BRIGNOL ET SA FILLE
Je tiens l'ouvrage de M. Capus pour intéressant, curieux, original même ; oui, sans doute, il y a là dedans un coin d'originalité, et bien que je ne croie pouvoir prédire à la pièce un plus long succès, je puis tout au moins assurer à l'auteur qu'il y a en lui des parties d'écrivain dramatique. Sa comédie a été écoutée avec une sympathie visible, par un public qui regrettait de ne pas s'y amuser davantage, car il en sentait le mérite singulier.
Je vais tout de suite dire à M. Alfred Capus pourquoi il n'y a pas apparence que sa pièce s'impose jamais au grand public ; pourquoi même nous, qui l'avons écoutée avec une curiosité en éveil, nous y avons éprouvé par- ci par- là une fatigue, un malaise, qui confinait à l'ennui. C'est qu'il a essayé de transporter au théâtre les procédés à l'aide desquels M. Flaubert a écrit V Éducation sentimentcile : prendre les gens de condition moyenne, de passion médiocre, de caractère faible et hésitant comme le sont la plupart des hommes, et les regarder agir. Dans la vie réelle, il ne se passe rien ; elle se compose de mille détails insignifiants,
qui reviennent constamment les mêmes. Eh î bien, il n'y a, pour imiter la vie et la reproduire, que de jeter dans le roman ou sur la scène des gens qui soient les premiers venus à travers cette absence d'événements qui la constitue. L'intérêt naîtra de l'observation exacte de la vérité ; chacun se dira, en voyant les personnages aller et venir et tracasser dans leurs occupations journalières : c'est tout comme chez nous.
Oui, mais cette vie réelle est le plus souvent bien plate et elle est presque toujours incolore. Le théâtre a horreur de la monotonie et de la platitude. Il ne me suffit pas à moi, public, qu'on me présente une suite de faits vrais et de conversations prises sur nature. Il faut que ces conversations mïntéressent, que ces faits m'émeuvent ; il faut que, conversations et faits, tous se rattachent à une même idée, à un même centre d'action. C'est un besoin pour moi, un besoin invincible.
Le grand défaut de BrignoJ et sa fille, c'est que la même scène recommence et se répète avec une fatigante uniformité. L'auteur aura beau m'objecter que c'est comme cela que les choses se passent ; que, lorsqu'on est dans une situation, elle ramène sans cesse les mêmes paroles et les mêmes gestes. Je lui dirai que la nature ne se préoccupe pas plus de faire des pièces ou des romans que des paysages ; elle n'a aucun souci d'art, l'indifférente nature. Ce n'est pas tout : les personnages de M. Alfred Capus parlent une langue, qui est celle de la vérité, mais qui ne passe point la rampe. Les phrases ne font point balle ; les mots ne sont ni reluisants ni sonores. Il y en a beaucoup de charmants ; mais il faut que le spectateur se donne la peine de les découvrir et de les ouvrir. Il est certes récompensé de sa peine. Mais au théâtre, je n'en veux prendre aucune. Nous sommes tous ainsi faits.
Ces défauts viennent plutôt 'd'un faux système que du tempérament même de T écrivain. Voilà pourquoi j'ai, après avoir entendu cette première œuvre de M. Alfred Capus, une grande confiance en lui et que je l'eno-age fortement à se tourner vers le théâtre, où nous manquons d'auteurs jeunes qui aient un grain d'originalité dans l'esprit.
M. Alfred Capus esu né observateur ; il a le don de voir. Son Brignol est vrai et vivant. Il a été avocat à Angoulême; mais, le métier ne rapportant rien, il est venu fonder à Paris un cabinet d'aifaires, au grand désespoir de son beau-frère, M. Yalpierre, un digne magistrat de province qui n'estime rien tant que la robe. Brignol n'a point réussi dans ses entreprises; c'est un de ces hommes d'imagination, à qui manquent toutes les qualités solides : le goût du travail, l'exactitude, l'énergie de caractère. Ils sont toujours dans le rêve et croient que les alouettes leur tomberont toutes rôties dans la bouche. Quelques-uns de mes confrères ont, à son propos, rappelé Mercadet. Il est le contraire de Mercadet. Mercadet est toujours en lutte ; il est fécond en ressources et, aussitôt son parti bien pris, il va de l'avant avec une furie allègre. Brignol parle toujours de la grande affaire qu'il a en train, et il n'en a d'aucune sorte, des millions qu'il va empocher, et ces millions fantastiques sont hypothéqués sur les brouillards de la Seine ; mais il s'en remet au hasard qui doit les lui apporter ; il parle toujours et n'agit point. C'est à peine si, pour se délivrer d'un créancier qui l'assiège, d'une réclamation qui surgit, il s'avise d'un expédient ingénieux. Il se tire des difficultés présentes par de belles phrases dont il éblouit ceux qui ne le connaissent pas ; mais il ne prend aucune précaution pour l'avenir : il se dit que dans la vie tout finit toujours par s'arranger ; ça s'arrangera donc. Et il va, tête levée, perdu dans son rêve, content et serein, a tra-
vers d'effroyables complications : trois termes de loyer non payés, la saisie en perspective, un remboursement à faire, sans le premier sou pour y parer.
Est-ce un honnête homme ? est-ce un fripon ? La plupart des hommes ne sont franchement ni Fun ni l'autre. Il n'est pas honnête homme, puisqu'il joue avec les fonds qu'on lui confie; mais ce n'est pas un fripon, car il ne joue qu'avec l'intention de mettre son commettant en part de gain ; il a, en effet, la certitude de gagner. C'est un rêveur.
Eh ! bien, ce caractère qui n'est pas rare est bien curieusement observé et rendu. M^^^ Brignol est d'une psychologie plus raffinée et plus délicate. C'est une très aimable fille, foncièrement honnête et chaste, car elle a été élevée par sa mère, qui est une Valpierre, c'est-à-dire une fille de magistrat et qui voit avec épouvante se creuser chaque jour le gouffre de la dette où dégringole son mari. Mais elle a du sang de son père dans les veines ; elle s'est, depuis son enfance, habituée à distinguer le coup de sonnette d'un créancier, à voir croître sur le bureau de son père les liasses de papier timbré. Quand son père est aux prises avec un fournisseur ou un client qui élève la voix trop fort, elle entre, sans faire semblant de rien ; elle leur en impose, les désarme par sa seule présence et rit tout bas du bon tour qu'elle a joué ; je ne suis pas bien sûr qu'elle croit aux millions de son père ; mais elle l'admire pour sa fertilité d'imagination. Elle en tient bien un peu elle-même ; mais cela chez elle est corrigé par un fond de bon sens, que l'expérience a aiguisé. C'est une fille très moderne, et pourtant très réservée, très pudique, une fille délicieuse, et qui a été délicieusement jouée par M"® Lecoute. M'^*" Leconte, cette jolie laide, comme nous disions autrefois de M"*' Delaporte avec qui elle a des analogies de talent, est, à
cette heure, la plus aimable ingénue de Paris. C'est une vraie artiste, celle-là, une artiste authentique.
C'est encore un type pris sur le vif de la réalité que celui du cummandant. Il est joueur comme les cartes. Il lui reste une somme ronde de 30.000 francs ; s'il les garde, il les perdra. Il les remet aux mains de Brignol, qui les fera valoir. Mais un jour il est pris de la nostalgie du jeu ; il vient réclamer ses 30.000 francs. Brignol, qui ne les a plus, lui démontre la grandeur de la sottise qu'il va commettre. Le commandant s'entête : il donne vingt-quatre heures, pas plus, pour qu'on lui rende la somme ; et rien n'est plus comique que ses lamentations sur ces vingt-quatre heures ]jerdues, juste en un jour où il se sent en veine. Ce brave homme, qui connaît son vice, qui se le reproche, qui s'y abandonne, qui s'en va répétant sans cesse : a Je sais bien que je les perdrai, ces 30.000 francs ; c'est comme s'ils étaient perdus ! » est un personnage très vrai, que Dieudonné a personnifié de la façon la plus amusante.
Les deux autres types d'hommes d'aifaires, l'un grossier et brutal, l'autre coureur de femmes, m'ont paru d'une observation moins exacte et moins aiguë. Ils n'ont pourtant rien de banal, mais ils se détachent avec moins d'intensité. Je ne crois pas utile de vous exposer par le menu la fable imaginée par M. Alfred Capus ; il n'y tient guère, j'imagine, et ce n'est pas par là que vaut sa pièce.
2(^ novembre 1804.