Hannele Mattern se joue avec succès à Berlin et dans quelques autres villes d'Allemagne. Cela est-il vrai ? Je n'en sais rien. J'ai vu des étrangers, venus d'Allemagne pour étudier notre théâtre, qui étaient arrivés chez nous avec cette conviction que les pièces d'Antoine avaient bouleversé l'art dramatique et que tout Paris y courait. J'avais quelque peine à les remettre au point ; ils étaient un peu étonnés d'apprendre que le retentissement du Théâtre-Libre était assez limité, que la révolution (s'il y avait révolution) ne s'était fait sentir encore que dans le cercle étroit d'une classe de dilettantes, que tout ce tapage, savamment organisé autour de ces représentations, n'était encore qu'un vain bruit, et que c'est à peine si le grand, le vrai public, avait de temps à autre tourné la tête. Il pourrait bien se faire qu'il en fût de V Assomption de Hannele Jlatfern à Berlin, comme des Résignés, de Céard, à Paris ; et si je prends, par exemple, les Résignés, ce n'est pas du tout par esprit de raillerie : c'est que les Résignés me semblent avoir des qualités sérieuses et que cependant la pièce, transportée au Vaudeville, devant le pubhc ordinaire des théâtres, n'a pu s'y accUmater.
Si, en effet, la pièce de M. Gerhart Hauptmann n'est pas, en Allemagne, goûtée seulement par une petite coterie de
novateurs brayants, si elle est accueillie avec plaisir de la foule, je suis bien aise que M. Antoine nous en ait offert la traduction et je le remercie de l'avoir fait. II est toujours bon de savoir au juste où en sont nos voisins.
Tenez I je lisais hier un rapport que vient d'adresser à ^l^ le ministre des beaux-arts ^I. Charles Reynaud sur la mise en scène et la machinerie théâtrale des théâtres de Londres. Il avait été, par mission spéciale, chargé d'étudier chez les Anglais cette partie de l'art, comme il l'avait fait l'an dernier à Vienne. Xous vivons tous sur cette idée, qui est si profondément ancrée dans nos esprits qu'elle semble inattaquable : que chez nos voisins de Londres la mise en scène est infiniment mieux réglée et plus riche que dans nos théâtres parisiens. Ecoutez, je vous prie, les conversations de couloirs quand on nous offre à Paris une pièce nouvelle qui a exigé beaucoup de mise en scène : ce Ah î Londres ! s'écrie-t-on, à la bonne heure ! Si vous aviez vu ça à Londres I Xous ne sommes que des enfants auprès de ces gens-là! » Et autres propos de ce genre.
Eh ! bien, ^I. Charles Reynaud, qui est allé sur les lieux examiner les choses de près et qui semble avoir apporté à cette étude un grand esprit d'impartialité, nous apprend qu'il en faut bien rabattre. Il reconnaît que sur certains points, qui ne sont pas de première importance, la rapidité des manœuvres, par exemple, les Anglais l'emportent sur nous ; mais il affirme (et il le prouve; que nos décorations et nos costumes, toute notre mise en scène, est infiniment mieux entendue, d'un plus grand goût et d'un goût plus délicat, surtout chez nous, que chez eux. Xous n'en savons rien, car nous mettons je ne sais quelle vanité à nous rabaisser nous-mêmes ; nous sommes des fanfarons de dénigrement personnel. Il faut savoir gré à M. Reynaud de nous l'avoir appris, et je compte bien que ces deux rapports sur
Vienne et sur Londres seront réunis et imprimés un jour.
Il ne me déplaît pas d'apprendre que les Berlinois admirent de tout leur cœur V Assomplion de Hannele Jlaftern, Si TOUS en voulez mon opinion bien sincère : c'est une des fumisteries les plus médiocres que nous ait données le Théâtre-Libre. Il va sans dire que je ne parle point du style; un Allemand que j"ai rencontré me disait avec des larmes dans la voix : <£ Ah î monsieur, si vous pouviez lire le texte original ! Ce sont des vers sublimes !,.. » Je ne conteste pas, je ne parle que de ce que j'ai vu et entendu.
Et encore ai-je tort de me servir par habitude de ces termes : voir et entendre. La vérité est que de toute cette pièce, je n'ai presque rien vu et que je n'ai pas entendu grand'chose.
Xous étions là, bien tranquilles, ne pensant point à mal, attendant que le rideau se levât, car on avait frappé les coups d'avertissement. Voilà que soudainement dans la salle et à la rampe l'électricité s'éteint ; nous sommes du haut en bas plongés dans une obscurité profonde. Un oh ! d'étonnement court dans la salle. Je ne suis, pour moi, qu'à demi surpris ; j'ai beaucoup vu en mon enfance et beaucoup aimé la lanterne magique.
Le rideau s'est levé ; une énorme draperie noire cache la scène ; elle se fend par le milieu, se relève, s'écarte et laisse deviner une chambre qu'éclairent fort mal deux lumignons, l'un à droite, Taiitre à gauche. Il me semble, en écarquillant les yeux, que j'aperçois dans l'ombre des formes humaines qui s'agitent, et il arrive à mon oreille quelques fins de syllabes qui me font présumer que ces gens-là se disent des injures. Des hommes que je ne connais pas apportent un petit corps d'enfant, qu'ils déposent sur un je ne sais quoi de vague qui ressemble à un lit. J'infère de quelques-unes deleursparoles, dont je saisis quelques bribes, que l'enfant
s'était jetée à l'eau, parce que son père la battait, et qu'elle était fort malheureuse.
Heureusement, la rampe se lève quelque peu : je bénis le ciel de cette bonne fortune aussi inespérée qu'inexplicable. Car il n'y a pas d'autre raison de me donner de la lumière à ce rdoment-là, sinon que j'ai une envie folle de -avoir à peu près ce dont il s'agit. Je vois la petite fille couchée sur son lit. Elle geint beaucoup, elle pousse des petits cris grêles ; il paraît que ces petits cris sont de beaux vers dans le texte allemand. Je le crois pieusement. 11 y a au chevet delà malade une sœur qui veille. P]lle recommande à la malade de dormir et sort emportant la seule des deux chandelles qui était restée allumée.
La rampe s'éteint et nous retombons dans la nuit. Et alors se dressent, éclairées par une lumière verte, des apparitions phosphorescentes, qui me rappellent celles que nous voyons dans les féeries, celles qui nous terrifiaient dans les lanternes magiques. C'est un maçon ivre qui profère un tas d'horreurs, admirables dans le texte, mais dont fort heureusement nous n'entendons pas un traître mot ; c'est ensuite une tête de femme, verte comme un bocal de pharmacien, oh ! combien verte I qui psalmodie des lamentations d'un lugubre... oh ! combien lugubre! Cette tête, c'est celle de la mère de la petite fille.
La draperie noire se referme ; le premier acte est fini. On nous rend la lumière dans la salle. Quelle joie ! Ah ! que dans ces sortes de pièces les entr'actes sont gais! Combien gais, les entr actes ! S'il ne fallait pas rentrer dans sa stalle, ce serait un charme ! Mais on a sonné au théâtre. Xous nous réinstallons ; toutes les lumières s'éteignent de nouveau et le rideau noir se rouvi'e lentement.
Ah : cette fois, c'est plus gai. La petite fille est toujours dans son lit, mais elle est censée dormir : on apporte un
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cercueil qui s'éclaire, lui aussi, spontanément d'une lumière verte. Nous y voyons l'enfant qu'on y a couchée. Des anges descendent des frises, avec de grandes ailes dans le dos, et se promènent par la chambre, faisant des taches blanches sur la nuit noire. La sœur, qui la tire de son cercueil pom- la vêtir d'une robe blanche laisse tomber sa robe noire et prend l'aspect de la mère que l'enfanta voulu rejoindre au ciel en s'allant nover; le maître d'école qui l'aide dans cette besogne se métamorphose de même et devient Jésus-Christ, le front auréolé diin nimbe. Un cordonnier vient lui apporter des chaussures ; c'est un gnome bizarre, qui danse autour d'elle en s'extasiant sur la sveltesse de ses pieds.
Ce sont les visions incohérentes du rêve. Peut-être, dans un poème, où l'auteur les évoquerait du fond de notre imagination, nous apporteraient-elles des impressions d'attendrissement ou de terreur. Mais je vois la robe de la sœur qui tombe pour laisser place à Thabillement de la mère ; je vois le truc à l'aide duquel le maître d'école se transfigure en Jésus-Christ : je vois ce prétendu gnome, qui n'est qu'un acteur sautillant et gesticulant comme Tortillard ; je vois des anges suspendus à des ficelles et se promenant à travers la scène, suivis de jets électriques. Toute cette fantasmagorie me rappelle invinciblement la lanterne magique de mon enfance. Plus on prétend agir sur mes nerfs à l'aide de ces moyens physiques, plus je regimbe contre la violence qu'on veut me faire. Je sais si bien que tout cela est voulu, concerté, artificiel et grossier. Ça, de l'art ? c'est un méchant truquage de mise en scène fantomatique ! Il n'y a pas là dedans ombre d'observation vraie, ni même d'imagination, ni de talent d'aucune sorte ; c'est au-dessous de rien.
Si j'en parle avec cet emportement, c'est que je voyais à la sortie nombre de gens qui se pâmaient ou feignaient de se pâmer d'admii'ation et que j'étais agacé de les voir
prodiguer ces gloussements d'enthousiasme à un spectacle qu'ils auraient à peine regardé, si on le leur avait offert, dans une féerie, au Chûtelet. Ah ! il fait bon en ce moment chez nous venir d'Allemagne ou de Norvège ! On commence à nous scier avec cette manie d'exotisme. La seule excuse d'une œuvre étrangère, quand on nous l'apporte, c'est d'être un chef-d'œuvre ; c'est au moins d'avoir des parties de chef-d'œuvre. Mais voilà un Allemand qui nous refait, avec des projections électriques, Victorine ou la Xuit porte consp'iJ, et l'on crie au miracle î C'est trop fort, en vérité I Les trucs à la Loïe Fuller ont décidément trop de succès chez nous. Passe encore aux Folies-Bergère ! Il faut rendre justice aux artistes qui ont prêté leur concours à Antoine. M"^ Hellen joue le rôle de la pitoyable et souffreteuse petite fille qui s'est jetée à l'eau. Ce rôle ne se compose guère que de cris douloureux, plaintifs ou extasiés. Elle les a poussés de façon à nous émouvoir. C'est Arquillière qui joue le maître d'école transfiguré tout à coup en Christ ; il est onctueux et digne. Antoine, cette fois, n'avait pris qu'un rôle épisodique. C'est lui qui a mis la pièce en scène ; il est arrivé à des effets de foule assez curieux. Dans le rêve, le maçon, père de la petite Hannele, après avoir crié contre sa fille, s'excuse de l'avoir trop maltraitée et dit que ce n'est pas sa faute, si elle s'est jetée à la rivière ; et les ombres qui s'agitent autour de lui répètent tout bas, avec un sifflement atténué, comme dans un songe : ce Assassin ! Assassin ! » C'est ce qu'il y a de mieux dans la pièce.
5 février 1894.