LES TROIS FILLES DE M. DUPONT
Laissez-moi vous conter ingénument les impressions par lesquelles nous avons passé à la première représentation.
M. Dupont a eu trois filles : deux d'un premier mariage, Angèle et Caroline, et la troisième d'une femme encore vivante, Julie, qui est maintenant en âge d'être mariée. Les deux premières ne l'ont pas été : Angèle, à la suite d'une faute, dont les conséquences devenaient visibles, a été chassée par son père, il y a déjà dix-huit ans. Qu'estelle devenue ? Il ne s'en est point soucié. On ne prononce plus son nom dans la maison. Caroline est montée en graine ; c'est une pauvre fille disgraciée de la nature et morose. 8on père l'appelle toujours : c( Cette gi'ande bête de Caro ». Elle s'est sauvée de ses tristesses dans une dévotion étroite et méticuleuse, qui a le don d'exaspérer M. Dupont. Il passe sa mauvaise humeur en railleries, que la béguine subit tête basse et résignée.
De toute autre humeur est la cadette, Julie. Celle-là est ^àve, romanesque, dévorant tous les romans qui lui tombent sous la main et s'imaginant que la vie doit être un roman. Elle a rêvé pour mari le prince Charmant ; puis elle a rabattu de ses prétentions; elle en est à ce point où le héron de la fable se contente d'ua colimaçon.
Son père s'inquiète de lui chercher un mari. C'est un petit imprimeur de province, dont les affaires ne vont pas trop bien. Il voudrait caser sa fille au plus juste prix. Il ji jeté son dévolu sur un jeune homme, Antonin Mairaut, dont le père est banquier. Ce n'est pas que la banque Mairaut fasse de brillantes affaires, mais M. Dupont sait qu'Antonin a un oncle de iOo.oOo francs, dont il est héritier. Ce qu'il ignore, c'est que cet oncle vient de perdre sa fortune dans une fausse spéculation et qu'il va retomber à la charge des Mairaut.
Les négociations s'engagent entre les deux familles. Les Dupont n'ont qu'une idée, c'est de tromper les Mairaut sur leur véritable situation de fortune; les Mairaut, de leur côté, ne songent qu'à rouler les Dupont. Chez les Dupont, c'est le mari qui mène la danse, car M™*^ Dupont est une honnête bourgeoise, qui a des sentiments à peu près délicats. Mais quoi! elle aime sa fille. Chez les Mairaut, c'est M"''' Mairaut, qui porte les culottes : elle a pris en main la direction de l'affiiire, et M. Mairaut n'élève la voix que pour dire amen à sa terrible femme.
Rien de plus amusant que ces deux familles de bourgeois retors aux prises et cherchant à se duper Tune l'autre. M. Dupont promet 50.000 francs de dot, dont 25.()0<> francs seront payés comptant. Les 25.000 autres, il les promet ; mais de la façon qu'il a tourné le contrat, il ne pom-ra être obligé à les verser le jour venu. De leur côté, les Mairaut n'ont eu garde d'avouer la déconfiture de leur oncle. Ils en ont joué, de ce bon oncle; ils ont fait miroiter ses 200.000 francs aux yeux des Dupont, tandis qu'eux-mêmes ont besoin des 25.000 francs de la dot pour sauver leur maison de banque.
Dans les deux premiers actes, l'observation toujours juste et le dialogue toujours piquant rappelleraient la ma-
nière de Labiche, si à la joyeuse humeur du maître vaudevilliste, M. Brieux ne mêlait la saveur plus amère du j^essimisme oontemporain.
Tandis que les parents cherchent à se mettre dedans, les deux jeunes gens ne sont pas plus francs vis-à-vis l'un de l'autre. Antonin Mairaut n'aime point Julie, qu'il a vue à peine; Julie, elle, a eu quelque peine à accepter qu'on lui présentât cet Antonin, qui n'est pas son idéal. Elle a été vaincue par les instances aigres de son père et par les conseils affectueux de sa mère. Mais du moment qu'elle est décidée, il faut réussir. Elle a revêtu, sous prétexte d'un bal pour le soir, une toilette suggestive, laissant voir un bout d'épaule et de beaux bras blancs.
On s'arrange pour qu'ils restent seuls ensemble. La jeune fille est coquette sous son air de sainte Xitouche. Elle se pare de toutes sortes de qualités, tout en montrant, sans y prendre garde, un bras qui sort de la manche. Antonin est un garçon peu sentimental, mais passionné. Ce bras l'attire, il y pose ses lèvres: elle feint la pudeur froissée, et comme il s'excuse, elle lui met gentiment la main sur les lèvres. La tête lui en tourne, et il demande la main de la jeune fille.
Vous n'imaginez pas le succès prodigieux de ces deux premiers actes. Cette exposition est toute en détails, dont un récit succinct ne saurait donner aucune idée. Ils sont tous bien choisis et probants ; ils sont tous mis en scène d'une façon piquante, et quoique le fond de la pièce soit horriblement triste, ils sont gais et tiennent constamment le rire en éveil. C'est là le vrai comique; c'est de bon, c'est d'excellent théâtre.
Ici, les nécessités de l'analyse me forcent, pour être clair, à conter séparément des histoires qui au théâtre se mêlent dans la trame de la comédie.
Vous VOUS rappelez cette première fille de M. Dupont, (jui a mal tourné, Angèle. On en a naturellement parlé le moins possible lors du contrat. ^lais voici qu'une circonstance force la famille à se souvenir qu'elle existe. Une sœur de la première femme de M. Dupont a laissé soixante mille francs à ses deux nièces, Ansrèle et cette grande bête de Caro. Il faut qu'elle vienne signer chez le notaire. On lui a écrit ; on l'attend.
La scène où M. Dupont consulte sa femme sur la façon dont il faudra l'accueillir ; celle où, demeuré seul, il repasse en lui-même tout ce qu'il dira ; celle où il s'explique avec elle sont des morceaux exquis, d'une psychologie profonde et channante tout ensemble. C'est un coin de douceur dans cette comédie si amère. Elle n'arrive point tapageuse et turbulente. Non, c'est une cocotte assagie. Il est probable qu'elle vit maintenant d'une vie régulière dans l'irrégularité. Elle a connu les misères d'une existence de hasard : elle en a le dégoût. Elle est humble et repentante en sa toilette sévère. Sa sœur, la dévote, lui fait grise mine ; on a même trouvé (tout au moins le premier soir, car l'impression a été moins vive à la seconde) qu'elle était vraiment trop rêche et trop dure, même pour une dévote; c'est sa belle-mère qui est douce et consolante avec elle ; c'est sa demi- sœur Julie qui est la plus expansive. La romanesque Julie est moins effarouchée que les autres membres de la famille de la réputation qui s'est attachée au nom de sa sœ-ur, et puis... et puis... elle est malheureuse.
Le ménage va très mal.
D'al)ord les affaires d'argent. Les mensonges dont les Dupont et les Mairaut se sont réciproquement leurrés ont éclaté au grand jour. M. Dupont n'a pas payé les 25.000 fr. à l'échéance. Les Mairaut ont été obligés d'avouer la déconfiture de l'oncle aux 200.000 francs.
Duponts et Mairauts ont besoin d'argent, ot ils ont spéculé sur les 30.00'» francs qui allaient échoir à cette grande bête de Caro. Antonin a cherché à la circonvenir ; mais il s'est rencontré nez à nez sur cette piste avfic M. Dupont, qui, dans une scène faite de main de maître, cherche à embobeliner sa fille et à lui soutirer la somme.
La pauvre fille en a déjà sournoisement donné moitié à un certain Courthezon, ami de la famille et inventeur de son état. Elle espérait que, par reconnaissance, il jetterait les yeux sur elle. Car elle l'aime en secret et elle a tant besoin d'affection I et voilà que tout à coup elle apprend qu'il a une liaison et qu'il est père de deux enfants. Elle est frappée au cœur. Il lui faudra donc vieillir inutile, méprisée, n'ayant plus d'autre consolation (ju'une foi qui, hélas ! commence à lui échapper.
Les quinze mille autres, elle les a donnés à son père, dont l'imprimerie, sans ce réconfort, serait mise en faillite. Antonin est furieux, M""^ Mairaut est furieuse ; Dupont est furieux aussi de l'histoire de l'oncle ; on s'explique, et c'est encore une scène bien amusante, parce que ]\r. Mairaut, qui jusque-là n'avait fait que répéter les dernières syllabes des phrases de sa femme, se montre tout à coup. Il est écœuré de tant de vilenies ; il impose silence à sa femme, il éclate : <( Xous sommes des cochons, s'écrie-t-il ; tout ça, c'est des cochonneries. >> C'était si bien le sentiment de tout le public, qu'il y eut comme un soulagement de conscience chez nous tous, une détente de l'âme, et ce fut un éclat de rire universel.
Ehî bien, et nos jeunes mariés, que deviennent-ils au milieu de tout cela ?
Ah ! dame ! c'est là qu'est le cheveu.
Il n'avait pas été jusqu'à présent question des revendications féminines, rien n'indiquait que nous dussions
EUGENE BRiEUX *]l
avoir une nouvelle édition de la Vassale, de la Loi de Thomme, des Tenailles ou des Menottes. On nous avait bien fait pressentir (|ue Julie était romanesque, un peu à la façon de Fraucillon. Mais féministe ! je n'en savais rien.
C'est pourtant la vérité.
Julie et Antonin ont ensemble une explication. " Julie reproche à son mari de l'avoir prise sans amour ; elle le hait, et le hait d'autant plus qu'une fois dans ses bras elle sent un plaisir dont elle a horreur; ce n'est qu'un abominable plaisir physique, dont elle sent la rancœur le lendemain. Peut-on soumettre une créature libre à ce supplice, en faire l'esclave d'un homme ?
La scène est très éloquente, et ce qui la distingue des scènes similaires qui sont à la mode en ce moment, c'est que le mari, aux récriminations de sa femme, fait des réponses qui sont très sensées, et il les fait d'un style tout aussi animé, tout aussi net. Ils ont raison tous deux l'un -contre l'autre, mais avec une verve, un emportement, une furie que rien n'égale.
Un dernier détail porte au coml)le l'exaspération de lu femme. On nous a toujours montré Julie comme adorant les enfants, et elle ne s'est mariée que pour en avoir. Or, elle apprend de la bouche de son mari (comment, depuis six mois de mariage, n'est-elle pas renseignée sur ce détail d'alcôve ?) que son mari n'en veut point, qu'elle n'en aura jamais. Il le lui dit avec une brutalité rare.
— Ah ! c'est ainsi ; je divorcerai.
— Je vous tiens et je vous garde, riposte le mari.
Ce sont les Tenailles, avec plus de passion; mais ce sont les Tenailles et je ne m'y attendais pas. Le public était curieux à observer ; il était pris sans doute par l'éloquence •des deux avocats, emporté par le mouvement de la scène,
inquiet néanmoins, et il flottait par-dessus comme une sourde rumeur de déception.
Telle est au théâtre la puissance du mouvement que l'acte s'est terminé par de longs et unanimes applaudissements, mais nous ne savions pas bon gré à l'auteur de nous avoir fait violence.
Le quatrième acte est d'un pessimisme désolant.
Les trois sœurs sont en présence. La dévote, qui a* perdu toutes ses illusions, renie Dieu qui l'a abandonnée et conseille à Julie de vivre la vie commune. Autant en fait Angèle, qui conte avec émotion les misères de la femme déclassée et cherchant à lutter seule contre le monde. « Tu seras moins malheureuse sous le joug et la protection de ton mari. » La mère arrive par là-dessus : a Elles ont raison, ma fille. )• Julie baisse lugubrement la tête et reprend la chaîne. Ah ! fichtre ! ce n'est pas gai ! Schopenhauer à côté serait un joyeux fumiste.
Cette fin nous a attristés. La pièce n'en est pas moins très intéressante, très curieuse, et elle tient d'un bout à l'autre son public haletant.
11 octobre 1897.