LE DÉPUTÉ DE BOMBIGNAC
Le Théâtre-Français a donné cette semaine la première représentation d'une comédie en trois actes de M. Bisson, le Député de Bombignac.
Cette comédie avait été primitivement destinée à l'Odéon. Peut-être eût-il mieux valu pour elle et pour l'auteur qu'elle y restât ; car elle a paru un peu maigre à la Comédie -Française, et elle aurait, je crois, obtenu un succès plus vif sur une scène où les pièces de Picard se voient encore avec plaisir et où l'on donnait tout dernièrement, aux applaudissements du public, les Petite* Mains, de Labiche.
M. Bisson en a jugé autrement, c'est son affaire; nous n'avons pas à entrer dans la querelle qui s'est élevée entre lui et M. Porel, qui avait longtemps caressé l'espoir de la jouer à l'Odéon et qui, donnant des conseils, indiquant des corrections, avait, c'est le cas de le dire, travaillé comme pour lui. La pièce est à cette heure à la Comédie - Française ; c'est là que nous devons l'examiner et la juger. Je vais dire tout de suite et d'un seul mot quel est, à mon sens, le grand, l'irrémédiable défaut du Député de Bombi-
gnac : c'est une pièce lien faite, qui n'est pas bien faite. La pièce bien faite, c'est un genre; un genre qui n'est pas des plus relevés, mais un genre amusant et qui a, en somme, fourni beaucoup de petits chefs-d'œuvre très agréables.
Dans la pièce lien faite, on ne cherche ni l'analyse profonde des passions, ni une peinture plus ou moins exacte des caractères, ni rien de ce qui constitue le grand art ; on prend pour point de départ ou un fait amusant, ou une situation curieuse ; on groupe autour de ce fait ou de cette situation des événements qui en contrarient ou qui en secondent l'action. Ces événements s'en déduisent et s'y ramènent par une invincible logique, et c'est la logique encore qui doit donner la conclusion. C'est ainsi que sont faites la plupart des pièces qui, sons le nom de vaudevilles, ou sous le nom de comédies de genre , ont empli notre théâtre depuis 1820 jusqu'à 1850. Scribe, Bayart, Duvert et Lauzanne ont été les maîtres de ce genre, et ils ont eu une foule d'élèves dont quelques-uns sont très célèbres. Prenez pour exemple le Mari à la campagne, et, si je choisis cette pièce, c'est que précisément M. Bisson, dans le Député de Bomlignac, est parti de la même situation que les auteurs du Mari à la campagne.
Dans le Maria la campagne, un jeune mari est pris d'un ennui mortel entre sa belle-mère, qui est une dévote aigre, sa femme, qui est une dévote douceâtre, et M. Mathieu, qui est leur directeur spirituel. Il échappe comme il peut à ce joug, il a inventé de se faire envoyer à la campagne par la belle-mère qui craint l'empire que son gendre pourrait prendre sur sa fille.
Quand la parole sacramentelle est tombée de la bouche de Mme d'Aigueperse :
— Mon gendre, vous irez à la campagne...
Il file à l'hôtel et fait ses frasques. Il connaît une jeune veuve chez qui il s'est fait passer pour célibataire ; là, il commande, donne des dîners, des bals et s'amuse.
Un soir il y est rencontré par Mme d'Aigueperse, sa bellemère, qui est venue chez la jeune veuve pour quêter en faveur d'une œuvre de charité. On le ramène confus à la maison ; mais il se révolte à la fin, grâce aux conseils d'un ami, jette sa femme dans ses intérêts et fonde son autorité par un coup d'éclat. Il donne un bal en carême et sa femme, qui est dans le complot, promet d'y assister. La belle-mère tombe à la renverse et déclare qu'elle quittera cette maison pervertie :
— A votre aise ! dit le gendre.
Voilà une pièce bien faite qui est très bien faite. On passe tout un premier acte à nous montrer l'ennui de ce mari, bon garçon et libre-penseur dans ce milieu confit en dévotion aigre. Cet ennui est marqué de toutes sortes de traits qui forment un petit tableau de genre. Au second acte, nous avons le pendant de ce tableau, c'est le mari s' amusant chez une jeune veuve ; ce serait aujourd'hui chez une cocotte; mais, en ce temps-là, on ne mettait pas de courtisane sur la scène, la jeune veuve en tenait lieu.
Au troisième acte, nous avons la rébellion du mari. On nous met sous les yeux les moyens qu'il emploie pour reconquérir sa femme et se soustraire définitivement à l'empire de sa belle-mère, qu'il réussit à flanquer à la porte. Tous les incidents tournent autour d'une même idée; tous naissent logiquement de la situation ; tous sont distribués de telle façon que chacun d'eux met mieux en lumière le fait principal.
Et enfin le dernier mot conclut logiquement à la satisfaction de tous; Ursule, se tournant vers Mme d'Aigueperse, lui dit :
— Ce soir, je danse avec mon mari; demain, je quêterai avec vous, ma mère.
Tout cela est logiquement déduit, clairement distribué ; tout cela part d'un point certain pour aboutir à une conclusion inévitable.
Revenons à la pièce de M. Bisson.
M. de Chantelaur habite un château de province avec sa belle-mère et sa femme. La belle-mère est une légitimiste enragée, dévote à outrance; la jeune femme tremble sous la férule de sa mère, dont elle partage les idées, dont elle a tous les scrupules. Il y a aussi, comme dans le Mari à la campagne, une jeune fille, MUe Renée, qui, elle, aimerait bien qu'on s'amusât un peu, mais il n'y faut pas songer; la terrible Mme de Cernoy ne pense qu'aux bonnes œuvres, qui ne sont pas toujours des œuvres amusantes. Chantelaur médite d'échapper à cette tyrannie ; il lui faut un prétexte pour quitter le château; ce prétexte, il le cherche partout. Il a fini par le trouver.
Eh ! bien, tout le premier acte, sauf une première scène où l'on nous a parlé un peu en l'air, et de la dévotion de la belle-mère, et de l'ennui qui pèse sur le château, tout le premier acte va être consacré à nous exposer l'artifice au moyen duquel M. de Chantelaur pourra feindre un voyage et s'en aller retrouver une certaine chanteuse d'opérette avec laquelle il a noué des relations extra-conjugales.
Cet artifice est des plus plaisants. Un des amis de M. de Chantelaur, M. de Morard, est venu au château ; il arrive de Bombignac, où le petit clan des légitimistes de l'endroit lui a offert une candidature aux élections prochaines.
— Parbleu , lui dit Chantelaur, dis donc à ma belle-mère que tu m'as proposé au comité légitimiste de Bombignac ; j'aurai une raison de m'absenter; ma belle-mère trouvera
tout naturel que je veuille défendre à la Chambre le trône et l'autel.
— Tu iras donc à Bombignac?
— Xon, mon secrétaire ira à ma place.
Ce secrétaire est un certain Pinteau qui a fait ses études avec Chantelaur et qui, après avoir été pendant dix ans son camarade de collège, est resté son ami.
Chantelaur lui donne ses instructions. Pinteau ira sous son nom faire la campagne électorale ; il recueillera les deux ou trois cents voix dont dispose le parti légitimiste ; il se fera battre à plate couture; Chantelaur reviendra au château vaincu, mais ravi ; car, pendant la période électorale, il aura pris du bon temps, avec son aimable chanteuse.
Pinteau promet de se prêter à cette combinaison et nous entrevoyons dans l'avenir une complication nouvelle ; car M. de Morard n'était allé à Bombignac que pour installer une ancienne maîtresse à lui, qu'il voulait quitter définitivement, MUe Anaïs de Valboise, qui vivra dans le pays en châtelaine avec les quarante mille livres de rentes qu'elle a gagnées à la sueur de son front. Il est probable que Pinteau s'en allant à Bombignac y retrouvera cette demoiselle, dont il ignore les antécédents et que naturellement il prendra pour une des dames influentes du pays.
Voilà l'exposé du prétexte que le hasard fournit à M. de Chantelaur. Cet exposé emplit tout le premier acte.
Voyez la différence : dans le Mari à la campagne , l'artifice à l'aide duquel Colombey file du domicile conjugal est expliqué en deux lignes et la peinture de l'ennui d'une vie réduite à la règle de la dévotion occupe l'acte tout entier. Ici, c'est le contraire ; en deux lignes, on nous dit : Ah ! que le château de Chantelaur est ennuyeux! Et en dix scènes, on nous expose la façon dont le comte de Chantelaur en doit sortir.
Que résulte-t-il de là ? C'est évidemment que cet ennui n'est qu'un élément très accessoire de la comédie à venir, et que l'objet principal, ce sont les élections de Bombiguac.
Et moi, tout aussitôt, poussant dans la voie que m'a ouverte l'auteur, je me dis à moi-même : Bon î au second acte, nous allons être à Bombignac même. L'auteur a eu Boin de nous représenter Pinteau comme un républicain ; il a même insisté sur ce détail; il y est revenu à plusieurs reprises. J'imagine que ce Pinteau, envoyé à Bombignac pour se présenter aux légitimistes comme représentant des idées légitimistes, va se laisser entraîner par la situation, parler en républicain, ramasser les voix républicaines et faire nommer son commettant comme candidat de la République.
Xous aurons là une série de scènes électorales, moitié d'observation, moitié de fantaisie, où l'on nous montrera l'entraînement d'un homme qui se laisse, malgré la parole donnée, emporter à ses instincts secrets et qui, oubliant qu'il parle au nom d'un autre, se fait nommer pour ses opinions propres.
La pièce étant ainsi coupée, il est clair que le troisième acte se composera des tracas et des ennuis que peut subir un légitimiste nommé député républicain, surtout quand ce légitimiste a pour belle-mère une enragée servante du trône et de l'autel.
Cette façon de comprendre la pièce est d'autant plus naturelle que c'est à peine si au premier acte on nous a parlé de l'ennui qui règne au château de Chantelaur et que cet ennui ne nous a pas paru devoir entrer en ligne de compte dans les éléments dont se composera l'action.
Mais point du tout. C'était bien cet ennui qui, ouvrant le drame, devait le fermer. Il devait nécessairement devenir partie intégrante et même fondamentale du troisième acte ;
c'était lui qui devait encadrer l'action, une action qui n'avait avec lui aucune sorte de rapport.
Et alors qu'arrive-t-il ?
C'est que, des la première scène du second acte — et ce second acte se passe au château de Chantelaur — nous apprenons que M. de Chantelaur est nommé député, mais député républicain et même républicain de l'extrême gauche.
Il n'en sait rien ; car il a passé tout ce temps a Paris, s'inquiétant fort peu de ce qu'on faisait en son nom à Bombignac. Pourquoi s'en serait-il préoccupé ? Il était sûr de n'avoir qu'une centaine de voix. Le jour de l'élection, il est rentré au château sans avoir eu de nouvelles, et, quand sa femme et sa belle-mère l'interrogent sur le résultat de la campagne électorale, il en parle avec un grand détachement :
— Que voulez- vous, je suis battu ; j'ai eu deux cent vingt-cinq voix à peine.
Il faut bien le dire, tout ce commencement est d'une drôlerie étonnante au théâtre. Il eût été, à mon sens, bien plus amusant encore, s'il se fût produit au troisième acte dans la pièce telle que je viens de l'esquisser ; mais, même au second, il est d'un comique prodigieux, parce qu'après tout la donnée est charmante.
Nous savons, nous, par une indiscrétion de Pinteau, ce qui s'est passé à Bombignac, et, à mesure que ce pauvre Chantelaur s'empêtre dans ses assertions, c'est un fou rire dans toute la salle.
Je ne connais guère de situation plus franchement gaie au théâtre.
Pinteau entre. Il voit son ami qui patauge.
— Mais tu es nommé ! lui dit-il tout bas. Chantelaur reste d'abord confondu; mais il se remet
bientôt et s'adressant à sa belle-mère :
— C'était une épreuve, lui dit-il; l'épreuve a assez duré; embrassez le député de Bombignac !
— Nous allons faire chanter un Te Deum, s'écrie la belle-mère au comble de l'enthousiasme.
Un Te Deum ! Le malheureux ne se doute pas qu'il a été nommé député républicain par les électeurs de l'extrême gauche. Pinteau lui souffle à l'oreille cette particularité désobligeante : vous voyez d'ici l'étonnement, l'émoi, la fureur de Chantelaur à cette nouvelle désastreuse ; vous pouvez vous imaginer aussi la colère de la vieille dame quand elle apprend que son gendre a renié les principes légitimistes, et rompu avec les traditions de sa caste. Il y a là des scènes impayables.
Mais voilà le malheur. Si ces scènes s'étaient produites au troisième acte, elles eussent été bien vite enveloppées et roulées dans une conclusion telle quelle, et se seraient achevées dans un éclat de rire. Mais, songez-y bien, nous ne sommes qu'au milieu du deuxième acte ; il faut que Chantelaur s'explique avec Pinteau ; cette explication est très orageuse, et elle ne tarde pas à sortir du ton de la comédie gaie et fantaisiste. Chantelaur dit à son ami que ce procédé est d'un malhonnête homme ; et il a raison. Pinteau se fâche, et il a aussi raison. Voilà le rire disparu, évanoui.
A l'acte suivant, tous deux s'expliqueront encore et se pardonneront. Cette poignée de main viendra à la suite d'une scène qui n'a plus rien de plaisant, qui est du véritable drame.
Et je suis sûr qu'en lisant cette analyse vous vous demandez déjà :
— Eh ! bien, quoi ? Comment va-t-il remplir son troisième acte ? Car c'est fini ; du moment que l'on sait qu'il a été nommé par les républicains et qu'il ne veut pas de ce
mandat, il n'a qu'à donner sa démission, et la comédie se termine sur cette conclusion inévitable.
Ah ! pardon, vous avez oublié le point de départ qui est l'ennui que l'on sent au château. Nous y revenons, et c'est cet ennui qui va dénouer maladroitement un drame qu'il avait ouvert on ne sait pourquoi, car toute l'économie de la pièce repose sur autre chose. Pinteau a noué là-bas des relations avec Mlle Anaïs, qui vient le relancer jusqu'au château, car vous savez qu'Allais croit avoir affaire, non à Pinteau, mais au véritable comte de Chantelaur. Chantelaur, apprenant qu'une femme le demande, croit naturellement que c'est sa chanteuse d'opérette qui commet l'imprudence de venir le chercher dans sa famille. Il y a là des quiproquos dans le détail desquels je n'entre point parce qu'ils ne font que compliquer le troisième acte sans rien ajouter à l'idée de la pièce.
Chantelaur profite de tout cet imbroglio pour persuader à sa femme qu'une vie isolée dans un vieux château de province est insupportable aux maris et les pousse aux escapades ; tous deux prennent la résolution de secouer le joug de la belle-mère et de vivre à Paris, tandis qu'elle s'occupera en province des intérêts de la légitimité.
Pinteau n'épousera point Anaïs et M. de Morard se mariera avec la petite Renée de Oernoy qui le trouve t régent il.
Je ne sais si j'ai réussi à vous raconter par où pèche cette pièce ; elle aurait pu aisément devenir une des œuvres les plus gaies de ce répertoire, qui va de Picard à Labiche, en passant par Scribe. C'est grand dommage de voir des idées aussi comiques imprudemment gâchées, foute de ce genre de mérite que nos jeunes écrivains ont le tort de mépriser aujourd'hui et qui s'appelle : le métier.
Le métier ! Il en faut surtout dans la pièce lien faite.
Supposez que M. Bisson m'eût mené à Bombignac et m'eût d'une plume légère esquissé une spirituelle caricature de nos mœurs électorales; oh ! alors, je ne lui aurais pas demandé cette rectitude de plan dont l'absence me chagrine chez lui. Il eût suffi de deux ou trois scènes, à la fois exactes et fantaisistes, pour m'enlever et me faire passer sur le reste. Mais le Député de Bombignac est, par sa facture, par son dialogue, par le choix des incidents, par le style, une pièce lien faite ; je veux alors qu'elle soit bien faite.
Ce n'est pas à dire que le Député de Bombignac ne soit, dans quelques-unes de ses parties, une comédie extrêmement amusante ; toute la fin du premier acte et toute la première moitié du second sont d'un comique excellent ; car c'est le comique de situation. Le dialogue en ces instants pétille de mots drôles, et le public, à diverses reprises, a été emporté par le fou rire.
Le succès a donc été très vif, malgré les longueurs du dernier acte, malgré cette disproportion choquante entre le cadre du tableau et l'action que ce tableau représente.
Le Député de Bombignac a été joué à merveille par les deux Coquelin : Coquelin aîné faisant Chantelaur et Coquelin cadet, Pinteau ; tous deux sont étourdissants, l'un de gaieté vive, naturelle et jaillissante, l'autre d'un comique étudié et laborieusement fantaisiste. Féraudy joue très spirituellement un rôle accessoire et parfaitement inutile : celui d'un pique-assiette de province, M. Desvergette.
Et c'est encore là un reproche que je ferai à M. Bisson. Il y a certes dans le Maria ta campagne des rôles accessoires, mais tous ont leur part plus ou moins grande au développement de l'action. On ne peut dire d'aucun d'eux qu'il soit une superfétation, un prétexte à bons mots ou à plaisanteries. Vous pourriez retrancher M. Desvergette du Député de Bombignac sans enlever aucun des ressorts petits
ou grands de l'action. Je comprends un M. Desvergette dans une pièce fantaisiste comme le sont celles de Meilhac par exemple.
Dans la pièce bie/t faite, dans la pièce de l'école de Scribe, un rouage qui tourne à vide est un rouage encombrant.
Le rôle de la belle-mère dévote, qui était si drôle dans le Mari à la Campagne, se trouve réduit presque à rien dans le Député de Bombignac.
Dans le Mari à la campagne, Mme d'Aigueperse avait tort et tout le monde lui donnait tort ; on riait de ses ridicules, on plaignait ce pauvre Colonibey. Dans le Député de Bombignac, Mme de Cernoy a presque toujours raison, ce qu'elle dit à son gendre est parfaitement juste, et moi, au théâtre, rien ne me gêne comme d'être de l'avis des gens que je déteste. Mme Jouassain a joué ce rôle avec son autorité accoutumée, mais sans pouvoir en tirer des effets plaisants, que d'ailleurs il ne comportait pas.
Mlle Huiler a paru charmante dans le rôle de Renée et M. Prudhon a joué avec aisance le rôle du gentilhomme qui réponse. Il n'y a rien à dire ni de M11'' Durand, qui faisait la jeune femme, ni de Mlle Kalb, qui était la femme de chambre du château. Les rôles sont tellement insignifiants, qu'on n'en peut vouloir aux actrices de n'y avoir pas marqué elles-mêmes.
Et cependant, je ne reprocherai pas à la Comédie-Française d'avoir joué le Député de Bombignac. C'est, après tout, une pièce gaie, spirituelle ; c'est, de plus, l'œuvre d'un homme à qui l'on a eu raison d'ouvrir la maison de Molière, ne fût-ce qu'à titre d'encouragement. Je ne voudrais pourtant pas que M. Perrin s'attardât trop à ce genre, qui est de second ordre.
Voilà coup sur coup bien des pièces qui ne sont, les unes que de grands vaudevilles , les autres que de petits vaude-
villes. Il est à craindre que les artistes de la Comédie-Française ne perdent, à représenter trop exclusivement ces œuvres de genre, les habitudes d'un jeu plus large et d'une diction plus ample.
Ce serait vraiment dommage.
2 juin 1884.
LES SURPRISES DU DIVORCE ri
Je nage dans la joie. Voilà trois grands vaudevilles qui réussissent coup sur coup ; c'est trop peu dire qu'ils réussissent, ils vont aux nues. Après le Dècorè, aux Variétés ; nous avons eu Goquard et Bicoquet à la Renaissance, et voilà qu'aujourd'hui l'on nous donne au Vaudeville les Surprises du divorce , et ce dernier obtient peut-être, encore plus de succès que les deux autres.
Un succès de fou rire tel, que, pour trouver un juste point de comparaison, il me faut remonter aux plus vieux souvenirs de mon enfance, quand je vis jouer les Trois Epiciers. On riait tant qu'il était impossible d'entendre un mot du dialogue, et que la pièce se tournait en pantomime. C'est ce qui est arrivé au Vaudeville pour les Surprises du divorce; il y a des scènes tout entières qui nous ont été traduites par le geste; les paroles se perdaient dans le brouhaha d'un rire inextinguible.
Et savez-vous pourquoi ces trois vaudevilles ont fait tant de plaisir? C'est que tous trois, avec des qualités d'exécution très diverses et très inégales, ont un mérite commun : ce sont des vaudevilles bien faits, très bien faits. Oh! je sais bien qu'à ce mot toute la bande des novateurs du théâtre va bondir et ricaner. Le vaudeville
(1) En collaboration avec M. Antony Mai-.
bien fait est leur bête noire; pourquoi pas tout de suite
le vaudeville de Scribe ?
Je répondrais volontiers : Eh! oui, pourquoi pas/ Les procédés de Scribe sout parfaitement démodés, et il faudrait se garder de les lui prendre. Au reste, personne n'y songe, mais les règles auxquelles il s'est astreint sont les règles mêmes du théâtre, parce que ce sont les règles de la logique. Il voulait que l'on exposât clairement le sujet de la pièce, que l'on déduisît de la donnée première toutes les situations plaisantes ou dramatiques qu'elle enfermait, et que l'on conclût de façon ou d'autre quand elles étaient épuisées. C'était son système, dont les applications peuvent être variées à l'infini. Il en a presque toujours cuit, sur notre théâtre, à ceux qui ont voulu s'en écarter ; et voilà que, malgré les railleries des blagueurs, on y revient, et avec l'assentiment du public, qui a fait le même sort à trois pièces, très différentes de portée, d'allures et de style, mais toutes trois d'une construction irréprochable. Je ne sais guère d'exposition plus nette et plus animée que celle des Surprises du divorce. Il ne s'y trouve pas un détail, pas un seul, entendez- vous bien, même le plus insignifiant, qui ne doive servir à quelque chose dans les actes suivants.
M. Henry Duval — ne croyez point que ce nom ait été choisi au hasard ; il fallait, vous verrez tout à l'heure pourquoi, que le héros de l'aventure eût un de ces noms qui sont très répandus, qui appartiennent à tout le monde — Duval a épousé par amour la jolie Diane Bonivard, fille de Mme Bonivard, qui fut, en son temps, première danseuse à Marseille, à Nice, à Lyon et sur la ligne. Il est riche de vingt-cinq mille livres de rente, et compose de la musique. Il en compose de fort médiocre, et encore n'en compose- t-il guère, car sa femme et sa belle-mère lui
prennent, en soirées, en réceptions, en distractions de toute sorte, le meilleur de son temps. Ce qu'il a fait de mieux, c'est une romance pour l'anniversaire de sa femme ; elle ne vaut pas cher, et il nous la chante en s'accompagnant au piano. Xe croyez pas que ce détail soit inutile. C'est avec cette chanson, qui n'a l'air de rien, que les auteurs feront leur dénouement. Ils ne l'eussent pas mise si elle n'avait dû avoir son contre-coup plus tard. Car ce sont gens qui savent leur métier ; ils ne hasarderaient pas un détail qui fût purement de fantaisie.
Duval est à couteaux tirés avec sa belle-mère, qui lui a terriblement gâté sa lune de miel. C'est une folle, qui jette l'argent par les fenêtres, qui fait mille extravagances, jusqu'à poser en sylphide devant un appareil photographique, et esquisser les pas d'antan, lorsque sonne à son oreille un air de valse; elle a horreur de son gendre et monte contre lui la tête de sa fille. C'est un enfer que ce ménage.
À travers ces querelles se promène un jeune homme, l'intime ami de Duval, M. Champeaux, qui a accepté l'hospitalité chez lui, dans sa maison d'Asnières. Champeaux est une grande ressource pour Duval, qui s'épanche sur lui de ses fureurs contre sa belle-mère. Aussi, vous comprenez l'ennui de Duval quand Champeaux vient lui dire : « Il faut que je parte , » et que, pressé de questions, il donne la raison de cette fuite : ce J'aime ta femme ! »
— Allons! bon! s'écrie Duval, cet animal-là n'en a jamais fait d'autres! Toutes les fois que j'avais une maîtresse, c'était un compte réglé, il fallait qu'il en tombât amoureux.
— Dame ! nous avons les mêmes goûts ! observe doucement Champeaux.
— Toi ! il faut que je te marie, riposte Duval.
Duval a lié connaissance, an concert Lamoureux, avec un voisin de stalle dont la fille lui a paru charmante. : un certain Bourganeuf, bon bourgeois de Paris, riche et amateur de musique.
Et, justement, voilà que le domestique introduit dans le salon un inconnu suivi d'une jeune personne ; cet inconnu a vu un écriteau : Propriété à vendre; il est entré et demande le maître de la maison pour la visiter.
— Mais, papa, dit la jeune fille, tu n'as pas envie de l'acheter.
— Non, mais il pleut ; moi, quand il pleut, j'entre dans les maisons à vendre, pour me mettre à l'abri.
Duval, prévenu par le domestique, arrive et jette un cri :
— Eh ! mais, c'est mon voisin de stalle !
On se serre la main, et tout de suite Duval, pensant à son projet, demande à Bourganeuf s'il n'aurait pas l'intention de marier sa fille. Bourganeuf croit d'abord que Duval, qu'il ne sait pas marié, parle pour son compte, et accepte avec joie sa proposition; mais, quand on le détrompe et qu'il apprend qu'il s'agit d'un autre, il se montre plus réservé, plus froid, et se retire, sans visiter la maison, la pluie ayant cessé.
— Eh ! bien, me disait -on dans l'entr'acte, à quoi bon cette scène ? elle ne mène à rien.
— Attendez donc! répondais-je, je ne sais pas où elle mènera, mais elle mènera quelque part. Tout cela est disposé d'un main trop sûre pour que ce jeune homme qui part en voyage par amour, pour que ce père qui offre sa fille à Duval, qu'il croit veuf , aient été mis là pour des prunes. Xous allons les retrouver.
Le premier acte se termine par une scène violente. Duval a été poussé à bout par les sottises et les criailleries de sa belle-mère; comme elle s'avançait sur lai furieuse et le
bras levé, ça lui a échappé, il a lancé à toute volée une forte gifle qui est tombée sur la joue de la fille, de sa femme. Cris, larmes, scandale; Mme Bonivard a pris à témoin les personnes présentes :
— Nous divorcerons ! s'écrie-t-elle.
— ■ Je ne demande que ça ! répond-il.
Et le rideau tombe. Ce premier acte est fort gai ; mais, comme tous les actes d'exposition dans les pièces bien faites, il demande un peu d'attention aux spectateurs, il leur présente une foule de détails dont ils auront à se souvenir plus tard ; l'important est que ces détails soient clairement distribués et faciles à saisir. Mais aussi, une fois que le public se les est bien mis dans la tête, comme le rire va jaillir, abondant et aisé, dans les actes suivants ! Car nous verrons venir les situations, nous en rirons d'avance et le rire redoublera à mesure qu'elles se développeront. C'était le vieux jeu ; il faut croire que c'est le bon ; car il a réussi cette fois, comme il réussissait jadis aux Scribe, aux Bayard, aux Duvert et Lausane, et j'ajouterais même aux Labiche.
Le rideau se lève : nous sommes dans une villa des environs de Paris, et Duval, nonchalamment étendu sur un canapé, cause avec une jeune femme que nous reconnaissons pour être celle qui nous a été présentée , au premier acte, au bras de Bourganeuf, son père. Il l'appelle sa femme. Il est donc remarié ; et nous apprenons en effet que Duval, une fois son divorce prononcé avec Diane, a épousé 6abrielle Bourganeuf, qu'il aime, dont il est adoré et qui n'a pas de mère. Pas de belle-mère, quel rêve ! Comme la maison est tranquille ! elle ne l'est que trop peut-être. Duval, qui ne faisait rien, jadis, parce qu'il était sans cesse dérangé de son travail, s'ennuie un peu de ne l'être plus du tout. Le tête-à-tête avec sa bonne petite femme est parfois gênant. Elle est curieuse et indiscrète : elle veut que son mari lui
donne des détails sur cette Diane qui a été sa première femme : est-ce qu'il Ta aimée plus qu'elle ? est-ce qu'elle l'aimait mieux ? est-ce qu'elle était plus gentille ? Il "n'a pas grand' chose à répondre à ces questions ; car ce qui lui avait déplu surtout dans sa première femme, c'était sa belle-mère.
La nouvelle n'a pas de mère. C'est là son grand mérite. Mais où diantre est le père? Car Bourganeuf existe, lui; nous l'avons vu au premier acte. Il est vrai qu'il a eu soin de nous dire que, s'il avait envie de marier sa fille, c'est qu'il n'avait jamais eu de jeunesse, et qu'il avait envie de mettre à profit les quelques années qui pouvaient lui rester de bon.
Il a donné un prétexte ; il est parti pour Luchon. Mais voilà des mois qu'il est absent, et il ne répond plus aux lettres qu'on lui adresse. Que peut-il être devenu ! «Sa chambre l'attend toute prête dans cette villa qui lui appartient, où les deux amoureux se sont installés en son absence. Il faudra bien qu'il revienne.
Et voilà qu'en effet la porte du fond s'ouvre : nous voyons apparaître la tête de Bourganeuf, qui semble inspecter les lieux avec inquiétude. Il ne voit que la femme de chambre, et, d'un air mystérieux, il lui demande si ses maîtres ne sont pas là :
— Non, ils sont sortis.
Bourganeuf appelle alors par gestes télégraphiques des personnes qui attendent sans doute son signal pour entrer ; elles entrent. C'est Mme Bonivard et sa fille. Il y a d'abord eu dans le public une seconde d'effarement, on hésitait à comprendre. Puis, tout à coup, Mine Bonivard s'étant tournée vers Bourganeuf et lui ayant dit :
— Mais, mon gendre...
la vérité a éclaté tout à coup aux yeux, un fou rire a secoué toute la salle , de l'orchestre aux dernières loges.
Bourganeuf s'était remarié, sans oser en prévenir ni son gendre, ni sa fille. Il avait épousé une femme divorcée ; mais Mme Bonivard lui avait assuré que le premier mari était mort, et le nom de Duval, qui est des plus connus, n'avait pas attiré l'attention de Bourganeuf. Il ramenait donc Mme Bourganeuf, escorté de sa mère, Mœe Bonivard, chez son gendre, qui allait retrouver, dans cette nouvelle bellemère, sa première femme.
Il est clair que le divorce va fournir aux vaudevillistes, qui se sont déjà jetés sur cette mine et qui l'exploiteront dans tous les sens, une foule de situations compliquées et curieuses. On peut dire que, du premier coup, MM. Bisson et Mars ont mis la main sur une des plus singulières et des plus amusantes. C'est une trouvaille que cette idée ; mais au théâtre il ne suffit pas d'avoir rencontré une situation ; le difficile est de la préparer, de l'aménager, d'en tirer l'un aprè3 l'autre tous les effets de rire qu'elle comporte. Ces messieurs l'ont fait avec une merveilleuse adresse de main, avec une incomparable sûreté d'exécution.
Il fallait s'arranger pour que les reconnaissances se fissent une à une, la dernière enchérissant toujours d'effet comique sur les précédentes. Ils y ont réussi à miracle. La première scène, celle où ce pauvre Bourganeuf, honteux de son équipée, avoue à son gendre et à sa fille que, s'il est resté si longtemps sans donner de ses nouvelles, c'est qu'il se préparait à leur donner une belle-mère, est d'une impayable drôlerie.
— Nous vous avions écrit à Luchon, dit Duval , et vous n'avez pas répondu.
— C'est que j'étais à Nice... Ah ! Nice, quelle ville, mes enfants ! du soleil, des fleurs.,. C'est là que votre lettre est venue me retrouver.
— Eh ! bien ?
— Eh ! bien, j'étais à Xaples... Ah ! Xaples ! quelle ville, mes enfants ! un soleil, une mer, du macaroni !... C'est là que votre lettre m'est venue chercher... J'étais à Venise... Ah ! Venise ! quelle ville !...
Et le malheureux s'espace en ces souvenirs pour retarder l'aveu fatal. Il est remarié.
— Ah! vous savez, papa beau-père, dit Duval en riant (car il croit à une fumisterie), on ne me la fait pas à moi, celle-là. Elle est bien bonne, mais je n'y donne pas !
Et voilà le pauvre homme obligé de jurer ses grands dieux qu'il est marié et bien marié. Bien marié, ce nest pas précisément le cas d'user de cette locution. Car il ne l'est encore que devant l'officier de l'état civil. Sa terrible belle-mère s'est toujours interposée entre sa femme et lui, et il revient à Villeneuve -Saint -Georges, précisément pour achever le mariage.
Et nous nous disions , nous autres vieux routiers de théâtre : Bon ! voilà un mariage qui ne sera pas consommé ! L'auteur trouvera moyen d'arracher Diane à son second mari ; il ne nous aurait pas révélé ce détail , si ce détail ne devait servir à rien.
Duval est enfin convaincu de l'horrible vérité; il aurait beau s'en fâcher et en gémir, c'est chose faite. A quoi bon ? il en prend son parti. Il avait bien juré qu'il ne verrait plus jamais le visage d'une belle-mère. Mais celle-là est, s'il en croit Bourganeuf, une belle-mère modèle, si aimable, si douce î... Enfin, on verra bien.
A partir de ce moment, il n'y a plus un personnage qui en rencontre un autre sans soulever dans la salle une tempête de rires. Mme Bonivard sort de sa chambre et se croise sur la scène avec Mme Gabrielle Duval.
— Pardonnez-moi, si je me présente moi-même, dit Mme Bonivard, mais je suis de la maison.
— Ah ! c'est vous qui êtes ?... «lit Gabrielle qui croit veilla nouvelle femme de son père.
— Moi-même, répond ÀInK' Bonivard.
— Pauvre père ! s'écrie Gabrielle en regardant avec compassion la pomme de reinette qui tient lieu de figure à l'exdansense.
Sur ces entrefaites, Champeaux arrive du long vi qu'il a fait autour du monde pour oublier Diane, la femme de son ami. Il ne trouve, en entrant, qu'une bonne à qui il demande des nouvelles de la maison.
— Ec Mm' Duval ?
— ■ Elle va bien.
— Et sa mère ?
— Sa mère ! elle est morte !
— Àh ! vraiment, tant mieux !
Et voilà Champeaux persuadé que Mme Bonivard est décédée; et comme il aperçoit Gabrielle, il la prend pour la sœur de Diane, et s'en amourache. C'est une fatalité, comme vous voyez ! car le voilà encore amoureux, mais , cette fois sans le savoir, de la femme de son ami.
C'est une suite inénarrable de quipropos, tous les plus naturellement amenés du monde, tous si clairs, je dirais presque si mathématiques qu'on les attendait, qu'on les épiait, et c'était le fou rire qui reprenait de plus belle, quand ils se produisaient enfin. Il faut bien qu'enfin la dernière reconnaissance ait lieu. Duval se trouve en face de son ex-femme et de son ex-belle-mère ; je ne peux pas vous dire comment la scène est faite, je n'en sais rien, et personne à l'heure qu'il est n'en sait plus que moi. On n'en a pas entendu un traître mot; au milieu d'un rire universel, on apercevait les acteurs gesticuler et se démener; et, par-ci par- là, quelques exclamations poussées par Mme Bonivard et par Duval :
— Et dire, s'écrie-t-il, que j'ai divorcé pour n'avoir plus de belle-mère, et m'en voilà deux sur les bras!
Xous étions malades de rire. Dans les couloirs, on riait encore ! Je ne me souviens pas d'avoir vu un public daus un état pareil. Et Ton se demandait : Comment vont-ils trouver un troisième acte ?
Mais voilà ce que c'est que l'art des préparations : ce Champeaux que nous avions entrevu au premier acte, puis au second, et qui n'avait joué jusqu'alors qu'un rôle épisodique, il était évident que ce serait lui sur les bras de qui Ton rejetterait Diane et sa danseuse de mère. Aucun de nous ne s'y est trompé. Xous attendions ce dénouement. Mais comment s'y prendrait-on pour l'amener ? et, au théâtre, il n'y a que le comment qui amuse.
Mon Dieu, qu'il y a eu encore là de réjouissantes scènes de quiproquos ! Champeaux croit (le plus sincèrement du mondei que M;e Boni vard est morte et que son ami Duval est toujours le mari de la jolie Diane de Bonivard. Mais il a vu Gabrielle, qu'il a prise pour la sœur de Diane. Il vient donc demander à Duval la main de Gabrielle, c'est-à-dire de sa femme, tandis que Duval l'excite à faire la cour à Diane, dans l'espoir d'en débarrasser son beau-père et lui même.
Ce dialogue où ni l'un ni l'autre ne se comprennent, tandis que le public saisit à chaque réplique l'erreur où chacun d'eux tombe, est une merveille d'ingéniosité et de drôlerie. Champeaux reste persuadé que son ami a la tête un peu ébranlée. Le hasard le met en présence de Gabrielle (la seconde Mme Duval) qui n'a pas encore été mise au courant de la situation et ne sait pas que la nouvelle femme de son père est l'ancienne de son mari. Il entame la conversation avec elle ; il lui demande s'il y a longtemps que Duval est ainsi détraqué.
ALEXANDRE BISSOX 237
— Détraque ! s'écrie la jeune femme ; mais il ne l'est point. Tenez ! justement, je viens de trouver dans ses papiers une romance qu'il a composée en cachette pour moi.
Cette romance, vous l'avez deviné, c'est celle du premier acte. Champeaux se met au piano ; Gabrielle la chante avec lui, et voilà que, de la chambre voisine, une autre voix s'élève, qui la chante également : c'est celle de la nouvelle Mme Bourganeuf ; puis, du jardin, une autre voix encore, c'est celle de Mme Bonivard...
— Ah ! ça, mais tout le monde connaît donc cette romance, paroles et musique ?
Tout le monde la connaît, en effet ! et au refrain tous se trouvent en scène, chantant la musique de Duval, qui est désespéré. Il n'y a plus moyen de se rien dissimuler les uns devant les autres. L'explication est d'une drôlerie inexprimable. Elle ne terminerait rien, car elle laisserait l'infortuné Duval en proie à ses deux belles-mères. Mais le vaudeville rebondit sur une autre invention d'autant plus charmante qu'elle était à la fois imprévue et préparée.
C'est par une gifle que s'est dénoué le mariage de Duval avec sa femme. Si l'on pouvait amener Bourganeuf à gifler, lui aussi, la belle Diane, un nouveau divorce livrerait ladite Diane à Champeaux.
— Et, dit tout bas Duval à l'oreille de son ex-bellemère, Champeaux a soixante mille livres de rente, et il n'a que trente ans.
Et il la pousse contre Bourganeuf, et il excite Bourganeuf contre elle, et un orage est dans l'air; et Mra0 Bonivard dit tout bas à sa fille : « Prépare -toi ! il va me lancer une gifle , et c'est toi qui la recevras. »
Et elle s'avance, provocante, vers son gendre, et elle lui chante pouille , et elle le traite de lâche , et Bourganeuf lui répond avec la même verdeur, et il finit par lever le bras,
et la jeune femme tend la joue, et tout le monde sur la scène, et nous-même dans la salle, nous attendions la claque, quand Bourganeuf se ravisant :
— Ah! bien, non...
Je ne puis vous répéter la phrase, par l'excellente raison qu'elle s'est perdue dans un formidable accès d'hilarité. Et l'ahurissement de déception était si drôle et marqué de manières si diverses chez Duval, chez Diane et sa mère que c'était une gaieté folle dans la salle. Mais Mme Bonivard est tenace : elle revient à la charge , elle embourse sa gifle sur la joue de sa fille. Voilà un nouveau divorce sur la planche, et un divorce qui sera moins difficile à obtenir que l'autre, le mariage n'ayant pas été consommé. Champeaux emmènera sa nouvelle femme au Brésil, où Mlue Bonivard passera sa mauvaise humeur sur les nègres de son troisièmegendre; M. Bourganeuf va reprendre son innocente vie de propriétaire retiré, et Duval roucoulera le parfait amour avec sa jeune femme, loin de toute belle-mère et même loin de tout piano.
Telle est cette pièce dont le succès a été éclatant, inouï. Le rire n'y languit pas un instant, et c'est partout le vrai comique, celui qui jaillit des situations. Et ce rire est sain et honnête ; point d'équivoques égrillardes, point d'allusions obscènes, point de mots à double entente. On pourrait mener les jeunes filles à ce spectacle.
Ce vaudeville, comme la plupart des pièces véritablement bonnes, a été joué à merveille. On a fait à Jolly, quand il est venu nommer les auteurs, une extraordinaire ovation, qu'il méritait bien. On n'est pas plus naturel et plus fin. Il a eu des fureurs et des ahurissements d'un comique irrésistible. Boisselot est un Bourganeuf bien plaisant et Corbin joue très joliment le rôle de Champeaux. Courtes est excellent dans celui d'un oncle, qui
traverse toute l'action, mais qui, n'exerçant sur elle aucune influence, a disparu dans l'analyse que j'en ai faite.
Mme Daynes-Grassot a joué, avec beaucoup de verve et de mesure tout ensemble, le rôle charmant de M,,1P Bonivard. Les deux jeunes femmes sont représentées par les deux sœurs, Cécile et Marguerite Caron, toutes les deux fort avenantes.
Voilà donc trois vaudevilles avoir : le Décoré, Coquardet Bicoquet et le dernier venu, qui n'est pas le moins gai, les Surprises du divorce. Et je vous ferai observer qu'aucun de ces vaudevilles n'a demandé un sou de décor ni de costumes, qu'aucun d'eux n'a exigé l'engagement d'une étoile, qu'aucun d'eux n'a affiché la prétention de frayer à l'art des voies nouvelles ; qu'aucun d'eux n'est naturaliste, ni idéaliste, ni rien autre chose qu'un vaudeville. Et je vous avouerai que je ne vois pas sans un vif plaisir les théories que je soutiens depuis trente années avec tant de persévérance recevoir une si imprévue et si éclatante confirmation.
5 mars 1888.
JEAN RIGHEPIN