LE PERE
L'Œuvre nous a donné sous la direction de M. Lugné- Poë, une soirée de gala, en l'honneur de M. Auguste Strindberg, qui se trouve à Paris. Il a joué pour la circonstance le Père, tragédie en trois actes. Je me sers du mot tragédie,, parce que c'est celui que je trouve sur le programme.
Tous savez que M. Lugné-Poë revient de Scandinavie, où il est allé avec sa troupe, donner des représentations. M. Ed. Brandès, un écrivain danois, dont la célébrité est venue jusqu'à Paris, a publié dans une revue de Bergen, Santidem (mois d'octobre), un article où il parle de ce voyage de notre compatriote et apprécie les spectacles qu'il a offerts à la curiosité des hommes du Xord.
Toulez-vous me permettre d'en citer quelques passages qui m'ont paru curieux et qui, sans nul doute, vous intéresseront. Je ne corrige pas un mot de la traduction, dont le style se sent d'être en efî'et un style de traduction :
« Pour être indulgent, il faut effacer de sa mémoire la conférence que M. Lugné-Poë fit à propos de son œuvre dans les trois capitales du Nord. On trouverait difficilement un radotage pareil, un radotage aussi enfantin, aussi dépourvu de toute considération philosophique. La conférence se divisait en deux parties : quelques remarques naïves sur
la poésie et l'art, et sur des théories à propos desquelles M. Lugné-Poë donnait son opinion inébranlable avec l'audace d'un inculte et une série de grossièretés de mauvais goût contre les premiers personnages de France.
(( Tout fut sacrifié sur l'autel sacré, depuis Voltaire, qui n'était qu'un parasite chez les princes, jusqu'à Dumas fils, qui n'est célèbre que par son père, et jusqu'à Zola, dont les romans sont mis à côté de ceux d'Ohnet, et qui avec ce dernier ne fait de la lecture que pour les cuisinières.
(( Il va sans dire que M. Lugné-Poë cracha poison et fiel sur la critique française et tout spécialement sur Francisque Sarcey, qui sans doute a ses défauts, mais qui, dans tous les cas, vaut cent fois mieux que cette façon superficielle dont on l'a traité. Une des objections contre Francisque Sarcey, c'était qu'il a quarante-cinq ans de plus que Lugné- Poë. Et comme Sarcey et Ibsen sont précisément du même âge, il y a quelque chose d'indiciblement comique à cela qae Lugné-Poë reprochait à l'un sa vieillesse, tandis que le poids des années ne nuisait en rien à l'autre. Une autre attaque contre Sarcey était d'une nature tout à fait perfide, puisque M. Lugné-Poë détacha d'une critique, qui en son entier était intelligente et spirituelle, un passage, qui, isolé, pouvait sembler ridicule. En somme, M. Lugné-Poë aurait dû se montrer moins indigné de la sévérité de la critique parisienne dans les personnes de Francisque Sarcey et de Jules Lemaître ; car si ses représentations à Paris n'ont pas été plus satisfaisantes que celles de Christiania, les critiques français ont vraiment eu la main légère pour lui et pour l'Œuvre... »
Et un peu plus loin :
« Cependant, M. Lugné-Poë jouait avec zèle et avec une diction qu'il doit au Conservatoire français et à cette tradition dont il se moquait dans cette conférence. M. Lugné-
Poë quitta le Conservatoire, il y a trois ans, sans avoir obtenu le premier prix, mais en possession d'une diction qui ne perd pas une syllabe, mais qui n'a pas le caractère de la conversation moderne. C'est donc étrange qu'il raille la Comédie-Française, où Ton entend cette diction dans sa plus gi'ande beauté, y
Mon illustre confrère, M. Ed. Brandès, me permettra de relever cette dernière assertion, qui est inexacte. La diction ou plutôt la psalmodie séraphique que M. Lugné-Poë décore de ce nom, n'a pas le moindre rapport avec celle que Ton enseigne au Conservatoire et qu'on pratique à la Comédie- Française. Ici, tout le monde la trouve insupportable et c'est un perpétuel sujet de plaisanteries d'ailleurs faciles. Lugné- Poë ne compte pas plus à Paris comme comédien qu'il n'a compté, à Copenhague, comme conférencier et critique. Il n'a pas de chance, ce pauvre homme ! Il trouve moyen, disant du mal de son pays dans un autre, d'être estimé de tous les deux juste ce qu'il vaut.
Ce n'est pas une raison pour que nous ne parlions pas avec sympathie de la pièce Scandinave qu'il ^ient de nous «tffrir : le Père, de M. Auguste Strindberg. Il a eu le bon sens, désirant qu'elle fût bien jouée, de n'y prendre qu'un rôle très effacé de troisième plan. C'est une marque de goût ; vous voyez que je lui rends justice tout de même. Que voulez-vous ! Je suis bonhomme au fond, et puis, comme il le dit si à propos, je suis aussi vieux qu'Ibsen, et l'âge qui semble aigrir les hommes du Xord est pour les gens de notre race un grand et aimable maître d'indulgence.
De tous les auteurs Scandinaves qu'on nous a présentés avec tant de fracas en ces dernières années, M. Auguste Strindberg me paraît être, autant que j'en puis juger à travers la traduction, celui qui a le plus le sens du théâtre. Ses pièces sont clairement exposées; elles se déduisent selon
une logique facile à saisir ; la scène que l'on attend est faite et conduite avec art. M. Auguste Strindberg est beaucoup moins loin qu'il ne pense et qu'on ne croit de nos faiseurs de mélodrames ou de nos vaudevillistes. Il n'y a que ses caractères qui souvent nous déconcertent : l'exotisme nous en plaît quelquefois ; quelquefois aussi il nous est obscur ou même inintelligible.
J'avoue n'avoir rien compris du tout au rôle de Laure, le personnage principal de la pièce. Voilà une femme qui est persuadée qu'en général d'abord la femme est supérieure à l'homme et qu'elle, en particulier, l'emporte de beaucoup sur tous les hommes qu'elle a rencontrés ou rencontrera et, notamment, sur son mari, qui est pourtant dans la marine un officier de mérite et dans la science un homme déjà célèbre par ses études et ses découvertes. Jusque-là, il n'y a trop rien à dire. Beaucoup de femmes, sans le témoigner si ouvertement, et de façon si cassante, tiennent leur mari pour un petit esprit et prennent en main, sans en avoir l'air, le gouvernement de la maison. La raison sociale, est sous le nom du mari, puisque ainsi le veulent et la loi et les mœurs ; ce sont elles qui ont le pouvoir. Nous avons même en France un mot pour cela : elles portent la culotte, ou encore : elles enterrent leur mari.
Elles l'enterrent ! C'est une métaphore. Elles ne le tuent pas. Elles savent qu'après tout un mari, gênant ou non, est un objet nécessaire dans le ménage. Laure, par exemple, a un mari capitaine de vaisseau et savant ; elle jouit et de la fortune et de la position qu'il lui apporte. S'il venait à disparaître, elle ne serait plus rien qu'une pauvre et misérable veuve, souveraine sans doute dans son ménage; mais la toute-puissance n'a d'agrément que si l'on a au moins un sujet à qui la faire sentir; plus de mari, plus de sujet.
C'est ainsi que raisonnerait une Française. Laure, qui
est Scandinave, ne veut pas même accepter l'apparence d'un joug. Elle a eu de son mari une fille ; il a accompli sa fonction en la rendant mère. Elle veut, comme l'abeille, qui une fois fécondée, met le frelon à mort, se débarrasser d'un époux qui pourrait avoir, qui a parfois des velléités d'opposition.
Comment l'évincer ?
En l'égorgeant ? c'est^ comme disait Labiche, un moyen bien salissant et, de plus, dangereux. Elle a projeté de le faire enfermer comme fou, et, pour cela, de l'amener à la folie, en surexcitant chez lui une nervosité naturelle.
Yoilà un bien ténébreux stratagème. Si d'Ennery avait une idée pareille, il passerait au moins deux actes à nous expliquer le caractère d'une femme capable d'inventions aussi monstrueuses, et à nous la rendre vraisemblable. Il faut croire qu'en Scandinavie ces choses-là vont de soi.
Laure, au moment où le rideau se lève, a déjà commencé de tisser son infernale trame. Car elle a fait renvoyer le vieux médecin, qui était l'ami de la famille ; et elle a donné sa place à un jeune docteur qu'elle compte endoctriner aisément. Elle a près d'elle un pasteur, son frère, qui est un simple sot, et n'offrira point de résistance. Il ne s'agit plus que de trouver une occasion propice, qui lui permette de troubler l'esprit de son mari : il est pour elle un bouillon de culture où elle ensemencera le bacille de la folie et en exaspérera la virulence.
L'occasion se présente.
Le moment est venu de songer à l'éducation de la petite fille, Berthe. Le père, qui ne veut la livrer ni au pasteur, ni à la grand' mère, ni à la mère, entend qu'elle soit élevée dans une institution, où elle apprendra à penser librement ; nous dirions chez nous : à la laïque. Laure ne veut pas. Sa fille est sa fille après tout.
— Elle est, lui dit-elle, ma fille plus que la vôtre. Car enfin je suis sûre d'être sa mère ; et vous, qui vous répond que vous êtes le vrai père de l'enfant ?
Or il se trouve que cet argument répond à une secrète pensée et à de mystérieuses préoccupations du pauvre capitaine, que guette la folie de l'idée fixe. Il a souvent songé à cette supériorité de la femme sur l'homme.
Au fait I quelle preuve un homme peut-il avoir qu'il est le vrai père de son enfant ? 11 n'y a que des présomptions ; mais la certitude, où la trouver ?
Le microbe du doute est entré dans cette cervelle malade. La femme le regarde avec complaisance croître et se déployer. Elle l'excite avec une perversité froide et savante :
— Xon, lui dit- elle, l'enfant qui porte ton nom n'est pas de toi.
Et, parlant ainsi, elle a des yeux énigmatiques et un mauvais sourire. Est-ce un affreux badinage? Dit-elle la vérité par bravade? Il n'en sait rien; ce qu'il y a de pis, c'est que nous ne le savons pas nous-même, et nous voudrions bien le savoir ; car au théâtre nous aimons que les personnages nous prennent pour confidents de leurs pensées et nous avertissent.
Elle l'affole ainsi, en éveillant chez lui les défiances, puis tout à coup, elle l'embrasse :
— Allons ! rassure-toi, lui dit-elle, grand bêta.
Elle l'use et le détraque ainsi par ces coups sans cesse frappés au même endroit de l'âme. Il voit le travail perfide de sa femme ; ou plutôt il en a la sensation obscure. Il n'en est point étonné ; de même que Laure a horreur de l'homme et de ses prétentions à la suprématie, le capitaine déteste la femme ; il a conçu pour tout le sexe une effroyable haine, et Strindberg lui met dans la bouche les anathèmes renouvelés des tragédies d'Euripide.
Tout le di*ame roule sur cet antagonisme. Remarquez que M. Beaubourg, dans la Vw muette^ nous avait déjà présenté cette même situation. Mais elle est aménagée avec beaucoup plus d'art par l'auteur suédois et elle arrive à des effets bien plus poignants.
Il j a une scène où l'on a le cœur serré comme dans un étau. Le capitaine a fini par ne plus avoir d'énergie ni de volonté ; c'est un enfant qui pleure. Il se traîne aux pieds de sa femme et, laissant tomber sa tête sur ses genoux, il la supplie en sanglotant de dire enfin la vérité, tout en avouant qu'il ne la croira pas si elle lui dit qu'il est Je vrai père. Il a passé un frisson sur toute la saUe.
Je n'aime guère au théâtre l'étude de la folie. Il faut avouer que Strindberg en a tiré d'admirables effets de terreur et d'angoisse.
Il y a encore une scène, qui est horriblement pénible mais dont on a la gorge séchée. Le capitaine a voulu tuer sa fille; il faut lui mettre la camisole de force. Mais il résistera sans doute, s'il voit ce qu'on lui prépare. Sa vieille bonne se charge de la besogne. Tout en le caressant de douces paroles, tout en lui contant comme autrefois elle lui passait ses petites brassières, elle lui lève les bras, les lui entre dans la camisole, dont elle boucle les cordons derrière son dos, tandis qu'elle détourne et endort son attention par des histoires de nounou.
On m'assure que, dans l'idée de l'auteur, cette scène est symbolique. Il veut marquer par là que la femme ne vous caresse que pour vous enlacer, vous emprisonner et vous jeter ensuite à la folie et à la mort. Cela est possible : mais cela m'est indifférent. Il me suffit que la scène ne puisse s'écouter sans émotion ; il est vrai que c'est une émotion sèche et triste, qui n'élargit point le cœur, qui ne fait que tendre et tordre les nerfs.
Lanre entonne un chant de triomphe sur le corps de son mari ficelé ; elle est désormais seule et souveraine maîtresse de sa destinée et de sa fille.
La pièce a été remarquablement jouée. Oarnier a composé avec beaucoup d'art le rôle du fou, et il a trouvé, quand il pose sa tête sur les genoux de sa femme, des accents de douleur d'une merveilleuse intensité. C'est M"'" Lucienne Dorsy qui était chargée du rôle inexplicable de Laure. Elle y a été excellente : son œil est froid et dur ; il y passe parfois une lueur diabolique. Elle a le sourire énigmatique et méchant, la voix nette, la diction coupante et cinglante. Est-elle assez femme du Nord? Je ne sais pas comment sont les femmes du Xord, j'ignore même si les femmes du Xord ressemblent au portrait que nous en a présenté Strindberg, en sorte que je ne puis répondre à cette question. J'ai trouvé M^^^ Dorsy très bonne, je ne vois pas plus loin. M"^ France a joué avec beaucoup de sentiment le rôle de la vieille bonne, et une petite fille, M"® Georgette Loyer, est charmante dans celui de l'enfant que veut tuer son père.
17 décembre 1894.