‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 7 sur 47 · LE BERCEAU · texte numérisé non relu

LE BERCEAU

La Comédie-Française nous a donné cette semaine le Berceau^ drame en trois actes de M. Brieux. Je ne sais guère de pièce où j'aie senti une émotion plus vive, où j'aie pleuré de meilleur cœur; je me suis assuré le lendemain que je n'avais pas été victime d'une surprise d'interprétation, car j'ai pu lire l'ouvrage sur épreuves et j'ai retrouvé tout aussi poignantes et tout aussi douces les mêmes impressions.

J'ose dire que le premier acte pris en soi est un chefd'œuvre. Jamais, depuis Dumas, on n'avait exposé avec plus de maîtrise le sujet d'une pièce à thèse, jamais on ne l'avait mise en moins de mots sous une forme plus dramatique, jamais -on n'avait campé plus nettement et plus vivement les personnages qui doivent prendre part à l'action. Dumas sans doute aurait eu plus d'éclat dans le dialogue, plus de pittoresque dans le détail. Dumas, que voulez- vous ? c'est le maître du genre. ^lais il n'eût fait ni plus court, ni plus clair, ni plus puissant. C'est une merveille d'exposition que ce premier acte.

M"'" Laurence Marsanne, au moment où il avait fallu se marier, avait eu à choisir entre deux prétendants : l'un, né d'une famille de magistrats, dans une grande situation, de vingt ans plus âgé qu'elle environ, ]^L Georges de Girieu,

qui l'aimait d'un de ces puissants et définitifs amours d'amère-saison; l'autre , M. Raymond Chantrel, plus jeune, plus fringant, plus aimable, moins bien posé dans le monde, très amoureux, lui aussi, mais d'un amour moins profond.

M. de Girieu avait pour lui ^I. et ^1°"^ Marsanne. M. Marsanne, ancien avoué, vieilli dans la basoche, était convaincu qu'un fils de magistrat devait nécessairement faire le bonheur et l'orgueil de sa femme. M""® Marsanne avait pour principe que son mari était l'être raisonnable par excellence. Tous deux pressaient leur fille de donner son consentement.

Elle le donna ; mais à l'autre, à M. Eaymond Chantrel ; elle le donna malgré ses parents, qtii lui prédirent que cette union, à laquelle ils se résignaient ne serait point heureuse.

Leurs fâcheux pronostics parurent d'abord démentis par l'événement. Un fils naquit de cette union, et M™^ Chantrel l'aima éperdtunent, comme aiment les mères, surtout quand elles retrouvent dans l'enfant le mari aimé. Ce bonheur ne dura guère. Un beau matin, M. et M""^ Marsanne la virent arriver chez eux, toute en larmes et folle de douleur. Elle avait surpris son mari en flagrant déht de , trahison. Elle ne voyait, dans l'excès de son indignation première, d'autre recours que le divorce. Ses parents auraient dû la calmer, lui dire que son cas n'était pas des plus extraordinaires et que le mieux était en pareille affaire de pardonner, ne fût-ce que pour l'enfant. Mais M. Marsanne était ravi de voir sa prophétie justifiée. IJ ne trouva qu'un mot de consolation : « Je te l'avais bien dit ! » et le vieil avoué se mit tout de suite en campagne pour faire rompre un mariage qu'il avait toujours désapprouvé.

Le divorce était de droit. M™= Chantrel l'obtint; le jugement lui attribua la garde de l'enfant, qui devrait être donné un jour par semaine au père, tous les vendredis.

Une fois les deux époux désunis et devenus étrangers l'un à l'autre, M. Marsanne, Thomme sage et pondéré par excellence, entreprit sa fille et lui remontra qu'une femme ne suffirait pas à élever- seule un garçon, qu'il fallait donner à ce pauvre petit un protecteur et un nouveau père. M. de riirieu était toujours amoureux de Laurence. Elle lui fit jurer d'aimer cet enfant comme si c'était le sien. Il jura tout ce qu'on voulut et le jura dans toute la sincérité de son cœur, car c'était un galant homme. Laurence, pressée par son père et sa mère, céda enfin ; sans grand amour, par raison plutôt. Mais les mariages de raison, c'était l'avis de M. Marsanne, sont les plus heureux.

Celui-là l'eût été sans doute, car Laurence était une très honnête femme, résolument attachée à ses devoirs d'épouse, et elle eût fini par aimer son second mari d'un de ces amours sérieux, nés de l'estime et de l'habitude, s'il n'y avait pas eu l'enfant, le Berceau.

Quand le rideau se lève, sur le premier acte, l'enfant est malade. Nous sommes chez M. Marsanne, où sa mère l'envoie toutes les fois qu'il doit être, de par l'arrêt du tribunal, remis à Raymond Chantrel. Il a pris froid, il a eu des frissons. Voilà toute la maison en l'air ; Laurence est affolée de crainte; le médecin cherche à la rassurer, mais il n'y a pas moyen de lui cacher la vérité ; le mal s'aggrave. C'est une pneumonie qui va se déclarer. Xous voyons les allées et venues des femmes de chambre, du médecin, des parents, de la mère qui sort de la chambre où dort le petit malade, tire doucement la porte et marche à pas suspendus. La vie de toute la famille se concentre autour de ce Ijerceau qu'on ne voit pas.

M. de Girieu est naturellement celui qui a gardé le plus de sang-froid. Il trouve quelque peu exagérées les inquiétudes de sa femme. Il lui reproche d'être trop nerveuse; elle lui reproche d'être trop calme et trop froid .

Ah : l'admirable scène ! Avec quel art elle est conduite ! et comme chacun des deux interlocuteurs y dit juste ce qu'il doit dire, étant donnés et la situation et son caractère. Xon, vous n'aimez pas cet enfant, lui dit la mère. Il a besoin de plus de soins et de plus d'affection qu'un autre ; il n'est pas comme les autres. M. de Girieu se défend ; mais si, il l'aime, d'une tendresse raisonnal;)le. Et, peu à peu, il se laisse aller : cet enfant lui pèse... Vous lui faites trop aimer son père... il lui ressemble trop... il a ses yeux... et de là, passant à lui-même, par une pente insensible et bien naturelle : il me rappelle sans cesse cet homme qui a des souvenirs et des secrets qui sont les mêmes que les miens.

Et de quelle voix profonde TTorms, qui jouait ce rôle, a proféré ses plaintes î Comme on sentait là un cœur déchiré, une plaie saignante! il avait raison de pleurer et de se plaindre î et elle... elle aussi, elle avait raison dans ses récriminations. Car enfin il avait juré d'être un père et il ne l'était pas, et, loin de l'être, il haïssait tout bas l'enfant d'être le fils d'un autre ; quand on pense qu'à lui, le mari, la loi refusait l'autorité paternelle; qu'un autre, le vrai père, était le maître de ce fils qu'il avait promis d'élever ! Oui, il voulait l'écarter de la maison, le mettre en pension, au lycée, que sais- je? et pour cela, il ne lui fallait pas seulement vaincre l'obstinée résistance de la mère, mais s'entendre avec cet inconnu, ce passant qui avait gardé des droits si cruels.

La voilà la thèse sous sa forme la plus aiguë. « Entre deux époux, avait dit dans la première scène, au cours d'une conversation avec M. Marsanne, le docteur

appelé au chevet de l'enfant, entre deux époux l'enfant est un lien que la loi ne devrait pas pouvoir briser et que d'ailleurs elle ne brise pas. Mon opinion, c'est qu'à la rigueur on peut rompre un mariage ; on ne dewait pas pouvoir désunir une famille; laisser aller le père ici, la mère là, et abandonner l'enfant au milieu des ruines. »

Vous pouvez assurément ne pas admettre la thèse. Je la trouve, pour ma part, des plus acceptables et des plus morales. Mais enfin, elle est discutable. Toute idée est matière à controverse. Ce qu'il est impossible de nier, c'est la sûreté de main, c'est la force dramatique avec laquelle cette thèse est posée par l'auteur, avec laquelle il va "nous la développer. J'ai souvent parlé avec admiration de la merveilleuse logique de Dumas. Brieux en a hérité. C'est sans aucun doute de tous nos jeunes auteurs dramatiques celui qui a le sens le plus droit et le plus certain du théâtre.

L'enfant est malade ; il n'y a pas moyen de ne pas prévenir le vrai père. C'était son jour ; il est en bas, dans la voiture du docteur, son ami ; car il a fait lui-même des études médicales. Il attend des nouvelles.

Le docteur demande pour lui à M. de Girieu la permission de monter près du berceau, de voir l'enfant. Les symptômes se sont aggravés ; une crise de suffocation et tout est perdu.

M. de Girieu hésite ; il est jaloux ; mais il est honnête homme ; il se sent en faute envers cet enfant ; et puis ce qu'on lui demande relève des lois naturelles; Raymond arrive à la rescousse ; il est tremblant, il pleure, il supplie ; M. de Girieu résiste, mais Laurence sort de la chambre du malade, grave et triste.

Elle voit le père ; elle va à lui :

— Eh ! bien ? lui demande Raymond.

— Il vient de s'endormir, répond Laurence.

Et tous deux, emportés par la situation, sans plus songer au vrai mari qui est là, mais qui n'est pas le vrai père, ils lisent ensemble l'ordonnance du médecin :

— Qu'est-ce qu'il faudra lui donner, s'il a soif, Laurence ?

— De la mauve.

— Il ne l'aime pas, je crois.

— Si, si, rappelez- vous lorsqu'il a eu la rougeole !

Il est exquis, ce détail, exquis et dramatique ! car il est le trait d'union par où se rejoignent tout à coup au lit de l'enfant ces deux êtres que la loi a séparés, et qui, tout de suite, recommencent à s'entendre sur le terrain qui leur est commun : le berceau !

Le rideau baisse, tandis qu'ils examinent ensemble l'ordonnance du médecin et que le second mari, qui les écoute, se trouve par la force de la situation hors de ce petit débat qui ne le regarde plus, lui, le mari, en face du vrai père.

Il est admirable, ce premier acte, admirable de tout point; je n'y vois pas un mot à retrancher. Tout coup porte, et si j'y insiste^ c'est qu'à la répétition générale il avait été fort mal accueilli, c'est qu'à la première même il a rencontré quelque résistance. A cette réplique :

— De la mauve.

— Il ne l'aime pas, je crois !

qui avaient excité, m'a-t-on dit, de grands éclats de rire à la répétition générale, on a essayé de lancer de même la gaieté à la première représentation. Les rieurs en ont été pour leur ironie et leur malice. Rien de plus vrai, de plus touchant, de plus logique que la scène. Le second mari (le vrai selon la loi) est là ; mais l'autre est le père ; l'enfant est malade, c'est avec le vrai père que la mère discute Tordonnance du médecin," et tous deux, entraînés par la situation, se rappellent les souvenirs communs des jours où l'enfant a déjà été malade.

EUGENH BRIEUX li.»

Cela est ingénieux ! cela est pathétique ! cela est excellent ! et si je ne m'emporte pas contre ceux qui affectent de ne le point sentir, c'est que, même en art dramatique, je suis tolérant par principe plus encore que par tempérament et que je tiens toutes les opinions pour sincères, même celles qui me semblent le moins justifiées.

Au second acte, la maison est encore en désarroi. L'enfant n'est pas guéri : il va sans dire que Raymond Chantrel l'est venu voir et s'est rencontré chaque jour avec Laurence: car une première visite a autorisé toutes les autres ; mais tous deux, fidèles à la foi jurée, se sont tenus dans une extrême réserve ; ils n'ont échangé à travers le berceau que les mots nécessaires appelés par la maladie et les soins à donner.

M. de Girieu a préféré ne point paraître ; il a envoyé trois ou quatre fois par jour prendre des nouvelles. ^lais M™^ Marsanne a toujours été là, et de même la religieuse qui veille au lit du petit malade. Nous apprenons ces détails dans une scène délicieuse, délicieusement jouée par M"'= Leconte. M^'^ Leconte, qui fait la bonne sœur, vient annoncer à M™"^ Marsanne qu'il y a un mieux sensible ; elle s'extasie sur l'affection que porte a monsieur » à l'enfant et sur les soins attentifs qu'il lui donne.

— Et la mère ? interrompt ^I'"'' ^larsanne.

— Oh! les mères, on n'en dit rien... elles sont toutes pareilles... mais monsieur...

Et M"''' Marsanne prie la sœur de ne plus dire monsieur tout court en parlant de Raymond Chantrel. M™^ de Girieu est divorcée. M. Chantrel ne lui est plus rien.

— Plus rienî... le père... Oh! madame, quand on est le père et la mère du môme enfant, est-ce qu'on peut jamais n'être plus rien l'un à l'autre. Je ne comprends pas.

Ainsi reparaît à tous les coins du drame la thèse de

l'auteur ; c'est l'enfant qui rend le mariao^e indissoluble. Le malade s'est endormi; il est sauvé; le médecin l'affirme; Laurence, éperdue de bonheur, prend la main du docteur et la baise :

— Youlez-vous bien, lui dit-il gaiement, finir ces manières-là ; c'est vous qui l'avez guéri.

11 s'en va, et Raymond entre, le visage rayonnaut. Tous deux, lui et elle, se regardent longuement.

— C'est bien vrai, n'est-ce pas, il est sauvé ?

— Oui, sauvé.

Et, d'un mouvement instinctif, sanglotant tous deux, ils tombent dans les bras Tun de l'autre. Il paraît qu'à la répétition générale on avait beaucoup ricané : tout ce que je puis dire, c'est qu'à la première nous sommes quelquesuns qui avons fondu en larmes.

Mais Laurence se défie de cette émotion, qui lui est commune avec un autre homme que son mari :

— Adieu ! lui dit-elle d'une voix étouffée.

— Adieu î répond-il.

Et comme il s'en va. c'est M. de Girieu, le mari, qui entre. On le met au courant de la bonne nouvelle. Il ne partage qu'à demi cette joie. Il s'inquiète de ces tête-à-tête que la maladie de l'enfant a ménagés au père et à la mère ; de ces frôlements de mains par-dessus le berceau. En vain M™^ Marsanne lui a parlé de l'extrême réserve gardée par tous deux ; il interroge anxieusement sa femme. Elle est loyale ; elle lui avoue qu'elle a eu une seconde d'entraînement. Il n'en prend que plus d'ombrage; il lui déclare qu'il n'entend pas garder à son foyer un enfant qui évoque des souvenirs si cruels pour lui ; elle i3rendra son temps ; mais elle éloignera ce fils qui a le tort de trop rappeler son père.

Elle se cabre ; elle annonce à son père et à sa mère, qui

la chapitrent en vain, qu'elle ne retournera sans doute plus chez M. de Girieu : il ne veut plus de son fils, et elle entend ne rentrer ([u'avec ce fils. ^I. Marsanne, du haut de sa supériorité d'homme de bon sens et d'ex- avoué, tâche de la ramener à des sentiments i)lus doux : elle est butée et d'autant mieux que, tout en croyant n'obéir qu'aux su^]^gestions de la tendresse maternelle , elle se laisse obscurément emporter à un autre amour.

Xous nous rappelons ces mots prophétiques qu'a laissé tomber le docteur, au premier acte :

« Un jugement de divorce peut dire : le mariage est dissous. Ce ne sont que des mots. On enlève bien à la femme le nom de son mari, mais on ne lui enlèvera pas l'impérissable souvenir des premières révélations. Quoi qu'ait fait le mari divorcé, quoi que dise le juge, quoi qu'écrive le notaire, cela, c'est ce qui ne s'efface pas. y>

Cela se serait peut-être effacé, s'il n'y avait pas eu l'enfant. M""^ de Girieu n'aurait jamais revu son premier mari, ou, si le hasard le lui avait fait rencontrer, sa vertu aurait aisément triomphé d'une velléité passagère qu'aurait éveillée le souvenir. Mais l'enfant était là, l'enfant qui a été l'innocent entremetteur du nouvel amour renoué à l'ancien.

Eaymond Chantrel arrive pour demander des nouvelles de l'enfant. Il trouve Laurence seule. La scène est un peu longue peut-être ; mais elle est admirablement faite. Ils retrouvent au cours de cette conversation, qui devient de plus en plus intime, qui glisse vite à l'ancien tutoiement réciproque, tous les souvenirs communs d'autrefois. Ils reviennent sur les motifs de leur séparation. Ils regrettent chacun ce qu'ils ont fait. Ils s'attendrissent ; Laurence se débat contre elle-même :

— Non, Raymond, non, je ne vous aime plus.

— Si, tu m'aimes encore. Yeux-tu que je t'en donne des preuves ?

Et il lui fait un récit enflammé de toutes les marques de tendresse qu'elle vient de lui donner inconsciemment.

— Oui, tu as raison, lui dit Laurence, je t'aime toujours ; mais en découvrant cela, nous n'avons fait que nous rendre plus malheureux encore.

— Hélas! oui, répond Eajmond, en découvrant cela, nous n'avons fait que nous rendre plus malheureux encore !

Et le rideau tombe sur deux désespérés.

Voyons I Est-ce que, même à travers cette sèche et froide analyse, vous ne sentez pas la force des sentiments qui agitent les personnages ? est-ce que vous ne voyez pas surtout avec quelle implacable logique l'auteur suit son idée ? Voilà deux êtres qui ont fait la sottise de divorcer ayant un lien commun qui est indissoluble, l'enfant. La loi leur a prêté son aide. Et toute leur existence est irrémédiablement perdue î

Eh î me dit-on, que ne s'en vont-ils tout bonnement ensemble ? Ils ont envie l'un de l'autre ; qu'ils se satisfassent ! Quoi de plus simple ? Mais, prenez garde ! ce sont d'honnêtes gens! Ils ne veulent pas de plaisirs illégitimes! et puis ce n'est pas de cela qu'il est question dans la pièce. Il ne s'agit pas de savoir si Raymond Chantrel et son exfemme auront plus ou moins de plaisir à se retrouver dans un hôtel garni. C'est le sort de l'enfant qui préoccupe le moraliste. L'enfant en sera-t-il plus heureux, quand plus tard il se saura le fils d'une mère déshonorée.

Au reste, Brieux a lui-même répondu à cette objection, comme il a été au-devant de toutes les autres, et si j'avais une critique grave à adresser à sa pièce, c'est justement la probité par trop minutieuse avec laquelle il a fouillé son sujet, prenant à cœur de le retourner en tout sens, et re-

venant jusqu'à trois ou quatre fois, avec une insistance fatigante, sur une idée qu'il ne croit jamais avoir assez mise en lumière.

A l'acte suivant, Raymond et Laurence se retrouvent enseml)le. Raymond a promis à Laurence de s'exiler et il vient lui faire ses adieux :

— Regardez-moi en face, lui dit Laurence. Laissons à d'autres les mesquines combinaisons des amours honteuses et clandestines. Tous les deux, Raymond, nous vak>ns mieux que cela. Xous sommes plus fiers ; nous sommes meilleurs. Entre la souffrance et la bassesse, c'est la souffrance que nous devons choisir. Xotre amour n'est pas de ceux que satisfait la possession heureuse et furtive. Oh ! gardons-le très pur, élevons-le très haut et montons jusqu'à lui. Si je vous cédais, vous rougiriez de moi et c'est parce que je veux toute votre estime que je me défends contre \-ous et contre moi. Aussi... partez...

Vous le voyez I c'est une honnête femme. Et tandis que Raymond va faire ses adieux à l'enfant, Laurence annonce à son mari, à son père, à sa mère son irrévocable résolution de ne plus rentrer au logis conjugal :

— Il n'y a entre nous, dit-elle à son mari, que les liens fragiles noués par le notaire et par le maire. Rien de plus. Pas de famille. De même que l'amour seul fait le mariage, c'est l'enfant qui crée la famille. Nous avons essayé d'en constituer une avec l'enfant d'un autre. Cela ne pouvait pas réussir ; on ne décrète pas la paternité.

— Tu as été coupable, dit-elle à son père, de me mal conseiller ; j'ai été coupable de ne pas te résister.

Et dans un extraordinaire mouvement de passion :

— Ah ! s'écrie-t-elle, si mon malheur pouvait au moins être profitable aux autres î Je voudrais pouvoir crier à toutes celles qui sont aujourd'hui ce que j'étais alors : « Faites ce

que TOUS voudrez, si votre union a été stérile ; mariez-vous, démariez- vous, vous êtes libres et ne pouvez faire de mal qu'à vous-mêmes. Mais si vous avez un enfant, si de vos baisers est né un petit être chétif et affamé de caresses, vous n'aurez pas le droit de détruire la famille fondée pour lui. Tous n'en avez pas le droit ! Vous serez malheureuses, tant pis ! L'avenir d'un enfant vaut bien le bonheur d'une mère I )>

La voilà, la thèse I mais vibrante de quelle émotion ! de quelles larmes trempées ! Oh ! combien se trompent et sur l'idée de l'auteur et sur le drame ceux qui n'y ont vu qu'un revenez-y d'amour d'une femme démariée pour son premier mari ! C'est le berceau qui est le centre de la pièce comme il en est le titre. C'est autour de lui que toute l'action tourne.

J'am-ais souhaité qu'après cette grande explosion de sentiment, M. Brieux se hâtât de conclure. Il a voulu mettre aux prises les deux hommes qui sont l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation horriblement fausse et qui, s'ils parlent de la vraie question, l'enfant, ne peuvent que répéter ce qui a déjà été dit. C'est ce que fait Raymond qui reprend, en philosophe, en raisonneur, le thème qu'avait lancé Laurence dans un emportement de passion. La scène est longue et, à mon sens, inutile. Elle refroidit cette fin, qui devrait se précipiter, puisque le sujet est épuisé.

Il fallait arriver tout de suite au mot de Laurence qui termine la pièce :

— Il y a de l'irréparable entre chacun de vous et moi. Partez, monsieur Chantrel; partez, monsieur de Girieu. Laissez-moi seule ici avec mon père et ma mère et toute à mon enfant.

Dénouement triste, mais logique et vrai. On a dit làdessus : Ah! bah! dans six semaines, elle ira retrouver H. Raymond et se remettra avec lui.

Mon Dieu ! cela est possihle. Mais cela ne prouve (qu'une chose : c'est qu'on raisonne juste, (^uand il ne s'agit que de raisonner, mais qu'on déraisonne, quand il est question d'agir : c'est qu'on est une créature à la fois logique et passionnée.

Mais l'auteur n'a jamais à prévoir le lendemain de son premier acte. Son affaire est de donner aux prévisions posées par lui une conclusion qui soit logique.

Je me suis peut-être étendu trop longuement sur cette pièce, surtout dans une semaine si chargée. Mais il me semble qu'on a été si injuste ponr elle ! J'y avais pleuré de si bon appétit ! J'y avais pris un intérêt si passionné ! et puis, j'aime, même alors qu'il se trompe, et il me paraissait là qu'il ne s'était pas trompé, le talent si loyal et si sobre de Brieux. Il pense et fait penser; ici, de plus, il touche.

2G décembre 1898.

ALFRED GAPUS

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