LE MAITRE DE FORGES
Il y a dans ce succès un enseignement, Tandis qu'une école de révolutionnaires bruyants prétend bouleverser de fond en comble les vieilles règles et nous apporter un art nouveau, voici un homme qui réussit, disons mieux, qui va aux nues, tout simplement parce qu'il sait son métier, parce qu'il nous donne ce qu'on appelait autrefois une pièce bien faite. Le drame de M. Ohnet est fondé sur des sentiments que tout le monde comprend et qui intéressent tout le monde parce qu'ils sont les sentiments communs de la nature humaine; il est clairement exposé, déduit avec logique ; un dénouement heureux le conclut. Il n'en faut pas davantage, je ne dis pas pour écrire un chef-d'œuvre, mais pour plaire deux on trois cents fois de suite au public.
Et moi aussi, certes, j'aurais bien des regrets à exprimer en parlant de l'œuvre de M. Ohnet : l'étude des passions y est superficielle ; les caractères tiennent plus de la convention que de la réalité ; le style, encore qu'il ait le mouve-
ment dramatique, est de conversation courante, entre gens qui parlent une langue ordinaire. Non, à coup sûr, je ne regarde pas le Maître de forges comme un chef-d'œuvre. Voyez pourtant, ô jeunes gens, ce que peuvent au théâtre les qualités dont vous faites orgueilleusement fi : la science des combinaisons, la dextérité et la sûreté de main, Fart de conduire logiquement une seule et même idée, sous forme dramatique, de l'exposition au dénouement, puisque, avec ces seuls mérites, sans philosophie, sans poésie, et presque sans style. M. Ohnet a conquis le public tout entier. Regardez ce que deviennent à côté des ouvrages à prétentions plus haut
M. Ohnet a, dans son Maître de forges, mis en œuvre une idée qui n'est pas fort nouvelle. Mais qu'importe au théâtre! Il ne s'agit pas là de faire ce que n'a fait personne encore, mais de bien faire ce qu'on fait.
Une femme d'un caractère altier a été poussée par les circonstances à épouser, avec un autre amour dans le cœur,, un homme qu'il lui était permis de croire au-dessous d'elle et qui l'aimait passionnément .
Le mari, comme il arrive souvent, s'est trouvé être supérieur de tous points à l'amant. Il se produit dans son âme, et à la suite dans son cœur, un lent revirement; mais elle met une certaine pudeur à exprimer les nouveaux sentiments qui l'agitent à l'homme qu'elle a affecté de mépriser : ce serait lui donner le spectacle de sa défaite, et l'orgueil la retient sur le bord d'une déclaration qu'il attend, car il a loi aussi sa fierté, et ne peut ni ne veut faire les premiers pas.
Un événement, qui mettra en jeu la vie de son mari, domptera enfin ce cœur rebelle, et la jettera éperdue, repentante, aux bras de celui qu'elle aime à présent, qui seul méritait d'être aimé d'elle et qui lui pardonne en l'em-
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brassant. Ce baiser, le baiser de la réconciliation, est aussi le baiser de dénouement.
L'intérêt du Maître de forges est dans la peinture de cette âme qui part de la haine et du mépris pour arriver, en passant par toutes sortes de sentiments intermédiaires, à l'amour le plus exalté. Il y a drame, puisqu'il y a mouvement. L'art de l'écrivain consistera à marquer d'un trait exact et pittoresque les divers moments que traverse cette passion, avant d'arriver au but qu'il lui avait désigné d'avance.
Je ne sais guère d'exposition plus claire, plus nette, plus vive que celle du Maître de forges. Ce premier acte est d'un homme qui a la pleine possession de son outil ; qui le manie avec une parfaite sûreté de main.
Xous voyons tout d'abord MlIe Claire de Beaulieu triste, préoccupée. Elle aime le jeune duc de Bligny, son cousin. Elle s'est, dès son enfance, habituée à le regarder comme son fiancé ; le duc a laissé croire que son intention formelle était d'épouser Claire ; les deux familles, qui voyaient ce mariage avec plaisir, ont permis aux deux jeunes gens de vivre ensemble, de se dire qu'ils s'aimaient.
Or, le duc est parti pour un voyage, et l'on n'a plus eu de ses nouvelles. Pourquoi n'écrit-il pas? Claire a l'âme noble; elle ne saurait le soupçonner d'une trahison. Mais, enfin, rester si longtemps sans donner de nouvelles !
Ce silence ne s'explique que trop.
LTn vieil ami de la famille des Beaulieu tire la mère à part et lui apprend deux choses également cruelles : la première, c'est qu'elle vient de perdre en Angleterre un procès, où feu son mari s'était engagé et d'où dépendait sa fortune ; la seconde, c'est que le duc de Bligny, que l'on croit encore en voyage, est revenu depuis quinze jours à Paris ; il s'est laissé emporter aux amours faciles ; il a eu
des besoins d'argent; il a joué, il a perdu; la dernière culotte est de cent mille francs : une culotte définitive, car il n'a pas le premier sou.
Ce n'est pas en se mariant avec Claire, ruinée à présent, qu'il raccommodera ses affaires. Il tourne donc autour de Wu Moulinet, la fille d'un homme qui s'est enrichi à vendre du chocolat exempt de cacao, une fille de dix millions, s'il vous plaît. On croit qu'il a demandé officiellement sa main.
Mme de Beaulieu est atterrée de ces deux nouvelles. Mais elle estime qu'il vaut mieux les cacher l'une et l'autre à sa fille. La pauvre enfant les apprendra toujours assez tôt.
Le vieil ami, qui est un homme sage et très au courant du pays où Mme de Beaulieu vient passer la belle saison, lui parle discrètement d'un certain M. Philippe Derblay, maître de forges, qui est en train de faire une immense fortune ; c'est une jeune homme de grand avenir ; il commande à deux mille ouvriers; il sera, le jour où il le voudra, député et peut-être ministre. Il aime silencieusement et passionnément MUe Claire. Si on lui donnait un mot d'encouragement. . .
Ce Philippe Derblay, nous l'avons vu en effet dans une visite qu'il a faite avec sa sœur au château. Il est distingué et aimable : on sent chez lui un homme supérieur. Mais qu<ji ! c'est un roturier et un forgeron.
Mme de Beaulieu ne repousse que faiblement l'idée d'une mésalliance. Mais comment persuader à Claire, qui est de caractère si hautain, de renoncer au duc qu'elle aime, pour donner sa main à un homme qui n'est que riche efc qu'elle n'aime pas ?
Ce mariage semble impossible, et il faut qu'il se fasse, car c'est de ce mariage que partira le drame.
M. Georges Ohnet a trouvé un moyen très simple, très ingénieux et j'ajouterai très dramatique, car il est pris dans le caractère même de Mlle Claire de Beaulieu. C'est précisément parce qu'elle est de cœur altier qu'elle va, sans réfléchir, par coup de tête, se jeter dans une mésalliance.
Je vous ai parlé de MUe Moulinet, cette fille de dix millions, à qui le duc de Bligny fait la cour. Eh! bien, cette jeune personne a été élevée autrefois au même couvent où se trouvaient MUe Claire de Beaulieu et l'une de ses cousines. C'était un couvent où l'on n'admettait guère que des filles de noblesse. Aussi M. Moulinet l'avait-il choisi pour sa fille. Elle y avait été horriblement malheureuse ; elle avait eu à subir les plaisanteries de ses compagnes; elle avait été tourmentée de tous les serpents de l'envie.
Vous jugez de son plaisir quand elle voit le duc de Bligny, qui passait partout pour le fiancé de M11*5 de Beaulieu, lui faire la cour et demander sa main. Quelle revanche pour elle! Elle allait donc traiter sur un pied d'égalité avec ces filles de l'aristocratie, et les écraser de ses millions. Mais il y a une vengeance plus délicate, plus féminine, qu'elle a médité de se payer, sans qu'il lui en coûte rien.
Elle vient avec son père au château de Beaulieu s'autorisant des vieilles relations qu'a créées entre les deux jeunes filles une camaraderie de couvent. Elle a, dit-elle, un conseil à demander à sa bonne amie Claire.
Ce conseil, vous le devinez bien : peut-elle et doit-elle épouser le duc de Bligny ? Elle a su, par hasard, que le duc s'était engagé avec Claire. Si Claire y tient, elle est trop honnête personne pour aller sur les brisées d'une amie, elle le lui cède.
Elle parle longtemps sur ce ton, enfonçant le poignard
et le retournant dans le cœur de la malheureuse Claire, qui cache de son mieux sa douleur et son désespoir.
Comment faire pour répondre tout de suite à cette insolente provocation, pour montrer à ce duc infidèle et déloyal, à cette péronnelle impertinente, qu'on ne se soucie pas d'eux, qu'on a de quoi les dédaigner ?
Il faut trouver un mari.
— M. Philippe Derblay est-il toujours dans les mêmes dispositions ? demande-t-elle.
Et comme il répond qu'obtenir sa main serait le comble de ses vœux :
— La voici ! dit-elle.
Et, se tournant vers toute la compagnie qui entre :
— Ma chère amie, dit-elle à MUe Moulinet, vous venez de ni'anuoncer votre mariage avec M. le duc; permettezmoi de vous faire part du mien : j'épouse M. Philippe Derblay.
Est-ce que cette fin d'acte n'est pas tout à fait crâne ?
Voilà un mariage fait par dépit ; nous sentons bien qu'il en sortira des tempêtes. Xous le sentons d'autant mieux que la fière jeune fille, en épousant Philippe Derblay, croit ne faire qu'une mésalliance. Elle ne se doute pas qu'on peut l'accuser de s'être vendue, car elle est pauvre à cette heure et il est riche. Qu'adviendra-t-il quand elle apprendra ce secret? Et il faudra bien qu'elle l'apprenne un jour ou 1" autre.
L'avenir est donc gros de complications et de mystères.
Et si vous saviez comme tout cela nous est présenté avec grâce et animation ! En quelques mots justes et expressifs, l'auteur nous met au courant de tous ces personnages. Nous faisons connaissance, non seulement avec les deux héros du drame, Philippe Derblay et Claire de
Beaulieu, mais avec nombre de personnages épisodiques. ( l'est M. Moulinet père, le parvenu du chocolat, qui t'ait d'un air bon enfant la roue avec ses millions, débite avec l'aplomb du millionnaire d'énormes sottises dont souffre tout bas sa fille, et répète à tout propos : Monsieur le due, mon gendre. C'est sa fille, la belle Athénaïs avec ses allures vipérines, son parler doucereux, son art tout féminin de distiller le poison de la médisance ; c'est le duc de Bligny. un viveur sans cœur ni esprit, qui n'a pour lui que les manières du grand monde et le courage du gentilhomme ; c'est Mme de Préfont, une cousine de Claire, entichée comme elle de préjugés nobiliaires, mais qui a eu la chance de rencontrer un bon mari qui l'adore et qu'elle fait marcher à la baguette, rieuse, spirituelle et de bon conseil; c'est la mère, Mm" de Beaulieu, une digne et aimable douairière, dont la sagesse plaît par un tour d'attendrissement maternel ; c'est le jeune frère de Claire, un garçon de cœur généreux et de parole vive, qui couperait volontiers les deuxoreilles au duc pour lui apprendre à ne plus aimer sa sœur : c'est Bachelin, le vieil ami de la famille de Beaulieu, le raisonneur de la comédie : tout ce monde va, vient, s'agite. se croise, sans confusion, révélant son caractère par un mot, le mot juste et qui frappe, jusqu'à la scène à effet qui clôt par un coup de théâtre ce merveilleux premier acte.
Il était si lestement mené et si amusant, que nous en avions conçu quelques inquiétudes sur ceux qui allaient suivre. Jamais l'auteur ne pourrait durant cinq actes soutenir cette verve du début.
Xous fûmes vite détrompés.
Le second acte est bien supérieur au premier. J'ose même dire que c'est le meilleur de tous, et qu'à le prendre en soi c'est de l'ouvrage excellent et fait de main de maître.
Sardou lui-même n'aurait pas écrit l'unique scène dont il se compose avec plus d'adresse et d'énergie.
Le mariage vient d'être célébré, à minuit, sans apparat, dans la chapelle du château. Les invités, qui étaient peu nombreux, se sont retirés ; on a laissé la jeune femme seule au salon en costume de mariée. Elle est agitée, nerveuse. Yoilà le terrible moment venu ; elle s'est engagée ; il faut payer. Les suites de son coup de tête lui inspirent une sorte d'horreur. Elle ne s'est pas encore expliquée de son cœur avec celui qui est aujourd'hui son mari et son maître. Le mariage a été si vite décide ! Elle l'a si peu vu durant les délais réglementaires ! Et puis, elle reculait devant cette déclaration! Bref! la voilà acculée.
Le mari entre : ne craignez rien, ô mères de famille, M. Ohnet sait les bienséances dramatiques. Il n'y aura pas entre les jeunes époux, dans une circonstance aussi scabreuse, un seul mot échangé qu'une jeune fille ne puisse entendre. Il remarque chez sa femme certaines hésitations, qui lui paraissent toutes naturelles. C'est un honnête homme, et un homme délicat : il comprend ces scrupules de pudeur chez une jeune épousée. Il les excuse, bien qu'il en soit un peu chagrin. Il lui offre de se retirer, de la laisser seule à ses réflexions ou à son sommeil. Il s'approche pour lui dire adieu ; il semble que la scène soit terminée là.
Il faut cependant qu'elle revire, si l'on veut que le sujet soit pleinement exposé. Comment et sur quoi se fera le revirement ?
Le mari, au moment de déposer sur les cheveux de sa femme un baiser d'adieu, se laisse aller à un moment de passion, et, la serrant du bras, presse sa taille :
— Si vous saviez pourtant, lui murmure-t-il tout bas, comme je vous aime !
A cet enlacement subit, l'orgueil de la jeune femme s'est révolté. Elle a eu un mouvement de répulsion; elle s'est, d'un geste inconscient et subit, débarrassée du bras qui l'étreignait.
Ce geste est pour Philippe comme un trait de lumière.
Ce n'est plus la le mouvement de pudeur d'une jeune tille qui hésite au seuil de l'inconnu, c'est de la répugnance, c'est île l'aversion, une aversion qu'explique seul un autre amour.
— Tous aimez encore le duc, s'écrie-t-il désespéré et furieux.
Et elle, dans un transport de révolte :
— Et quand cela serait ?
Voyez avec quelle facilité la scène tourne sur un simple geste. Dans la première partie, les deux époux ont épuisé toutes les raisons, tirées de l'ordre commun, qui poussent l'un a désirer et à prier, l'autre à se dérober. Dans la seconde, après une volte-face subite, tous deux vont aller jusqu'au bout de la situation nouvelle que ce geste leur crée.
Le mari, ce mari si humble et si suppliant tout à l'heure, s'est redressé sous l'outrage.
Sa femme lui dit : Gardez ma dot ; c'est la rançon de ma liberté.
Un mot de réponse lui brûle les lèvres : cette dot, il ne Ta pas touchée, puisqu'elle n'existe pas.
Mais il se tait par pudeur. Au surplus, ce n'est plus la question de la dot qui le touche. Ce qui lui fait monter le rouge au front et les larmes aux yeux, c'est l'horreur qu'elle lui témoigne, et cela quand c'est elle-même qui l'a choisi, qui lui a en quelque sorte demandé sa main ! Il ne peut se tenir d'indignation et lui crie que désormais leur vie sera irrémédiablement séparée.
— Voici votre appartement ; voici le mien.
Et il ajoute que, dût-elle un jour se jeter à ses pieds pour lui demander l'oubli de cette nuit cruelle, jamais il ne l'admettra à rentrer en grâce.
st un autre homme que celui qu'elle avait connu : un homme énergique qui lui impose ; et elle sentirait presque une envie de s'humilier, de revenir sur ce qu'elle a dit. mais son orgueil l'arrête; elle traverse la scène d'un pas lent, s'arrête un instant devant la porte de la chambre à coucher, et la pousse d'un geste où il y a comme du regret mêlé à son dépit.
mari la suit des yeux et voyant retomber la porte but elle :
— Je t'adore, s'éerie-t-il, mais je te briserai. Ainsi s'annonce la lutte qui va emplir le drame.
- -eoncl acte achève et complète le premier. J'ai rarement vu une salle plus sympathique et plus excitée. Toute cette exposition était si nette, si vive et si pathétique, que le public tout entier se sentait intéressé et pris.
Le troisième acte est moins bon, quoique agréable encore et plein de mouvement. C'est la fête de Mme Derblay. Il y a réception à l'usine, et nous y revoyons tous les personnages qui ont défilé sous nos yeux au premier acte, même le duc de Bligny et la duchesse, la belle Athénaïs. que l'on a dû inviter, parce qu'ils sont de la famille et qu'on n'a pas voulu faire d'esclandre. Les ouvriers ont délégué un des leurs pour offrir un bouquet à M™6 Derblay, qui fait le bonheur de leur patron ; le préfet est la, qui lui fait compliment de la joie qu'elle répand autour d'elle. Au milieu de toutes ces félicitations, elle est horriblement triste.
Ce mari qu'elle croyait détester à jamais, elle s'est mise à l'aimer. Il est si bon, si grand, si généreux! Tout le niunde l'estime et l'honore, tout le monde a l'air de croire
qu'il est en passe d'arriver à tout. Et ce mari, elle Fa dédaigné ! Elle n'est plus rien pour lui ! Il l'accable en public de prévenances et de cadeaux, niais il est glacé avec elle, et si par hasard une phrase de regret est près d'éclore sur ses lèvres, il l'arrête d'un mot froid ou d'un geste sceptique.
Mais voici qui est bien pire.
Elle commence à connaître les tourments de la jalousie. Tandis que le duc tourne autour d'elle et lui débite des fadeurs, — ah ! il prend bien son temps, le duc ! — Athénaïs fait mine d'accaparer Philippe, elle lui demande son bras, elle s'extasie sur ses moindres mots ; elle joue la femme amoureuse, enchantée que ces coquetteries fassent enrager sa bonne amie, Mlle Claire de Beaulieu, devenue Mme Philippe Derblay.
. Le sang* monte aux joues de Claire. Elle n"est pas de celles qui peuvent s'attarder aux situations équivoques. Il lui faut une explication avec Athénaïs, une explication complète.
Athénaïs n'a pas besoin de se cacher ; elle tient le bon bout ; elle est duchesse de Bligny. Elle joue donc franc jeu avec son ancienne camarade de couvent.
— Eh! bien, oui, lui dit-elle, c'est une revanche. Tu m'as humiliée à la pension avec ton titre et ta fortune, c'est mon tour aujourd'hui...
Ah ! c'est ainsi ! Vous avez déjà vu de quels coups de tête Claire est capable dans un mouvement de passion. Elle se laisse cette fois emporter à une incartade tout aussi funeste en conséquences que l'a été la première.
— Monsieur le duc, dit-elle, s'adressant à son cousin. donnez votre bras à Mme de Bligny et remmenez-la ; je la chasse.
Athénaïs reste suffoquée.
212 QCARAXTE AXS DE THEATRE
— Xe me défendez-vous pas, monsieur le duc ? s'éeriet-elle : me laisserez-vous insulter ainsi ?
Le duc est mis au pied du mur. Il se tourne vers Philippe :
— Prenez-vous la responsabilité de ce qu'a dit Mme Derblay ?
— Je tiens pour bien dit et pour bien fait tout ce que dit et fait AÏme Derblay, répond Philippe.
Et le rideau baisse sur ce mot. qui, lui aussi, fait coup de théâtre.
Un duel est inévitable, et, quand la toile se relève, nous sommes chez Philippe, qui prend ses dernières dispositions.
M Derblay est folle de douleur : c'est elle qui est cause de tout le mal, c'est elle qui a jeté son mari dans ce danger terrible. Elle ne peut rien pour le sauver et elle l'adore. Elle se traîne à ses pieds et il reste impassible. Il ne la trouve pas encore assez punie, assez domptée.
On le trouverait peut-être un peu cruel de ne pas céder ; mais quoi ! lui aussi, il est jaloux.
— Eh ! bien, oui, je le hais, ce duc qui m'a pris votre amour. Si je l'ai reçu chez moi, c'est que je guettais l'occasion d'une querelle : vous me l'avez fournie, je la saisis aux cheveux et je vais le tuer, si je puis.
Rien de plus vrai et de plus émouvant.
Philippe arrange encore quelques autres affaires incidentes, dont je n'ai pas à parler au cours d'une analyse rapide : ainsi le mariage de sa sœur avec le frère de sa femme ; si je n'en ai rien dit, c'est que le projet de ce ma-
- n'est mis en avant que pour fournir, au troisième rétexte à une péripétie qui ne m'a guère plu. Je préfère, dans une pièce excellente, ne m'arrêter qu'aux bons endroits.
GEORGES OHXET 213
Cet acte, comme tous les actes du Maître de forges } se
termine sur un de ces mots à effet qui s'enfoncent, ainsi qu'un trait de lumière, dans l'imagination du public :
— Priez Dieu, madame, que je revienne vivant !
Cea mots de la fin laissent l'auditeur en suspens et lui font attendre avec impatience l'acte qui suit.
Le dénouement est court.
La scène représente le coin du parc où les deux adversaires doivent se battre. Nous assistons aux préparatifs du duel. Le duc et Philippe sont placés à vingt pas, le dos tourne l'un à l'autre. Au commandement, ils doivent se retourner et tirer à volonté.
La parole sacramentelle est dite : tous deux font volteface et le duc tire; mais Mmc Derblay épiait le moment; elle s'est jetée au-devant du pistolet, reçoit la balle dans l'épaule et tombe.
Cet incident met naturellement fin au combat.
Philippe se jette sur le corps de sa femme. Elle se relève péniblement.
— Un seul mot : m'aimes-tu ?
— Je t'adore.
— Ah ! comme nous allons être heureux !
Vous pensez bien qu'elle guérira, qu'ils vivront en effet très heureux, comme dans les contes de fées et qu'ils auront, toujours comme dans les contes de fées, beaucoup d'enfants.
Cette pièce charmante est jouée à ravir.
M Jane Hading jouait Claire de Beaulieu. Quelle étrange chose que le théâtre ! Voici une jeune femme qui, depuis quelques années, est à Paris, où elle arrivait précédée d'une grande réputation qu'elle avait conquise à M irseille. Chez nous, elle n'avait jamais réussi que près des gommeux, pour qui la beauté tient lieu de talent. Elle
s'était essayée dans l'opérette, et, malgré les louanges des intéressés, elle n'avait pu se faire accepter du public ; nous l'avions vue ensuite dans la comédie de genre, elle n'y avait pas été plus heureuse, en dépit des thuriféraires qui s'extasiaient à grand bruit. J'avoue que, pour ma part, je la croyais incapable de jouer autre chose que les jolies femmes au théâtre. Je me trompais. Elle avait, ce dont il nous était impossible de nous rendre compte dans les rôles bouffons dont on l'affublait, le visage sérieux et même triste, et la voix pathétique, encore qu'un peu faible. On assure, d'autre part, qu'elle est possédée du démon de la scène, qu'elle adore son métier, et qu'elle porte dans le travail une ardeur et un persévérance inouïes.
Nous ne pouvons, nous autres critiques, que juger le résultat. Le résultat ici a été stupéfiant, invraisemblable. Ce ne serait pas assez dire que Mme Jane Hading a été bonne : elle s'est montrée remarquable comédienne. Elle, que nous avions vue si gauche, si empêchée dans les excentricités de l'opérette, elle a dans le drame une harmonie de mouvements qui est pleine de grâce. Elle dit juste et sa voix se mouille de larmes. Bref, nous avons été ravis d'elle. Ce diable de Koning a la main heureuse ! Car qui eût jamais soupçonné cette métamorphose ?
24 décembre 1883.