ÉDUDE GÉNÉRALE SUR SON THÉÂTRE
Lu première représentation à! Une Amie a été donnée en 186"). C'est M. Emile Bergerat lui-même qui m'a rappelé cette date ; car il avait écrit, il y a quelques jours, dans un de ces articles où je lui sers de tête de turc, que je lui avais en 1865 décerné son premier éreintement. J'ai eu la curiosité de relire ce que j'avais écrit de sa piécette. A cette époque-là, je n'avais pas encore passé au Temps; j'exerçais la critique à Y Opinion nationale, un journal aujourd'hui disparu, mais qui, grâce au talent de M. Gruéroult, avait alors un succès prodigieux. En retrouvant ce feuilleton dans les catacombes de ma collection, tous mes souvenirs d'autrefois me sont remontés à la mémoire.
Quelques mois auparavant, j'avais vu un jour entrer chez moi, au petit cinquième où je logeais en ce temps-là, un petit jeune homme portant sous son bras de gros manuscrits. Il avait dix-neuf ans et n'en paraissait guère que dix-sept, très délibéré d'allures, les yeux vifs, la physionomie éveillée. Il se recommanda à moi des souvenirs d'une liaison qui avait jadis existé entre sa famille et la mienne ;
il me rappela que dix ans auparavant, lui écolier, moi professeur en vacances, je lui avais corrigé des vers latins.
C'étaient des vers français qu'il m'apportait cette fois. Je me mis en devoir de les écouter avec cette bienveillance résignée dont les porteurs de manuscrits nous ont fait l'habitude. Je fus un peu surpris, non qu'il y eût dans tout cela une pièce supérieure ou même vraiment bonne d'un bout à l'autre ; mais c'était parfois un tour d'idées particulier, une expression inattendue et brillante, un éclair à travers du fatras. Je donnai à ce néophyte beaucoup d'éloges et quelques conseils, dont le premier était de jeter ces essais au panier, d'étudier beaucoup et d'attendre deux ou trois ans encore avant d'écrire pour le public.
Mon jeuue homme me remercia avec effusion, et six semaines après il m'apportait une comédie en cinq actes, tout simplement. Je la lus; je me méfiais pourtant déjà des manuscrits et les regardais avec une frayeur qui s'est accrue avec l'âge. Je la lus néanmoins par curiosité, par intérêt. Une si naïve et si superbe confiance m'étonnait, m'attirait. Nous n'étions pas si précoces dans ma génération. Jamais il ne nous fût entré dans la tête d'écrire sur les bancs du collège une grande comédie de mœurs en cinq actes.
Celle que m'avait apportée le jeune Emile Bergerat était précisément ce qu'elle pouvait être : un prodigieax fouillis de scènes extravagantes ou naïves. Et cependant, à travers le désordre d'une action folle, se rencontraient épars quelques traits d'observation juste. Un des caractères de la pièce avait été copié sur une personne que je me trouvais avoir connue autrefois, et le portrait, d'une touche asse& nette, était ressemblant.
L'auteur me demanda sérieusement à quel théâtre je lui conseillais de porter son œuvre.
— Je vous conseille, mon jeune ami, lui dis-je, de la fourrer dans un grand tiroir et de mettre beaucoup de livres par- dessus. Vous la retrouverez un beau matin, dans une dizaine d'années, toute poudreuse, et vous aurez, j'imagine, quelque agrément à la relire.
— C'est bien, monsieur, je vous remercie. Et il remporta gaillardement son manuscrit.
Deux ou trois mois s'écoulèrent; je le vis un jour revenir à la maison tout radieux.
— Eh ! bien, c'est encore moi. J'ai lu ma pièce à la Comédie-Française ; elle a été reçue, on va la jouer.
— Comment ! votre pièce ! celle que vous m'avez apportée et lue ?
— Oh! non! Celle-là, elle est dans mon tiroir; vous savez bien, le tiroir que vous avez dit ; mais une autre, un petit acte en vers qui a pour titre : Une Amie.
Et là-dessus il me conta ses espérances et ses joies; son cœur débordait. Cela faisait vraiment plaisir de voir un enfant si heureux. Il mordait dans son succès comme un bébé dans une tartine de confitures. Songez donc! à dix-neuf ans être joué au Théâtre-Français, donner sa première comédie avant d'avoir fait sa première barbe ! que d'illusions ouvertes à un esprit jeune et dont la défiance de soi n'est pas le défaut! Ces illusions ne furent pas renversées au jour de la première.
J'avais eu, mon cher Bergerat, l'idée de vous tendre un piège. Je voulais, sans vous en rien dire, copier, sans en changer un mot, le feuilleton dont vous avez dit (ne vous le rappelant plus) que c'était le premier éreintement que je vous eusse décerné. Le lendemain, vous vous seriez, avec votre bonne grâce ordinaire, égayé sur un changement d'o-
pinion dont tous auriez cherché le motif ; je vous aurais laissé donner dans le panneau, et puis doucement, de mon ton de bonhomie accoutumée, je vous aurais dit : ce Vous savez, ami Bergerat, ce n'est pas moi qui ai changé, c'est vous qui ne vous êtes plus souvenu ; c'est vous qui êtes la victime de l'idée fixe. » Mais ces petites malices ne sont plus de mon âge. Je vais donc vous resservir ce que j'ai pensé jadis de votre début, et je vous préviens que je n'ajoute ni ne retranche une syllabe :
« La petite pièce que nous a donnée la Comédie-Française est joliment faite et elle a joliment réussi. C'est un ingénieux marivaudage entre un duc et une marquise du xviii6 siècle. Le duc a trompé la marquise ; la marquise lui propose de n'être plus qu'amis, bons amis. Va pour l'amitié; on cause, on s'abandonne, et l'on en revient peu à peu à l'amour.
« La donnée n'est pas bien neuve , tous les détails n'en sont pas également scéniques. Quelques jolis vers semés par-ci par-là ont été saisis au passage et applaudis :
Et si dans ce bas monde existe le bonheur, Il est dans l'habitude et l'amitié...
dit la marquise, et le duc répond :
D'honneur, Voilà le paradis, mais, foi de galant homme, Je ne prise que peu ce paradis sans pomme.
La conclusion est spirituelle :
Aimons-nous donc encore, mais l'amour s'en ira,
soupire la marquise, et le duc s'écrie :
Raison pour en jouir tant qu'il nous restera. Après nous, c'est la fin, comme dit la Sagesse ; Abusons du bonheur, tant que Dieu nous le laisse !
Aimons ou n'aimons pas ; mais jamais à demi : Quand on n'est plus amant, à quoi sert d'être ami?
<( Yoilà des vers très galamment tournés ; ils ont été dits à merveille par Leroux, qui a c< mservé les traditions d'impertinence légère des marquis de l'ancien régime, et parla toute belle Mme Leroux, qui est venue annoncer au public le nom de l'auteur : il s'appelle M. Emile Bergerat. »
Yoilà mon prétendu éreintement. Avouez, mon cher Bergerat, que, pour en avoir gardé la peau si longtemps froissée, il faut l'avoir diantre ment sensible. Quelques-uns de mes confrères m'ont paru avoir été moins doux cette semaine pour votre piécette. Mais moi, je m'en tiens à ce que j'en ai dit autrefois, n'aimant pas à changer sans un motif très déterminant. Vous n'avez pas vu cette reprise, puisque vous passez en ce moment — heureux homme ! — vos journées au soleil sur le bord de la mer. C'est Boucher et Wl Nancy-Martel qui vous l'ont jouée. Boucher est un excellent comédien, qui s'est lentement formé sur les grands modèles, qu'il a étudiés avec soin. Il n'a peut-être pas la grâce sémillante de Leroux, qui excellait à chasser de son jabot un grain de tabac et à pivoter sur un talon rouge. Il a ralenti le mouvement ; mais il a fait très agréablement sentir, avec sa diction mordante et spirituelle, ce qu'il y a de gentil et parfois de précieux dans cet aimable caquetage. Mlle Nancy-Martel est une élégante et jolie marquise ; ces rôles du xvine siècle vont très bien à l'air de son visage et à sa taille. Elle a le badinage hautain et parfois, ce qui est moins dans la note, un jeu nerveux. Vous n'avez pas à vous plaindre de vos interprètes.
Aviez-vous si raison de vous plaindre de moi ? Une fois mis en goût de chercher dans mes vieux feuilletons ce que j'avais dit de vos pièces, je me suis amuse à les relire. Oh ! la besogne n'a pas été longue ; car si votre bagage d'ours
et de fours est considérable, il s'y trouve beaucoup plus d'ours qui sont restés dans leur fosse, que de fours, qui ont eu l'honneur d'ouvrir devant le public leur bouche noire. Ces fours, il est très vrai que je les ai constatés; ce n'était pas ma faute. C'est le lapin, c'est vous, mon cher Bergerat, qui aviez commencé. J'ai eu pourtant une surprise, et vous partagerez sans doute mon étonnement, car vous ne me paraissez pas avoir beaucoup plus de mémoire que moi. Comme j'en étais arrivé à une grande comédie en cinq actes que vous avez donnée à l'Odéon, en 1883, sous ce titre : le Nom, je me suis aperçu que, loin de vous avoir été, comme vous l'allez répétant sans cesse, hostile de parti pris, c'est moi qui vous avais défendu contre la mauvaise humeur de la presse, qui avais réagi contre les froideurs du public : c'est moi qui, à trois reprises, dans trois feuilletons, oui, dans trois feuilletons, avec cette ténacité qui est chez moi un trait de caractère, avais cherché à mettre en saillie ce qu'il y avait, à mon sens, de génial dans votre drame. Savez-vous bien qu'à ce propos j'ai parlé de Shakespeare et v^iis en ai rapproché, rien que cela !
Tous rappelez-v< :>us la conclusion de mon premier article :
« Elle est pleine de talent, cette diable de pièce. Il s'y trouve un premier acte délicieux, une scène neuve et superbe au quatrième acte, un rôle admirablement composé, et çà et là des fragments de scène étincelants, de lumineuses poussées de style. Il y aurait là dedans de quoi faire trois succès, et le succès est incertain ! »
Et sur ce mot, j'étais reparti ! Et comme un de mes confrères m'avait reproché d'avoir signalé comme neuve et originale une scène qui, disait-il, était connue et vieille, j'avais pris la balle au bond, et me voilà bataillant pour vous , pour votre scène :
« Ce qui en fait la mérite, éciïvais-je le lundi suivant, ce n'est pas la situation en elle-même qui est, en effet, assez commune, c'est la façon dont elle a été accommodée et présentée au public :
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne,
dit un vieil adage. Il en va de même au théâtre. Ce qui fait l'originalité d'une situation, ce n'est pas le plus souvent la situation même, c'est la forme particulière qu'a su lui donner l'auteur.
Ici, quelle est la situation en soi ?
Un prêtre a reçu en confession la révélation d'un secret qui intéresse fortement un tiers. Le tiers vient au prêtre et lui en demande communication.
— Je ne puis, répond le prêtre, je suis lié par le serment de discrétion professionnelle.
Le tiers insiste ; le prêtre a beau sentir toute la force des arguments dont son interlocuteur le presse, il persiste à garder un silence qui est pour lui le devoir strict.
Cette situation , en effet, si on ne la considère que dans sa généralité, est si fertile en effets dramatiques qu'elle a dû frapper les yeux de beaucoup de dramaturges, et il ne saurait y avoir aucune originalité à la porter une fois de plus au théâtre. »
Ici, je donnais quelques exemples, que je supprime pour ne pas allonger cette citation outre mesure, et je poursuivais en ces termes :
c Aussi n'est-ce point cette prétendue trouvaille que j'ai louée chez Bergerat, mais la façon dont il l'a mise en œuvre. Le fond est à tout le monde ; la forme lui est personnelle.
Le curé que M. Bergerat nous peint n'est pas un curé idéal, le curé traditionnel de tous les drames, le curé en
soi. C'est un curé qui est en même temps un homme. Il est né d'une famille noble entre toutes ; il est marquis, son frère aîné étant duc ; il a conservé tous les instincts chevaleresques en même temps que tous les préjugés de sa race ; c'est un prêtre dont les aïeux ont combattu aux croisades et qui s'en souvient.
Lui aussi, il a l'orgueil du nom et il tient, comme son frère, à ce que ce nom se perpétue. Ce frère n'a pas de descendance directe, il ne peut plus en avoir: après la mort de tous deux, le nom, illustré par tant de preux, le nom des d'Argeville, tombera dans l'oubli du néant.
Or, un fils est né au duc, sans qu'il le sache, de ses amours passagères avec une jeune roturière qui s'est mariée ensuite. Le prêtre a dès l'origine appris par la confession le mystère de cette naissance ; et depuis vingt ans, dans l'ombre et le silence, il s'est voué à la tâche d'élever ce dernier né des d'Argeville qui ne porte que le nom vulgaire de Blondel. Il s'est dit qu'un jour Dieu le récompensera de son abnégation et de son zèle en restituant son vrai nom et son vrai titre à celui qui passe pour le fils d'un paysan roturier, et qui est digne par son visage, par son esprit, par ses grandes manières, de la race à laquelle il appartient.
C'est alors que le duc, averti et mis sur la voie par un incident fortuit, arrive chez son frère et lui demande la vérité. La scène est exquise et vraiment nouvelle, quoi qu'on dise :
Le duc presse, supplie, conjure : tant qu'il ne lui présente que des arguments mondains, tant qu'il ne cause avec lui que comme un gentilhomme avec un gentilhomme, comme un frère avec son frère, le marquis répond sur le ton de plaisanterie aimable que gardaient volontiers les nobles de l'ancien régime. Mais le duc insiste et finit par mettre en cause le confesseur. Le prêtre se lève, et d'un
geste superbe, prenant un crucifix qui est sur la table, le place entre son frère et lui :
— On ne passe pas ! lui dit-il.
Le jeu de scène est d'un grand effet, et le mot admirable. Pourquoi? Eh! mais, c'est que lui seul pouvait le dire. Ce n'est pas là le geste et la parole du prêtre en général; c'est le mot d'un prêtre marquis, descendant des croisés, qui a des instincts belliqueux, qui serait soldat du roi, s'il n'était prêtre du Christ. On ne passe pas /c'est le cri que leur père a dû jeter à Fontenoy ; c'est le cri qui doit frapper le duc au cœur. Le mot est shakespearien.
Voua voyez là que la situation a pris une forme particulière, et e!est précisément cette forme qui fait l'originalité de la scène... »
Si c'est cela que vous appelez un éreintement , mon cher Bergeratî Votre pièce, malgré ses grandes qualités et ses belles parties, n'a réussi qu'à moitié devant le public. Voulez-vous savoir pourquoi ? Ce pourquoi-là, c'est ce qui vous a toujours empêché, ce qui vous empêchera toujours, je le crains, d'avoir au théâtre un succès très franc. Vous avez l'esprit fumeux. Je sais bien ce que vous m'avez dit un jour :
— Moi, pas clair! vous êtes-vous écrié! Mais je n'ai qu'une prétention au monde, c'est d'être le plus clair des écrivains.
Vous vous trompez, mon ami. Vous avez d'autres prétentions, et qui, heureusemeut pour vous, sont plus justifiées. Votre esprit ressemble à ces torches de résine, d'où se dégage une fumée, épaisse et noire, à travers laquelle luit une flamme jaune qui éclaire à peine. Vienne un coup de vent, la fumée se rabat, la flamme de la torche jaillit en grosse gerbe et tout à coup jette pour un moment une clarté éblouissante.
Tenez ! j'écoutais l'autre jour cette petite pièce qu'on vient de reprendre de vous à la Comédie-Française : Une Amie. Le sujet n'en est pas bien compliqué, n'est-ce pas? Eh î bien... Il n'est pas exposé ni conduit d'une façon nette. On n'arrive à la vue claire de la thèse qu'après des détours qui laissent quelque temps l'esprit incertain et, le thème une fois exposé et compris, vous n'allez pas par la ligne droite au dénouement.
Ce défaut de clarté, je le retrouve dans toutes vos pièces. Dans le Nom, qui est le meilleur de vos drames, sans contredit, c'est lui qui a gâté une des plus belles scènes que vous avez jamais trouvées et qu'il y ait au théâtre. Ce jeune Blondel, qui est né d'un duc et qui porte le nom d'un paysan, se trouve un jour revendiqué par ses deux pères, l'un qui lui a donné son sang, l'autre qui lui a donné son nom. Aucun des deux ne veut céder, dans ce débat où chacun discute passionnément sur le mérite respectif de ces deux noms, l'un comptant les exploits de ses aïeux et la gloire qu'ils ont versée sur la patrie, l'autre alléguant l'humanité affranchie et la liberté conquise par les roturiers. La scène est d'une allure superbe ; l'effet en a été médiocre. Pourquoi? c'est que, comme toujours, vous aviez oublié d'éclairer votre lanterne.
Au lieu de nous montrer dès le premier acte, dans le vieux Blondel, un roturier grandiose et farouche, entêté de 1789 et portant dans ce préjugé d'espèce nouvelle la même obstination et la même raideur que le duc, vous ne nous l'aviez peint que comme un brave homme, tout entier an chagrin de n'être pas le vrai père de celui qu'il aime comme son vrai fils. Un auteur dramatique qui nous met un duc en scène n'a pas besoin d'insister sur le prix que le duc attache à son nom; tout le public le sent d'avance; c'est un sentiment conforme à la convention. Mais si vous
attribuez un préjugé de cette sorte à un paysan, il faut me le dire, et dix fois plutôt qu'une. Et nous revenons ainsi à l'axiome de Dumas : le théâtre est l'art des préparations: sans préparations, point de clarté; sans clarté, point de théâtre.
Vous voyez que je cause sérieusement avec vous ; et, si je le fais, croyez bien que c'est parce que, en dépit de vos insuccès légendaires, je crois qu'il y a en vous une force; que vous possédez quelques-unes des aptitudes qui font l'auteur dramatique. Ce qui vous a manqué, c'est la défiance de ce que vous faites, c'est le travail patient qui éclaircit lentement les idées et qui met les choses au point. Vous croyez que tout le monde vous comprendra parce que vous vous comprenez ; que tout le monde sera content, parce que vous êtes content vous-même. Vous vous dépitez ensuite qu'on ne le soit pas. Vous vous en prenez à l'ineptie des directeurs, à la malveillance des critiques, à la sottise et à l'imbécillité du public, à la cabale, à tout le monde en un mot, sauf à vous, qui êtes le seul coupable, qui avez gaspillé en improvisations hâtives des dons admirables.
Dans notre métier même de journaliste, où vous êtes de premier ordre, si vous saviez que de fois on hésite sur le thème qui fait le fond de votre article ! Quand par aventure, étant tombé sur une idée juste ou non, fausse ou vraie, cela importe assez peu, vous l'avez tout de suite empoignée et l'avez d'un seul jet lancée jusqu'à la signature, c'est un chef-d'œuvre étourdissant de drôleries imprévues : alliances de mots bizarres et suggestifs, épithètes pittoresques et amusantes, locutions détournées de leur sens ordinaire et secouant l'esprit par une signification nouvelle et inattendue, cascades d'images fantaisistes, que sais-je ? Je ne puis m'empêcher alors de dire, même quand je fais les frais, et cela m'arrive plus souvent qu'à mon tour, de cette impro-
visation verveuse : « Tiens, voilà un bon Caliban! Avezvous lu le Caliban de ce matin ? Il est très réussi ! »
Mais ce sont des hasards ! Vous vous targuez de n'avoir pas profité de l'enseignement universitaire. Cela se voit et de reste. L'Université enseigne avant tout l'art du développement, qui consiste à prendre une idée, à l'exposer clairement, et à la suivre ensuite, de conséquence en conséquence, jusqu'à la conclusion qui la termine. Vous pouvez en rire : de quoi ne blague-t-on pas ? Mais il n'y a rien de plus stérile que la blague. La vérité — une vérité fâcheuse — c'est que l'absence de cet art, qui est au théâtre une condition essentielle du succès, a gâté chez vous les plus beaux dons et vous a réduit à gambader, un peu à contre-cœur, j'imagine, et peut-être même en rageant tout bas, sur vos volumes d'ours et de fours, dont vous vous êtes fait un piédestal ou, si vous aimez mieux, un tréteau.
Scribe , mon ami , et vous avez trop d'esprit pour ne pas vous en rendre compte dans votre conscience, Scribe, que vous me jetez toujours à la figure, n'a rien à voir en cette affaire. Si vous étiez moins jeune — un auteur dramatique qui n'a pas réussi est toujours jeune, demandez à Jean Jullien — si donc vous étiez moins jeune, vous sauriez que, lorsque j'entrai dans la critique en 1859, Scribe était déjà démodé et que sa vieillesse fut attristée par l'indifférence gouailleuse avec laquelle le public accueillit ses dernières pièces. Il y a eu depuis lui deux ou -trois révolutions dans notre goût dramatique : Dumas et Augier ont apporté une manière nouvelle, des procédés que n'avait pas connus le vieux maître de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Est-ce que le public leur a fait mauvais visage ? Est-ce que je n'ai pas été l'un des hérauts les plus écoutés, les plus notoires, de ces rénovateurs ? Partout où il y a espoir d'un renouvellement de l'art dramatique, j'y cours comme au
feu. Mais encore faut-il que, sous prétexte de renouveler l'art dramatique, on ne commence par l'égorger, comme fit Médée pour Créon ; que, pour le rajeunir, disait-elle, on ne le mette pas à bouillir, pauvre oiseau plumé, dans une marmite Scandinave.
Les conventions changent tous les cinquante ans a peu près au théâtre. Mais il en est d'immuables parce qu'elles sont les conditions mêmes de l'art dramatique. Ce sont précisément celles-là qu'on prétend renverser aujourd'hui. Je me mets en travers. Croyez bien, mon cher Bergerat, que je me moque — vous m'entendez bien — des ficelles de Scribe; j'en admire l'ingéniosité chez Scribe, qui avait le mérite d'être un inventeur ; mais du diable si j'en ai jamais recommandé l'imitation ! Il faut connaître Scribe, il faut l'étudier et ne point l'imiter. Où voyez-vous que le public, que vous prétendez hypnotisé par moi, soit inféodé à l'école de Scribe ? Est-ce qu'il n'a pas, en ce dernier demi-siècle, accordé au théâtre de Musset un prodigieux applaudissement, dont j'ai pris ma grande part ? Est-ce qu'il n'a pas fait à Meilhac des succès énormes, et qui plus que moi a soutenu, aimé, loué, exalté Meilhac ?
Ah ! que j'eusse voulu rendre, en lançant vos pièces au succès, le même service à l'art et au public. Ce n'est pas ma faute ; c'est vous qui ne vous y êtes pas prêté. Tous, mon ami, vous avez beau vous plaindre et prendre l'univers à témoin, vous avez eu quatre ou cinq fois au moins l'occasion de vous produire sur la scène, et comme on dit dans la langue d'aujourd'hui, de vous y affirmer. On ne vous a point tant que cela étouffé sous le boisseau. Vous avez vu plusieurs fois votre rêve prendre corps et se réaliser de l'autre côté de la rampe. C 'est le public qui l'a dissipé d'un souffle ; et comme, après tout, écrivant pour le théâtre, vous écriviez pour le public, puisque le théâtre ne se peut concevoir sans public,
vous n'avez pas à récriminer contre un juge choisi par vousmême. C'est lui qui, à diverses reprises, vous a condamné ; c'est lui et non pas moi, qui, une fois au moins, vous ai défendu contre ses répugnances.
Il est peu logique de s'adresser au public, de lui proposer une œuvre, et, quand il a marqué qu'il la trouvait mauvaise, de le traiter d'idiot, de crétin et de goitreux.
Mais, mon ami, vous deviez bien le connaître avant de la hasarder devant lui. Si vous aviez un tel mépris pour son jugement, d'où vient que vous l'avez sollicité ? C'est vous qui êtes illogique de vouloir qu'un crétin ait l'esprit d'apprécier votre chef-d'œuvre à sa valeur !
C'est ce qui m'étonne toujours chez les jeunes gens des nouvelles écoles. Ils m'invitent à voir leurs pièces, ils me supplient d'y venir, ils me conjurent de donner mon avis ; moi, je le donne bonnement, comme on me l'a demandé, et tout aussitôt ils m'appellent vieille bête ou pachyderme ramolli.
Moi, je veux bien, Dieu me garde de contester ! mais je ne puis me défendre de penser à part moi : Ces jeunes gens sont vraiment de drôles de corps ! Pourquoi diantre ! tenaient-ils tant que cela à savoir sur leur pièce l'opinion cl* un pachyderme ramolli ? Ils ne vont pas demander la sieune à l'otarie malade du Jardin des plantes ; ils me considèrent comme étant fort au-dessous ; quelle singulière idée de m'interroger ! Pourquoi se fâchent -ils qu'un idiot ne laisse échapper que des sottises ?
Vous-même, mon ami, vous m'étonnez avec vos inconséquences. Vous criez partout que je n'ai aucune influence sur le public ; et en cela vous avez raison ; je l'ai bien vu, le jour où je me suis démené sans succès pour faire réussir le Nom. Mais vous ajoutez ensuite, quand vos pièces tombent, que c'est de ma faute si elles sont tombées. Comment pour-
rais- je, n'ayant point d'action sur la foule, L'empêcher de s'y rendre, si elle en avait envie ?
Xon, mon cher Bergerat, croyez-moi : vos pièces ne sont culbutées par le public que parce qu'elles ne sont pas bonnes; je n'y suis pour rien; et si elles ne sont pas bonnes, c'est qu'elles ne sont pas claires. Car vous avez dix fois plus de talent qu'il ne faut pour en faire de bonnes. Vous ne vous donnez jamais pour écrire le temps d'attendre que l'ébullition de votre cerveau se soit calmée et que la pensée, au lieu d'y tourbillonner, ait donné, en tombant au fond, un précipité net, solide et clair.
Je souhaite vivement qu'un jour vous trouviez votre belle, comme disaient nos pères; car, ce jour-là, nous nous réconcilierons. C'est une remarque que j'ai faite depuis trente-cinq ans : il n'y a pour m'en vouloir à mort que les auteurs qui ne réussissent point ; celui dont la pièce va aux nues me trouve volontiers du talent et me serre la main. Ah ! comme je voudrais que la vôtre tombât dans la mienne ! Mais je le désire plus que je ne l'espère.
6 août 18'J4.
PAUL DÉROULÈDE