OTHELLO
La Comédie-Française nous a rendu, cette semaine, Y Othello de Shakespeare traduit ou adapté, comme on voudra, par M. Jean Aicard. La pièce n'avait paru sur aucun théâtre français depuis 1828, où la version d'Alfred de Yigny n'eut que quelques représentations. Othello était donc pour nous tous une nouveauté. Car ce n"est pas connaître une œuvre de théâtre que de l'avoir cent fois lue et relue ; il faut la voir aux chandelles, comme disaient nos pères. Je l'avais bien vu, pour ma part, en italien et en anglais ; mais c'est une telle souffrance et un si vif dépit d'entendre une pièce dans une langue que l'on ne comprend pas, que tout le plaisir de la représentation en est gâté. Je rends doncgrâce à Aicard de nous avoir apporté en français la pièce de Shakespeare. On l'a beaucoup chicané dans les journaux sur les libertés qu'il avait prises avec l'original : on lui a prouvé, et même de façon assez aigre, qu'il était resté audessous du poète qu'il traduisait. Il s'en doutait bien un peu, j'imagine.
Je me montrerai moins exigeant. Je suis ravi que M. Aicard non- ait donné un Othello, qui fût jouable. Il a dépensé à ce travail ardu de la traduction d'un chef-d'œuvre.
beaucoup de temps, de peine et de talent. Il a joint, à une parfaite intelligence du texte, un grand respect pour le maître. Il u'a retranché ou modifié que ce qui n'était point compatible avec l'état de nos mœurs et les habitudes de notre théâtre. Il faut dire à sa décharge qu'il n'a fait en cela qu'imiter les Anglais qui sont, malgré leur dévotion pour Shakespeare, forcés de l'émonder et de l'adoucir, pour le transporter à la scène.
Toute la question qui s'est si vivement débattue ces jours- ci parmi les critiques, se réduit à ces deux termes : Taut-il mieux que, par respect pour le génie de Shakespeare, on laisse son œuvre dans le livre sans la jouer jamais ? N'estil pas préférable, et pour lui et pour le public, qu'on la réduise aux nécessités du théâtre et qu'on la livre à l'admiration de la foule ?
Jean Aicard a fait de son mieux pour Othello ce qu'on avait fait avant lui pour Hamlet, pour Jlacbeth, pour le EoiLear, pour la Mégère apprivoisée. Je tiens qu'il a rendu service au poète et à nous, et je l'en remercie de tout mon cœur; sans lui, je n'aurais jamais vu Othello, et ce m'eût été un profond chagrin.
Yous n'attendez pas que je vous analvse Othello et que je vous en fasse une critique. Tout a été dit sur ce chefd'œuvre, et vous avez sûrement votre opinion faite. Je ne veux que vous conter les impressions par lesquelles nous avons passé dans cette soirée mémorable.
Le premier acte est une merveille d'exposition. Nous n'avons rien de pareil dans notre tragédie classique. Brabantio, le père de Desdémone, appelé à sa fenêtre par les cris d'Iago et de Rodrigo ; la conversation où il apprend la fuite de sa fille avec le More; puis ses plaintes au Sénat assemblé ; la défense d'Othello, la comparution de Desdémone, tout est en action ; une action claire et rapide. Les
récits eux-mêmes prennent une forme dramatique. Nous faisons connaissance tout de suite avec cet abominable Iago, avec ce niais héroïque d'Othello, avec cette douce et aimable Desdémone et l'acte se termine sur un mot qui nous ouvre un jour terrible sur ce qui va suivre.
Othello, prends bien garde ! une fille si chère Peut tromper son époux ayant trompé son père.
Tout cet acte est mis en scène de façon très pittoresque à la Comédie-Française, et vivement enlevé, comme il doit l'être. Xous voyons d'abord comment Mounet-Sully a compris le personnage du More : un grand enfant, tendre et bon, qu'on mènera par le bout du nez, mais capable de sursauts terribles, d'effroyables violences. Pourquoi l'a-t-il fait si noir de visage ? Othello n'est pas un nègre ; c'est un More. Une teinte de bistre aurait suffi. Il y a vingt ans, Mounet-Sully joua dans une représentation à bénéfice le cinquième acte à? Othello. Il descendit costumé comme il est aujourd'hui, et le visage passé au cirage. Got le regarda longuement et lui dit :
— Très bien ! mon ami, mais où est votre horloge ?
Le second acte... Ah ! dame, le second acte est bien vide. Je me souviens qu'il y a vingt-cinq ans, comme je pressais M. Perrin, qui avait alors sous la main et Mounet-Sully plus jeune et Mme Sarah Bernhardt en pleine possession de sa voix d'or en ce temps-là, de profiter de l'occasion pour monter Othello.
— Oui, me disait-il, mais il me faudra dépenser 50.000 francs pour boucher l'énorme trou du second acte. Etes-vous sûr que nous rentrerons dans nos frais ?
Je ne crois pas qu'il en ait coûté une si forte somme à Claretie. Mais il est certain que tout ce second acte n'est
que du spectacle. Il ne s'y passe rien ou presque rien ; les épisodes qu'y a semés Shakespeare, outre qu'ils sont un peu confus, même dans le livre, n'ont pas grand intérêt. On en a retranché ; on pourrait en supprimer encore. L'acte est long- et paraît interminable.
Heureusement le troisième est une des plus belles choses qu'il y ait dans aucun théâtre, et des plus poignantes, et des plus achevées.
Il se compose de l'entretien plusieurs fois coupé et repris où le traître Iago distille goutte à goutte dans l'oreille d'Othello le poison de la défiance ; où il fait naître, excite, avive ses soupçons avec une joie maligne. Oh ! que la scène a été supérieurement jouée par Paul Mounet, par Mounet- Sully.
Paul Monnet a eu le bon sens de ne point faire d'Iago un ténébreux et sombre coquin; c'eût été le réduire aux proportions d'un troisième rôle. Non, c'est Iago qui conduit le drame. Il est. cet Iago. un dilettante de la perversité; il fait le mal pour la joie de le faire et de le faire artistement. Il y applique ses merveilleuses facultés de psychologue. Bon compagnon d'ailleurs, très spirituel, toujours l'air ouvert et riant, se délectant à s'entendre appeler l'honnête Iago, parce qu'il se prouve ainsi sa supériorité.
Voua rappelez-vous, dans la Denise de Dumas fils, le por- I trait que faisait Thouvenin d'un délateur de ses amis :
ce II éprouvait dans ce métier des voluptés d'une finesse inexprimable. Il me disait que, quand il serrait la main d'un camarade, d'un ami, qu'il le faisait parler, qu'il entrait dans sa confiance, qu'il surprenait ses secrets, qu'il allait le dénoncer, qu'il le voyait surveillé, arrêté, emprisonné, déporté, sans que l'autre le soupçonnât une minute ; quand il allait ensuite le visiter dans sa prison, qu'il assistait à ses
dernières entrevues avec sa femme et ses enfants ; qu'il faisait semblant de pleurer avec lui ; qu'il recevait les dernières confidences et les dernières recommandations de ce malheureux qui ne se doutait de rien, mon ami me disait qu'il avait là des sensations qui ne 8e peuvent comparer à nulle autre. »
Ce sont précisément la les jouissances que cherche Iago ; il regarde avec complaisance sa victime, il met le pied dessus, il en triomphe avec insolence. Il s'élève à la hauteur de Satan. Je ne vois guère dans notre théâtre que le Narcisse de Britannicus à qui Racine ait ainsi donné le goût du mal pour le mal : mais Narcisse n'a pas cette envergure.
Il me semble que Paul Mounet a fait revivre cette physionomie tout entière. Tout ce qu'il y a de tortueux en lui se couvre d'un masque de franchise et d'enjouement. Il joue de ce pauvre Othello comme un chat d'une souris, ou plutôt comme un tigre d'un mouton. Cet Othello, c'est la loyauté et l'ingénuité mêmes. Ah ! il n'en faut pas beaucoup pour éveiller sa jalousie. Car il n'a raisonné de sa vie. Il a le sang chaud de sa race ; comme tous les hommes formés par la religion musulmane, il croit que la femme est le plus faible de tous les êtres et qu'il n'y a d'autre garant de sa vertu que les hautes grilles d'un sérail. Aussi mord-il tout de suite aux grossiers hameçons qu'Iago lui présente et n'oserait offrir à personne autre.
Et tout d'un coup, cet instinctif tressaille des pieds à la tête ; le sauvage qui dormait en lui se déchaîne et hurle. Mounet-Sully a merveilleusement saisi ce trait. On suit avec anxiété, haletant, le cœur serré, la gorge sèche, cette terrible conversation où se joue l'honneur et la vie de Desdémone. C'est une émotion sans larmes; avec je ne sais quoi qui v< .us tord le cœur et vous le tenaille. Je ne vous dirai pas que c'est là une sensation agréable. Elle est extraordinaire-
ment puissante, et n'est-ce donc rien au théâtre d'être secoué jusqu'au plus profond de son être ?
Après cet acte on a fait aux deux frères une longue ovation; on les a rappelés a plusieurs reprises: je ne crois pas que cette scène ait jamais pu être mieux rendue sur une scène anglaise.
Le quatrième acte a paru long. Et d'abord il s'y trouve -nés épisodiques qui compliquent l'action et ne nous intéressent point. Ah î que j'étranglerais volontiers un insupportable bouffon qui ne dit que des niaiseries à travers la pratique de polichinelle que Barrai a dans la bouche ! Mais ce n'est pas encore tant cela qui a fatigué le public. 1 'est le sujet même qui est trop uniforme et trop douloureux.
On finit par en vouloir à Othello d'être trop crédule ! L'incident du mouchoir révolte et exaspère surtout les femmes, qui ne comprennent point qu'Einilia ne justifie pas Desdénione. comme il lui serait si facile de le faire. Hélas ! elle mettrait la vérité sous les yeux d'Othello, qu'il se refuserait a l'admettre. C'est un halluciné, c'est un visionnaire : ce qu'il voit, il le crie lui-même dans les affres de la souffrance : ce Oh ! leurs mains qui s'enlacent ! Leurs bouches qui se rapprochent !
a de passion admirables, mais qui se répètent ! Toute la S'jinnie d'émotions que cette situation comporte est épuisée pour nous. C'est un recommencement magnifique et fatigant de la même passion, qui est presque du premier coup arrivée à son maximum d'intensité. Je cherche à démêler les causes de l'énervement que je remarque dans le public et dont je sens quelque chose. Quelles que soient ces causes, l'effet n'est pas contestable : c'est sur toutes les âmes comme une pénible oppression. Il semble qu'on soit en proie à un affreux cauchemar et qu'on sente un démon qui
pèse sur la poitrine. L'air manque, on ne respire plus.
Il faudrait une détente.
Le cinquième acte va l'apporter. Rien de plus doux et de plus charmant que la tristesse de cette jeune épousée, qui s'exhale dans un chant délicieux. C'est Mlle Lara, la nouvelle sociétaire, qui jouait Desdémoue. Je lui fais mon compliment de sa nomination ; on aurait pu, à mon avis, la lui faire un peu attendre. Mais du moment que son talent lui promettait le sociétariat, je ne vois pas grand inconvénient à ce qu'on ait hâté l'échéance de son succès définitif. Elle a déployé dans le rôle de Desdémoue des qualités de tenue et de grâce qu'on ne saurait trop louer. Ce n'est pas, à mon avis, la Desdémone rêvée. J'aurais souhaité qu'à l'acte précédent, quand elle demande à son mari le pardon de Cassio, elle mît dans son insistance un peu plus de cette câlinerie et de cette gentillesse, qui siéent aux jeunes épousées. Elle n'a pas eu cette fraîche, innocente et mutine coquetterie d'une petite fille qui se croit sûre de son mari. Elle a été réservée et digne. Et de même à l'acte suivant, elle n'a pas été l'idéale figure de keepsake anglais que Shakespeare a si joliment dessinée. C'était une Française sortie du couvent des Oiseaux.
L'effet de ce cinquième acte a été prodigieux. Mounet- Sully a bien été le grand fauve du désert, qui se jette en rugissant sur sa victime. Xous en avons eu froid jusque dans les moelles. C'est à ce dernier acte que se rencontre une des plus belles scènes, que jamais ait imaginés auteur dramatique ; une trouvaille de uénie !
Il s'agit de rendre à la victime son innocence, d'en inventer une preuve convaincante, si définitive qu'Othello lui-même ne puisse plus douter. Un dramaturge ordinaire aurait aisément aménagé une circonstance de fait qui aurait dessillé les yeux du More.
C'eût été un coup de théâtre, à la façon classique :
D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue.
Comme Shakespeare a été plus malin et plus profond à la fois! C'est Emilia, c'est la femme de chambre, qui, dans un élan d'indignation, proclame la vertu de sa maî-
sse et contresigne son attestation d'un coup de poignard. Je parlais tout à l'heure d'une détente des âmes ; la voilà venue. L'orage qui pesait si lourdement sur nos cœurs s'est résolu en pluie: nous avons senti à ces paroles, jaillies du cœur d'une suivante, un soulagement inouï, un inespéré rafraîchissement.
C'est M11 Wanda de Boncza qui était chargée de ce rôle. On pouvait craindre que sa voix manquât de force à ce moment suprême. Eh ! bien, nos appréhensions ont été heureusement déçues. Elle a dit tout cet admirable couplet avec beaucoup de force, avec un merveilleux emportement. Sa sortie a soulevé d'unanimes applaudissements.
Tel est le bilan de cette soirée. J'ai parlé, chemin faisant, des acteurs chargés des principaux rôles. Il me reste à louer Baillet, qui a rendu avec une spirituelle désinvolture de fatuité inconsciente celui de Cassio, ce bellâtre de régiment, qui fait la cour aux femmes et les compromet sans y prendre garde. Pierre Laugier est un Brabantio digne et comique ; Villain un doge superbe. Citons encore Jacques Fenoux et Louis Delaunay dans les personnages d'arrière-plan : Rodrigo et Ludovic.
Cette représentation fait honneur à la Comédie-Française.
6 mars 1809.