LE FLIBUSTIER
La Comédie-Française nous a donné cette semaine la première représentation d'une comédie en trois actes et en vers, qui a pour titre : le Flibustier.
Trois ou quatre jours après, je recevais d'un de ces nombreux correspondants bénévoles qui apportent chaque matin à un journaliste connu l'opinion du public, d'une partie du public tout au moins, je recevais donc une lettre toute fulminante d'indignation.
ce Ainsi que vous le savez mieux que moi, m'écrivait mon homme, M. Jean Richepin vient de mettre en vers pour le Théâtre-Français deux vaudevilles de Scribe : Thèobald ou le retour de Russie et Michel et Christine. Que M. Jules Claretie, qui ne pouvait ignorer ce fait, ne l'ait pas indiqué sur l'affiche, je le comprends à la rigueur. Mais que pensez-vous de ces centaines de journalistes qui ont déjà rendu compte de l'ouvrage, sans en faire connaître l'origine, sans dire même que ce n'est qu'une adaptation ? Estce mauvaise foi? est-ce ignorance ? est-ce l'une et l'autre? On s'y perd, car parmi tous les vices qui distinguent ces messieurs, on ne sait lequel choisir... »
Je m'arrête, mais il continue et nous arrange de belle sorte. Ah ! il n'est pas tendre pour la corporation ! Il peut se foire qu'en thèse générale il ait raison et que nous ne
valions pas gvand'chose ; je suis trop intéressé dans la question pour être un juge fort impartial. Mais je dirai à notre farouche ennemi que, sur le point spécial dont il parle, c'est lui qui a tort.
Il n'y a de notre part ni ignorance, ni mauvaise foi dans le silence que nous gardons d'ordinaire sur ces sortes d'affaires, lise trouve toujours, les soirs de première représentation, dans ce public spécial d'amateurs, très au courant du théâtre, deux ou trois personnes qui rapprochent la pièce qu'on joue d'une pièce qu'ils ont vue autrefois, et qui le disent aux camarades. On se repasse la nouvelle, qui court de rang en rang. Le soir du Flibustier notamment, nous nous sommes bien trouvés cinquante dans la salle qui savons notre Scribe et nous sommes écriés : Tiens ! c'est Thèotàld! et lorsque est arrivé le troisième acte, ce n'est plus cinquante ni cent personnes, c'est tout le public qui a reconnu le dénouement de Michel et Christine. Car si Thèouold a disparu de la plupart des mémoires, le souvenir de Michel et Christine a été rafraîchi en ces dernières années par une reprise qu'en a faite le Gymnase.
Nous constatons les ressemblances ; mais c'est pour notre plaisir personnel. C'est un détail qui n'a pour nous, dans la critique, aucune importance. Il est de règle que toute situation appartient à celui qui la traite; on ne lui demande que de la f ai re sienne, en la traitant d'une façon originale. C'est l'application de cette loi qu'a formulée jadis Horace : proprie communia clicere. Une fois qu'une situation a été imaginée par un écrivain dramatique et jetée par lui dans la circulation, elle tombe par cela même dans le domaine public. Chacun a le droit de la reprendre à son compte et de s'en servir comme il lui plaît : tout ce qu'on est en droit d'exiger de lui, c'est qu'il la renouvelle, en lui imposant sa marque de fabrique.
Le nombre des situations que Ton peut porter à la scène est fort limité : ce serait un travail assez curieux que d'en établir le compte exact. S'il était interdit de les emprunter aux devanciers, il y a longtemps que le théâtre serait mort d'inanition et d'épuisement. Mais Scribe, qui les a toutes exploitées, est aujourd'hui une mine où les dramaturges fouillent à leur tour. Je crois bien au reste que Richepin ne s'est pas donné cette peine. Il ne doit guère pratiquer Scribe, et il a trouvé son sujet dans l'air ambiant.
On sait qu'il a, durant une année ou deux, vécu de la rude vie de matelot, avec des matelots, traînant le filet en leur compagnie, partageant leur repas du soir et couchant/ pêle-mêle avec eux, dans le bateau goudronné, sur une natte ou un filet. Il a écouté leurs histoires. Que peuvent être ces histoires, contées à la veillée, avant que chacun se soit endormi? Elles roulent toutes, ou à peu près, sur deux ou trois thèmes, qui sont toujours les mêmes. Un de ces thèmes, c'est naturellement le gars parti mousse pour une navigation lointaine, qui ne revient plus, que l'on s'obstine à attendre. On finit par désespérer ; on prend sans lui des arrangements de famille ; et le voilà tout à coup qui revient. Il revient riche ou pauvre; et ce sont des combinaisons diverses, selon qu'il est l'un ou l'autre. Il retrouve sa fiancée mariée à un autre, ou tout près d'épouser cet autre.
Remarquez -le : ce thème, du retour du marin à son foyer après une longue absence, ne comporte guère qu'une demi-douzaine de combinaisons, qui ont dû nécessairement être passées en revue, soit par l'imagination populaire, dans les chansons de matelots, soit par les poètes, depuis Homère qui nous a montré Ulysse, revenant incognito dans Ithaque, jusqu'à André Theuriet, qui nous a présenté, il y a quelques années, Jean-Marie.
C'est à ce fond commun de récits populaires et de chansons bretonnes qu'a puisé Richepin bien plutôt qu'au répertoire de Scribe qu'il ignore. Il l'ignore, et peut-être aurait-il profit, s'il veut sérieusement réussir au théâtre, à étudier ce maître. Xon pour l'imiter, grand Dieu! mais pour y apprendre l'art d'exciter et de soutenir l'intérêt, de mener une action jusqu'à son dénouement, de faire prévoir ce dénouement du public et de le lui justifier !
Il y a bien de la maladresse dans la façon d«.»nt est conduit le petit drame de Richepin.
Il s'agit d'un vieux maître caboteur, le père Legoez, qui attend depuis dix ans son petit-fils, Pierre Legoez, embarqué mousse à onze ans sur un bateau armé en corsaire. Ce petit-fils est le seul enfant mâle que la mer lui ait laissé. Le bonhomme vit avec sa bru, Marie- Anne, qu'un naufrage a faite veuve, et la fille de cette bru, l'aimable Jànic, qui va sur ses dix-huit ans. C'est tout ce qu'illui reste de sa nombreuse famille. La mer a pris tous les autres. Aussi le vieux Legoez a-t-il reporté toute son affection et tout son espoir sur le petit Pierre, dont il s'obstine à attendre le retour. Tous les jours, il s'en va sur la jetée guetter les vaisseaux qui entrent au port, et tous les jours il se dit que ce sera pour demain.
Xi sa bru, ni Janic ne partagent ses illusions. Janic avait huit ans quand son cousin est parti. On les avait, selon la coutume bretonne, fiancés l'un à l'autre. Elle n'a pas conservé grand souvenir de ce mousse; elle craint bien, si elle ne doit pas avoir d'autre époux que lui, de coiffer sainte Catherine. Depuis trois ans, pas de nouvelle ! et l'on sait que le vaisseau corsaire a péri ! Le malheureux doit avoir été englouti par l'Océan ou tué dans un combat.
Un jour, c'est celui où la pièce commence, le vieux Legoez était allé, selon son habitude, faire, avec la petite
Janic, un tour sur la jetée, quand un jeune gars se présente à la maison comme Marie- Anne y est seule : il a l'âge qu'aurait Pierre, il est hâlé comme lui ; ce n'est pas Pierre, mais un de ses camarades, Jacquemin, qui a fait avec lui la flibuste. Il s'est battu à ses côtés le jour où leur vaisseau a été coulé par des Espagnols. Il s'est sauvé sur une épave et n'a plus entendu parler du pauvre Pierre qui a dû périr. Mais il a recueilli sur le rivage un coffret qu'il a reconnu pour être celui de son ami. Il le rapporte. On l'ouvre : c'est bien le chapelet de la famille.
— Il faut, dit Marie- Anne, que j'aie le temps de préparer le vieux à cette douleur. Cachez-vous.
Il n'est pas derrière la porte que Legoez arrive, avec Janic. Il remarque l'air troublé de sa bru; il aperçoit sur la table le chapelet qu'il reconnaît tout de suite.
— Pierre est revenu! s'écrie-t-il, je le savais bien!
— Il est revenu, s'écrie Janic, et elle bat des mains. Jacquemin s'élance et va dire la vérité; mais Marie- Anne l'arrête :
— Xe le détrompez point, lui dit- elle. Tous devez repartir dans cinq jours; laissez-lui croire qu'il a revu son petit-fils ; au moins, il mourra content.
Jacquemin, étourdi par la rapidité de la scène, consent et se jette dans les bras que le vieux lui ouvre.
— Bonjour, grand-père !
Et le rideau tombe sur ce mot, qui établit nettement la situation. Il faut bien le dire : tout cet acte est long et empêtré. Mais ce n'est pas encore cela que je lui reprocherais le plus. Que Richepin n'ait pas le maniement aisé des scènes, je le comprends et l'excuse. Ce qui me chagrine dans ce premier acte, c'est qu'il semble que le poète s'y soit, de parti pris, assagi. On dirait qu'il a coupé l'aile à son vers.
Tenez ! un exemple : Marie-Anne a vu la mer, l'implacable mer, lui prendre l'un après l'autre son mari, deux de ses enfants, son père et ses trois beaux-frères ; elle a conçu contre elle une sorte de haine farouche. Vous avez lu sans doute la Mer de ce même Eichepin. Il s'y trouve une pièce qui est de toute beauté, qui serait un véritable chef-d'œuvre, si l'auteur consentait à en retrancher une demi-douzame de vers qui sont vilains et presque orduriers. Ce sont les imprécations d'une femme à qui l'océan a dévoré tous les siens, et qui ne veut pas lui donner son dernier-né.
C'est évidemment cette femme-là que M. Richepin a voulu transporter au théâtre et qu'il a peinte sous les traits de Marie-Anne. Eh ! bien, la Marie-Anne du théâtre se contente de. montrer le poing à la mer, que l'on aperçoit à travers la fenêtre du fond, en lui criant : La gueuse! la gueuse !... Mais de ce flot de lamentations, d'imprécations, de malédictions, qui déborde avec un magnifique lyrisme dans le volume, il ne reste plus rien, mais plus rien du tout. Marie- Anne rentre dans le silence et reste dans la pénombre.
M. Richepin me dira que c'est pour être plus naturel ; que les femmes des marins se taisent quand le vieux parle : qu'il eût été malséant à Marie-Anne de maudire l'Océan et de contrister le père par des injures hors de saison... Tout cela est bel et bon ; mais la question est de savoir si Marie- Anne roulait ces pensées dans son âme. C'est, au théâtre, le droit et le devoir du poète d'ouvrir les âmes de ses héros et d'en faire jaillir en beaux vers les sentiments qui, dans la réalité, ne s'exhalent que par des interjections vulgaires.
Non, Richepin n'imagine pas comme nous lui aurions su gré de mettre en regard du vieux Legoez, amant de la grande mer, la femme qui lui en veut, à cette même mer, et qui décharge son cœur en strophes haineuses.
On a dit sans doute à Richepin qu'au théâtre il fallait se défier du lyrisme. Ce n'est pas nous, en tout cas, qui lui avons donné ce méchant conseil. Nous avions de tout notre cœur applaudi aux superbes tirades de Nana-Sahib. Il y avait dans cette féerie orientale une exubérance quelque peu folle de poésie ; mais je la préfère encore à la sécheresse où semble cette fois s'être astreint Richepin. Mon correspondant de tout à l'heure s'était servi de cette phrase irrévérencieuse : Il a mis en vers Je Thèobald de Scribe. Rien de plus faux, si vous voulez. Mais cette phrase n'en est pas moins un signe de l'impression produite par cette poésie : le vers est ferme et fait de main d'ouvrier ; il n'est pas éclatant ; il manque de panache. C'est du panache que nous demandons à Richepin.
Le second acte débute par deux scènes qui sont charmantes. Le père Legoez est à table avec toute sa famille. Il se fait raconter par celui qu'il croit son petit-fils ses courses et ses combats sur mer. Il se moque gaiement des Espagnols, qui se sont mis douze contre trois et se sont fait rosser ; il eût préféré pourtant que c'eût été les Anglais ! et tandis qu'il badine avec bonne humeur sur ce thème, humant le cidre de Bretagne, il aguiche doucement Janic, qui ouvre de grands yeux aux récits de son cousin. Qu'il est beau, ce cousin ! qu'il est vaillant! et c'est son fiancé !
La mère est inquiète et bougonne. Elle a peur de cet amour né si vite. Mais le vieux a le cœur en fête. Il veut qu'on laisse les deux jeunes gens tout seuls, et emmène, malgré elle, Marie- Anne, qui n'est pas rassurée du tout.
Les voilà seuls, vis-à-vis l'un de l'autre. Jacquemin est fort embarrassé ; car il lui semble infâme de profiter d'une supercherie, pour s'emparer d'un cœur qui ne lui appartient pas, qui est réservé à un autre. Il se met à travailler à un filet, sans mot dire et l'air penaud.
Et Janic... Janic, c'est Mme Barretta. Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chastement, idéalement jolie; avec quelle grâce piquante elle dit, voyant son cousin qui n'ose rien dire : « Je les croyais plus hardis, les flibustiers ! » Est-ce qu'il va falloir qu'elle fasse les avances ? Elle tourne autour de lui, elle cherche à lui soutirer un aveu : pourquoi ne parle-t-il pas ? c'est son fiancé. Il en a le droit. Elle sent bien, à travers son silence, qu'il l'aime. Mais encore faudrait-il qu'il se décidât à le dire !
La scène est bien gentille et elle a été jouée délicieusement par Mme Barretta et par Worms,qui rend à merveille, comme on sait, ces passions contenues et ces sentiments rentrés.
Jacquemin n'y peut tenir. Il confesse à Janic la tromperie dont le grand-père a été victime. Il ne lui est pas permis de voler une tendresse à laquelle il n'a pas droit ; si Pierre revenait un jour ! Pour lui, il va partir ; il fait ses adieux et laisse Janic désolée.
Janic pleure dans les bras de sa mère, quand un grand garçon pousse la porte et crie joyeusement :
— C'est moi ! Bonjour, ma tante ; bonjour, ma petite cousine !
Il est un peu étonné de l'accueil. Les deux femmes restent pétrifiées et ne lui témoignent aucune joie de son retour. Qu'y a-t-il? On ne s'est pas encore expliqué, quand le vieux Legoez reparaît, suivi de son faux petit-fils Jacquemin.
Tous voyez d'ici la scène. Le grand-père reconnaît qu'on l'a berné; il montre du doigt la porte à l'intrus, et Janic, au moment où il va se retirer, lui presse la main et lui dit tout bas :
— C'est vous que j'aime.
Quand je dis : tout bas, j'ai tort, elle le crie très haut, et
c'est une faute puisqu'à l'acte suivant Pierre l'ignore; puisque, si Pierre entendait le mot à cette fin de second acte, ce serait le point de départ d'une nouvelle scène et que le rideau tombe.
Il est très animé, ce second acte ; nous l'avons écouté avec plaisir le premier soir, et les abonnés du jeudi ont paru le goûter vivement trois jours après.
Le troisième acte n'est pas d'un arrangement heureux.
Quel est le dénouement obligé ? C'est que Janic épouse l'intrus qu'elle aime, et qu'elle le tienne des mains mêmes de Pierre, afin que sa joie ni celle du public ne soient gâtées. C'est, en effet, le dénouement de Michel et Christine. Vous vous rappelez avec quelle extraordinaire adresse Scribe, qui est un malin, l'a amené. Les circonstances n'étant plus les mêmes, Richepin ne pouvait user des mêmes moyens : c'est d'ailleurs le comment qui, au théâtre, doit se renouveler sans cesse.
M. Richepin aurait pu faire une scène entre les deux camarades, chacun d'eux se rappelant les marques qu'ils se sont données de leur amitié, comment ils se sont sauvé la vie dans les combats, et Pierre finissant par dire à Jacquemin : « Tu es venu le premier, elle t'a aimé; je ne veux pas briser la vieille affection qui nous a unis ; prends-la, je serai ton frère comme par le passé. »
Il pouvait encore rendre Pierre témoin de l'amour profond conçu par Janic, et arracher, grâce à ce spectacle, de cette âme restée noble, un acte de renoncement.
Il pouvait... mon Dieu î il pouvait toute sorte de choses, que je ne saurais, moi, critique, analyser ni prévoir. Tout ce que je sais, c'est qu'il fallait absolument me justifier de façon ou d'autre le revirement de Pierre, renonçant à sa cousine et la donnant à son rival. M. Pdchepin a traité la difficulté comme les gens enrhumés et sceptiques traitent leur
coryza, par le mépris. Son Pierre se laisse emporter d'un grand mouvement de fureur contre Jacquemin, qui lui a volé sa fiancée; il veut se battre avec lui au couteau : un des deux est de trop sur la terre. Et puis, sans que rien explique ce revirement, quand il faut que la pièce finisse, c'est lui qui met dans la main de son rival la main de sa fiancée.
C'est d'une gaucherie enfantine. Et cependant il y a dans ce troisième acte deux choses qui sont tout à fait trouvées, et qui feront que le public passera sur le reste :
La première, c'est que Pierre est devenu un terrien. Vous ne comprenez pas bien, n'est-ce pas ? Voici la chose.
Pierre, quand il s'est sauvé à la nage du bateau qu'avaient fait sauter les Espagnols, a renoncé pour toujours à la vie de marin, qui lui avait si mal réussi. Il s'est rendu au pays des mines d'or. Il a été favorisé par la chance ; après cinq ans de travail acharné, il est tombé sur un riche filon. Il rapporte trente boîtes pleines d'or ; le voilà riche.
Riche, mais terrien. Il n'a plus envie de retourner à la mer et le vieux Legoez n'admire et n'aime que ceux qui sont, comme lui, passionnés pour l'océan. La tendresse qu'il a pour son petit-fils se trouve donc diminuée d'autant. Il n'en dit trop rien, mais il aimerait presque mieux ce Jacquemin, qui, après tout, n'était pas coupable de mensonge (car ce n'est pas lui qui a eu l'idée de la supercherie), et qui est resté fidèle à la mer. Ah ! dame ! celui-là est un fier matelot; rien qu'à sa démarche, à son air, à ses attitudes, on sent qu'il a l'habitude de vivre sur l'eau salée, d'être roulé par la vague. L'autre, c'est son petit-fils, à la bonne heure ! mais il veut les emmener dans son placer, à vingt jours de marche de l'océan. Ne plus voir la mer! comment peut-on vivre sans voir la mer, sans aller tous les jours sur le port voir les bateaux qui entrent et qui sortent ! Janic est bien la petite-fille de son grand-père ;
elle aussi, elle n'admet pas que l'homme à qui elle accordera sa main, ne s'expose pas aux dangers qu'ont courus, et son père, et ses frères. Elle a du sang de marin dans les veines. Pierre voit bien que tout l'or qu'il rapporte en sacoche de mineur terrien ne peut entrer en balance avec ce préjugé ; que s'il n'était pas le petit-fils, c'est l'autre, c'est le marin, qu'on aimerait mieux que lui. Il s'aperçoit qu'il n'est plus chez lui dans la maison paternelle ; les amoureux de la mer ne le tiennent plus pour un des leurs. Mieux vaut qu'il s'écarte discrètement.
Quel dommage que Richepin n'ait pas avec franchise accusé ce dissentiment, et ne l'ait pas donné pour unique et vrai motif du revirement qui lui était imposé ! La chose n'est qu'indiquée et c'est dommage.
La seconde curiosité de cet acte, qui en soi n'est pas des meilleurs, c'est un de ces couplets poétiques dont je regrettais l'absence dans le premier. Il y a là un éloge de la mer, fait par le vieux Legoez, dans une tirade que je suis fâché de ne pouvoir citer, car elle est admirable ; mais la brochure n'a point encore paru. Les longs applaudissements dont elle a été saluée doivent être un avertissement pour M. Richepin. Il faut qu'il se mette bien dans la tête qu'aujourd'hui, quand on fait tant que d'écrire une comédie en vers, il faut mettre toutes voiles dehors; il faut qu'elle soit, comme dirait Banville, éperdument lyrique.
Dans le rôle de Janic, qui est si joli, il n'y a que trois vers qui aient. soulevé la salle : ce sont trois vers essentiellement lyriques, où Janik compare un nuage à un goéland qui passe et dont l'image se reflète dans les flots. Je ne puis donc que répéter à Richepin ce que je lui ai déjà dit : Oez beaucoup ; le public ne demande que cela, et vous avez, heureusement pour vous, assez d'autorité pour lui imposer même des fantaisies trop hasardeuses. Vous avez
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une des langues les plus souples et les plus brillantes que je connaisse; usez-en sans crainte : livrez-vous! Nous vous soutiendrons avec d'autant plus d'ardeur que vous tendrez plus haut.
Le Flibustier a été joué avec un merveilleux ensemble. J'ai déjà parlé, chemin faisant, de Worms et de Mme Barretta. Il faut mettre avant eux leur doyen, Got, qui a été incomparable dans le rôle du vieux Legoez : il a trouvé moyen d'être à la fois très naturel et très lyrique. Vous vous rappelez Coquelin dans la fameuse tirade de Thouvenin, au troisième acte de Denise. C'était à la fois un raisonneur de l'ancienne comédie et un homme de notre temps qui causait comme on cause aujourd'hui. Eh bien ! Got, grâce à un art singulier, donne aux vers de M. Richepin la saveur de la réalité sans rien leur ôter de leur envolée lyrique. J'ai entendu deux fois son morceau du troisième acte, et j'ai trouvé le comédien plus étonnant encore la seconde fois que la première. Je supplie les jeunes gens qui se destinent à la tragédie d'aller écouter Got ; ils verront là comme on peut faire sentir, sans l'insupportable ronron tragique, la force et l'harmonie de l'alexandrin; comment on peut être à la fois d'un naturel exquis et d'un lyrisme débordant ! Le premier soir, Got avait peut-être eu, et surtout dans le premier acte, le jeu trop turbulent. Les marins sont graves et font peu de gestes. Mais déjà il a corrigé ce qu'il y avait de trop en dehors dans sa manière. l\ est parfait. Mme Pauline Grange n'a qu'un rôle très effacé; elle le tient avec beaucoup de dignité et de tendresse. Elle est excellente. M. Laroche est bien sec dans le rôle de Jacquemin.
Le Flibustier de Richepin aura, je crois, un succès fort honorable. Le second acte en est charmant ; il y a, dans le troisième, un couplet admirable ; partout on sent la main
d'un maître ouvrier. L'ouvrage a encore pour lui cet avantage d'être irréprochablement moral et de fournir un spectacle que l'on peut voir en famille. 11 est merveilleusement joué. En voilà plus qu'il ne faut pour lui assurer un certain nombre de représentations fructueuses. Mais ce n'est pas encore cela que j'attends, avec tout le public, de Jean Richepin.
21 mai 1888.