‹ Quarante ans de théâtre (volume 4)Chapitre 20 sur 29 · AMOUREUSE · texte numérisé non relu

AMOUREUSE

Le grand défaut de la pièce nouvelle, c'est que la donnée est de simple proverbe ou de vaudeville, et ne comporte qu'un acte : aussi des trois actes dont se compose Amoureuse, y en a-t-il un, le premier, qui est à peu près inutile et qui a paru long, et un autre, le troisième, qui est bien pis qu'inutile et dont l'extravagance a failli faire chavirer la pièce. Le second seul, où la donnée se trouve traitée et même épuisée a beaucoup réussi, et la dernière scène où elle se résume avec une rare intensité d'expression a enlevé le public.

Il s'agit au fond d'une femme qui a épousé par amour un homme arrivé à l'âge de l'ambition ; après que la lune de miel est passée, il voudrait ne plus l'aimer qu'à ses heures, il a à travailler, à faire sa réputation; elle s'impose à lui, elle est jalouse de tous ses instants, elle le fatigue de sa passion exubérante, obstinée, si bien qu'un jour, excédé,

dans un mouvement de mauvaise humeur, il l'envoie promener, tour lui paraissant préférable à un amour aussi comprimant ; à peine en est-il débarrasse, qu'il le regrette ; il pestait contre l'accaparement que la femme faisait de lui, de son temps, de ses forces et de sa pensée ; il s'ennuie du vide que son départ a laissé autour de lui. Il la reprend, et toute l'affaire se termine par un baiser.

Avec une aussi mince donnée, les vaudevillistes d'autrefois auraient troussé un gentil vaudeville en un acte : la scène de rupture aurait été le point de partage. La pièce serait tout le temps restée dans le ton d'un aimable badinage. Beaucoup de maris se seraient reconnus dans cette histoire lestement contée, auraient souri, et le soir, en se couchant, ils eussent dit à leur femme : « Tu vois, ma chère, qu'il ne faut pas trop ennuyer les maris qui travaillent, i A quoi la femme eût répondu : « Tous êtes encore bien contents de nous avoir. » Et tous deux eussent été visités dans la nuit par les agréables songes qui s'échappent de la porte d'or.

Mais ce n'est plus ainsi qu'on entend le théâtre de genre. M. de Porto-Riche ne se contente pas d'un croquis gentiment enlevé : il a essayé de faire un tableau d'histoire avec un sujet de peinture anecdotique, un drame de caractère et de passion avec une donnée de vaudeville.

Il a pris un soin infini à nous peindre le caractère du mari et celui de la femme. Le mari, c'est Etienne Fériaud, un médecin de quelque réputation, bien qu'il n'exerce pas, car il est riche. Il s'est distingué par des travaux de physiologie ; il a fondé un hôpital, où il est seul maître, et poursuit dea études personnelles sur la diphtérie. Il a de l'ambition, et justement il vient d'être choisi par le gouvernement pour représenter la science française au congrès de Florence. Il a épousé par amour, vers l'âge de trente-six ans,

une jeune fille, Germaine, qui s'était prise pour lui d'une passion folle. Il était allé la demander en mariage pour un peintre de ses amis, Pascal Delannoy, qui en était fort amoureux. La jeune fille l'a vu ; elle a été frappée du coup de foudre. C'est lui qu'elle a voulu, c'est lui qu'elle a épousé.

Il y a huit ans de cela ; et sa passion est aussi intense, aussi exclusive qu'au premier jour. C'est une drôle de petite k^ime que cette Germaine : il y a en elle des instincts de courtisane. Elle aime son mari, mais elle l'aime à la façon de ces maîtresses d'un jour, qui accaparent et absorbent l'homme tant que dure leur liaison. Elle l'envahit tout entier; elle ne lui laisse pas pour ses travaux une minute de répit et de liberté ; il ne peut sortir qu'elle ne l'accable de questions sur l'emploi de son temps ; elle regarde comme un vol toute pensée qui ne lui appartient pas et l'interrompt dans son ouvrage par des propos frivoles ; avec cela, tous les goûts de désordre de la cocotte : rien n'est rangé chez elle ; on ne sait jamais ce qu'on y fera le soir ; elle adore les parties improvisées ; c'est une joie pour elle de dîner sur un guéridon, en tête à tête, avec des écrevisses et du vin de Champagne, le tout entremêlé de baisers.

Car les baisers vont toujours leur train. Etienne Fériaud a été et est encore un bel homme. Il passait en son temps pour un irrésistible don Juan, il possède encore de beaux restes, et M. de Porto-Riche, pour nous le prouver, nous fait assister à deux scènes épisodiques bien singulières. C'est le jour de Mmfl Fériaud; elle reçoit dans son salon, mais elle n'aime pas que les visiteuses voient son mari, car elle est persuadée que ses bonnes amies veulent le lui prendre.

Elle n'a pas si tort : voici deux femmes du monde, Mmc de Chazal et Mme Henriet, qui ont insisté pour serrer, avant de partir, la main au maître de la maison ; on cause,

et l'une d'elles, Mme de Chazal, le tirant à part, lui dit à brûle-pourpoint :

— Tous savez, le petit entresol où nous avons passé de si charmantes heures, il y a deux ans, est libre.

— Je ne le suis plus, répond-il.

C'est ensuite le tour de Mme Henriet qui lui dit ou à peu près :

— Vous savez, quand vous voudrez...

— Justement, répond-il, je pensais à vous ; il faut que je vous fasse un cadeau.

Il tire un objet de sa poche et le met discrètement dans la main de la dame. Elle regarde : c'est un numéro d'omnibus, le 59.

— Il faut prendre ses numéros, dit-il avec une impertinence plus que cavalière : vous avez le 59.

Il n'est pas qu'à moitié fat, le monsieur. S'il se dérobe ainsi, c'est d'abord qu'il a quarante-cinq ans; c'est aussi, c'est surtout que sa femme y a mis bon ordre. Il est médecin et, de plus, physiologiste ; il sent bien que l'heure est venue de dételer. Mais Germaine est si câline, si séduisante; elle est aussi, nous le savons par de discrètes mais transparentes allusions, si perverse en ses façons de caresser, qu'il s'oublie à tout bout de champ, et sans la contenter. Il lui en veut, il la gronde ; elle boude, et puis elle met une certaine robe qui l'habille si bien que le pauvre homme n'y résiste pas, et c'est à recommencer, et baisers de pleuvoir, et plaintes de recommencer, et voilà huit ans que tout cela dure !

Germaine a pour le moment bien du chagrin, car c'est depuis huit ans la première fois que son mari va la quitter pour quinze jours. Ah ! ce voyage à Florence ! s'il y renonçait L. Mais non, son honneur de savant y est intéressé ; elle le sait, elle se résigne. C'est à huit heures l'heure du

train... et à six, elle met sa robe, la robe que vous savez... Elle est si insinuante, elle se coule avec des chatteries si voluptueuses autour de son mari, que le pauvre homme écrit au ministre pour envoyer sa démission.

— Non, il ne faut pas, lui dit-elle ; demain, je te connais, tu m'en voudras.

— Eh ! non.

Et il l'embrasse, la rembrasse, et elle bat des mains, triomphante, heureuse...

— Tu es gentil !

Il y a pour le soir une première représentation de Lohengrin :

— Nous devrions y aller, lui dit-elle, en le regardant avec de certains yeux.

— Xon, restons ensemble...

— Oh ! que tu es gentil ! que tu es gentil !

Un tiers assiste à ces effusions : c'est ce Pascal Delanu oy, pour qui, dans le temps, Fériaud avait demandé la main de Germaine. Pascal est un philosophe ; il n'en a point voulu à son ami de son mécompte. Il s'est en quelque sorte installé chez le jeune ménage ; il y dîne à peu près tous les jours ; il aime toujours Germaine, il en badine, et pas toujours avec assez de légèreté ni de grâce, car le sujet est délicat. Mais on le laisse dire et faire. Il est si bien établi que Germaine est éperdument amoureuse de son mari qu'il n'y a pas ombre de danger à la présence d'un autre homme. Et quant à Fériaud, il est d'une fatuité si pleine, si entière, qu'il ne saurait prendre ombrage des assiduités d'un autre homme; quand une femme a le bonheur de le posséder, elle ne saurait penser à un autre.

N'importe! l'intrusion de ce troisième personnage, qui regarde mélancoliquement tomber cette pluie de baisers, vous paraîtra, j'imagine, sinon choquante, au moins énig-

matique. Réservez votre étonnernent; vous aurez tout à l'heure l'explication du mystère.

Yoilà donc le premier acte : la femme cramponne, le mari fatigué, énervé, l'ami philosophant sur la situation.

De quoi va se composer le second acte ?

Des mêmes scènes, incessamment répétées, jusqu'au moment de l'explosion finale que nous attendons, qui doit être le point culminant de l'ouvrage et, comme je le disais tout à l'heure, le point de partage des eaux.

Aussi, malgré tout l'esprit de l'auteur, et il en. a beaucoup, toute la première partie de ce second acte nous a-t-elle semblé languissante. Fériaud regrette d'avoir envoyé sa démission au ministre.

— Je t'avais dit de ne pas le faire, objecte la femme.

— Allons donc ! Je ne l'ai fait que pour toi... et c'est Varin qu'on a nommé à ma place... Yarin !... Et il aura peutêtre du succès là-bas...

— Alors, gare à moi ! murmure Germaine.

Oui, mais ces querelles, nous les avons déjà vues; nous connaissons déjà ces mauvaises humeurs et les gronderies de ce mari amoureux mais excédé et qui sent avec amertume ses forces et sa vie couler entre les doigts de sa femme ; nous connaissons les nervosités tatillonnes de cette Germaine, toujours en mouvement, toujours tournant autour de son mari ou collée sur ses lèvres. Xous finissons par être agacés de ce recommencement perpétuel. Xous attendons la grande scène. Enfin, la voilà donc !

Comment arrive-t-elle ? Mon Dieu ! comme ces choses-là arrivent dans la vie, à propos de rien, sans qu'on sache qui a commencé. Le vase est trop plein ; il suffit d'une goutte d'eau pour le faire déborder. Tous deux sont à dîner sur le guéridon, Fériaud tourmenté du souvenir de Yarin, Germaine inquiète de le voir soucieux :

— Si nous allions ce soir à Lohengrm! demande le mari.

— Mais, mon ami, j'ai donné les billets.

— Tu as donné les billets !

— Tu avais dit que nous resterions ensemble !

Et les voilà partis ; peu à peu la dispute s'échauffe et les cœurs se dégonflent, chacun des deux décharge ses griefs; c'est un échange de propos aigres, de reproches amers, de plaintes douloureuses. La scène est d'une vérité, d'une vivacité, d'une éloquence merveilleuses. Tantôt elle procède par répliques courtes et brèves, qui se choquent comme des épées de tombât ; tantôt ce sont de longs couplets où s'exhalent la colère et le désespoir. Un de ces couplets, le dernier, a été dit par MIle Réjane avec un sentiment si juste et si intense, partant de la fureur pour s'amollir aux attendrissements de la passion déçue et aux sanglots du bonheur brisé, que le public ne l'a pas laissé finir : de longs et unanimes applaudissements lui ont coupé sa tirade ; toute la salle était emballée. Il est vrai que la scène est admirablement conduite et que les acteurs l'ont jouée dans la perfection.

Le diable, quand on a ainsi poussé les choses à l'extrême, c'est de revenir ; comme, autrefois, le vaudeville sentait la nécessité de revenir, il se gardait de ces emportements et ne coupait point les ponts derrière lui. Ici, nous sommes en plein drame à cette heure. Plus de porte de rentrée possible.

Quel mot trouver qui termine le second acte et ouvre la possibilité d'un troisième.

Pascal vient d'entrer, quand la querelle est à son moment le plus aigu.

— Ah! c'est toi, crie Fériaud. Tu aimais ma femme, tu l'aimes toujours, j'en ai assez ; prends-la, je te la donne.

Et il sort.

— Ah! c'est ainsi, s'écrie Germaine, on ne sait pas de quoi je suis capable pour me venger ! Venez.

— Autant moi qu'un autre ! murmure Pascal. Diantre ! nous voilà à cent lieues de la comédie ! Quoi ï tant de bruit.- comme disait l'autre, pour une omelette au lard ! Après huit ans. ils vont se séparer et de quelle façon ï Pour une méchante querelle ! Ils vont, lui, retrouver une ancienne que nous avons vue rôder au premier acte ; elle commet sans amour une faute irrémédiable. Et comment se tirer ensuite de ce gâchis.

Hélasl l'auteur s"en tire fort mal! Je n'insiste pas sur les misères de ce troisième acte, dont quelques parties m'ont paru dénuées de tout bon sens et de toute raison. Je ne fais qu'indiquer le dénouement en gros.

Quinze jours ou trois semaines se sont passés : Fériaud s'ennuie ; sa femme lui manque, quand il rentre chez lui, il la trouve installée avec Pascal : il ne croit pas, tant la fatuité est chez fui tenace, qu'elle ait failli : il croit qu'elle s'amuse à coqueter avec lui pour faire enrager le mari qui l'a quitté. Il se trompe ; elle s'est donnée, et elle le regrette ; et Pascal, qui s'est renflammé, devient horriblement jaloux du mari que sa femme aime encore.

Les deux époux ont enfin une explication : Germaine avoue, Fériaud pardonne. Ça ne compte pas : ce n'est qu'un accident. Il flanque à la porte son ami, qui s'en va en disant que sa vie est brisée ; et le duo va reprendre entre le mari et la femme réconciliés.

On a murmuré à de certains passages, et il y avait de quoi. Mais l'impression laissée par le second acte avait été si vive qu'on ne s'est pas trop révolté tout de même contre ces insanités. Je ne sais quel sera, devant le vrai public, le succès définitif de cette pièce : elle est pleine de talent ; il y a dans le dialogue je ne sais quel nervosisme qui est bien de ce temps-ci. C'est d'un charme bizarre, très attirant, très ensorcelant, très inquiétant aussi.

La pièce est fort bien jouée, d'une façon absolument supérieure, par M"e Réjaue, qui a composé ce rôle très complexe avec une finesse et une science extraordinaires. Elle garde, même sous les plus vifs emportements d'amour ou de colère, une mesure exquise ; la diction est d'une netteté irréprochable. C'est une comédienne, dans la grande acception du mot.

Le personnage du mari est bien difficile, car il n'est pas non plus tout d'une pièce. Il faut indiquer sa fatuité ridicule, tout en laissant voir le savant amoureux de travail et de réputation ; il faut qu'il y ait chez lui assez de passion pour expliquer ses faiblesses et assez d'agacement, d'énerve ruent, pour justifier le coup de tête de la fin. Dumény a rendu toutes ces nuances avec beaucoup de légèreté.

27 avril 1891.

L'auteur a refait le troisième acte. Mais la vérité est que le troisième acte, de quelque façon qu'on le tourne, ne sera jamais bon. La première version ne valait rien, la seconde ne vaut pas davantage ; toutes celles qu'il essayera ne vaudront pas plus.

Quand le rideau tombe sur le second acte, la pièce est finie, parce que l'idée, d'où elle était sortie, est épuisée. Que prétendait l'auteur ? nous montrer un ménage où la femme ne sait pas aimer, l'aimant trop, un mari qui travaille; quand il a poussé à bout cette situation, quand la catastrophe en a jailli, il n'a plus qu'à mettre un point.

Le troisième acte, il n'est pas à refaire, il est à supprimer. Si M. de Porto-Riche consentait par la même occasion à retrancher, au premier acte, quelques brutalités

absolument inutiles, et d'une violence désobligeante, ce qui resterait d'Amoureuse serait exquis, et je ne crois pas m'avancer trop en disant qu'il ferait de cette petite pièce, ainsi réduite, un des chefs-d'œuvre de la comédie contemporaine. J'ose dire qtiAmoureu.se, une fois ces suppressions pratiquées, serait infiniment supérieure à la Parisienne de Becque, et mériterait, bien mieux que la Chance de Françoise, d'entrer au Louvre de la Comédie-Française. La scène par où se termine le second acte est assurément une des plus belles que l'on ait écrites en ces cinquante dernières années.

30 novembre 1891.

Mon sentiment n'a pas changé. Le premier acte est charmant, le second tient du chef-d'œuvre. La scène qui l'emplit est d'une observation aiguë et subtile, d'une vérité poignante. Je n'ai jamais beaucoup aimé le troisième acte ; l'auteur l'a voulu refaire ; la seconde version vaut mieux que la première, sans doute ; je ne sais, s'il n'eût pas mieux valu le supprimer et laisser la pièce sans dénouement. Jamais ces deux êtres, si dignes l'un de l'autre d'être aimés, ne s'accorderont ensemble et ne seront heureux l'un près de l'autre. Cette impression, qui se dégage très nette de la fin du second acte, n'est-elle pas un dénouement ? Il n'y aurait qu'à l'accentuer par quelques mots, qui seraient comme la morale de la fable.

Que j'aie raison ou tort dans les réserves que je fais contre ce dernier acte, il n'en reste pas moins que le second (qui est à lui seul une comédie) est admirable. C'est ce que la comédie contemporaine nous a donné de

plus nerveux et de plus vibrant. Je suis convaincu que dans un siècle ou deux, quand on voudra donner à nos arrière-petits-fils une idée de nos façons de sentir, on prendra cette scène comme document. Elle servira de matière aux conférenciers de l'avenir.

30 mars 1896.

Page 1