LE PASSÉ
Il faut bien FaYouer, la première représentation avait été froide. Malgré les sympathies très vives qu'excite le nom de l'auteur, et le désir que nous apportions tous de voir réussir sa pièce, il y avait eu comme un sentiment de fatigue à l'écouter. On s'était amusé à quelques coins charmants de dialogue ; l'impression d'ensemble n'avait pas été d'enthousiasme et de joie.
Je ne dirai pas qu'il y ait eu à celle des représentations suivantes où j'ai assisté une transfiguration complète du public. Il s'est encore retiré incertain et flottant. Mais il m'a paru bien plus animé que nous n'avions été nousmêmes : il s'est moins raidi contre les scènes de passion ; il a applaudi de meilleur cœur. Pour moi, personnellement, j'y ai goûté un plaisir bien plus vif. Je n'avais plus à ni'occuper du drame que je connaissais ; je pouvais à mon loisir goûter le détail qui est presque toujours délicieux.
Mme Dominique de Brienne a près de quarante ans et elle est encore belle. Elle a été mariée ; veuve, elle a fait de la sculpture, moins pour gagner sa vie, car elle est riche, que par un goût très vif de l'art. Elle a du talent et de l'esprit. Elle vit en bon garçon, avec des Parisiens qui ne lui font plus la cour, sachant qu'ils n'arriveront à rien. Ils se sont résignés à n'être que ses camarades : c'est Béhopé,
le romancier, qu'on a surnommé l'Instar parce qu'il imite toujours quelqu'un; Dracony, le peintre, Forain manqué, rosse, et officier de la Légion d'honneur, qui loue la peinture des autres quand elle ne se vend pas ; Mariette. le compositeur, qui ne parle que de ses bonnes fortunes, et Maurice Amant, le plus sérieux de cette petite bande ; il est médecin, mais plus assidu à l'atelier de Dominique qu'à son cabinet de consultation. Il l'aime d'un de ces amours discrets, patients, et résignés qui font les patitos. Il ne demanderait qu'à épouser, lui î Les autres eussent été moins ambitieux. Tous vivent sur un pied d'aimable familiarité avec Dominique qui les traite en camarades. V Ces quatre anabaptistes ne la lâcheront pas d'un bout à l'autre du drame qui va s'ouvrir et qui pourrait parfaitement se passer d'eux. Car ils n'y joueront d'autre rôle que celui de témoins, marquant les coups. Ils feront la fonction du chœur dans la tragédie antique. Mais au lieu que le chœur grec, commentant les faits qui se déroulaient sous ses yeux, les accompagnait de bons conseils et de sages préceptes, nos quatre artistes jettent tout au travers des scènes qu'ils voient un dialogue trépidant, osé, cynique même parfois, où les fusées du paradoxe partent en même temps que les mots d'observation à la La Rochefoucauld où la blague du boulevard se mêle à des considérations de haute philosophie.
Tous quatre sont dans l'atelier de Dominique, fidèles à un rendez-vous quotidien, lorsque le rideau se lève. Ils daubent sur le tiers et le quart, papotent sur tons les sujets qu'amène le hasard de la conversation ; elle ne tarde pas à tomber sur l'amour, et les voilà qui se mettent à traiter cette question particulière : Est-il permis de mentir en amour? La discussion est longue et vive. J'ose dire que c'est mie page de maître ; tous les arguments pour et
contre y sont ramassés en phrases courtes, nerveuses, vibrantes, dont chacune enferme un sens net et profond sous une forme aiguë. On pourrait transporter ces quatre lans un manuel de morale; elles épuisent la question. C'est une merveille !
Cette merveille est de peu d'effet au théâtre, ou du moins elle en a peu fait aux représentations où j'ai assisté, qu'on la prend pour un brillant hors-d'œuvre. Xous ne pouvons pas nous douter que ce hors-d'œuvre est le fond même de la pièce. Mme de Brienne plaide avec une âpreté singulière contre le mensonge en amour. Combien nous nous intéresserions davantage à ce qu'elle dit, si nous étions avertis de ce que nous saurons tout à l'heure, c'est qu'elle plaide sa propre cause ! Après la mort de son mari, elle a eu un amant, qu'elle a adoré : François Prieur, qui lui mentait à la journée, qui la trompait avec d'autres, qui Ta enfin abandonnée, qu'elle a longtemps regretté, qu'elle regrette peut-être encore. C'est le souvenir des mensonges dont elle a été victime qui l'anime contre le mensonge. Si nous le savions, nous comprendrions bien mieux son emportement, nous en serions plus touchés.
Ce n'est pas tout ; le drame, nous l'ignorons encore, et nous ne l'apprendrons que beaucoup plus tard, va rouler sur cette idée du mensonge en amour, et c'est un dernier mensonge qui amènera le dénouement. Il fallait nous en prévenir. M. de Porto-Riche ne nous dit rien ; il nous laisse deviner ; il nous croit trop intelligents. Au théâtre, je ne suis, comme les camarades, qu'un simple imbécile. '
Il y a bien encore une autre explication du peu d'intérêt avec lequel on a suivi cette scène exquise, c'est que les arias - chargés de la jouer, s'ils en ont récité le texte avec exactitude et justesse, n'en ont pas donné la sensation. Quels sont les personnages que M. de Porto-Riche a voulu
mettre en scène ? Des Parisiens, des boulevardiers, des artistes, qui badinent avec légèreté et grâce sur un thème de philosophie mondaine, en compagnie d'une femme, artiste elle-même et, de plus, extraordinairement nerveuse; et cela se passe dans un atelier de sculpteur. Eh! bien, vrai! on eût dit le percepteur des finances, le contrôleur de l'enregistrement et le greffier de la justice de paix, discutant dans un salon de la sous-préfecture avec la maîtresse de la maison. Il va sans dire que j'exagère la critique pour la rendre plus sensible, lies acteurs de l'Odéon sont de bons comédiens ; mais ils manquent trop de désinvolture pour une œuvre d'un modernisme si aigu. Ils sont trop rive gi uche. Cette réflexion a été faite par tout le monde ; et elle a malheureusement pesé sur tout le reste de la pièce.
Tandis que l'on potine entre camarades, le domestique annonce Mme Antoinette Bellangé. Dominique l'attendait. Elle a connu Antoinette petite fille et l'a mariée. Le mariage a mal tourné, il a abouti au divorce ; mais il y a déjà longtemps de cela, le mari et la femme ont chacun de leur côté regretté leur sottise ; Dominique s'est mis en tête de les réconcilier; elle songe surtout à la petite Hélène, née de cette union malheureuse. Elle a déjà persuadé le mari ; il lui reste à vaincre les répugnances de la femme.
Antoinette est une de ces femmes, comme M. de Porto- Riche aime à les peindre, qui porte dans les relations conjugales une grande indépendance de préjugés et une extraordinaire désinvolture de langage. Quand son amie lui parle de réconciliation, elle n'hésite pas à lui avouer qu'il est trop tard. Elle a un amant.
Naturellement, on cause de cet amant qui traverse des projets si bien combinés. Antoinette ne le nomme pas ; mais, à certains traits de caractère, Dominique croit le reconnaître.
— C'est François Prieur!
C'est bien lui, en effet! A cet aveu, Dominique sent se rouvrir l'ancienne blessure. Antoinette s'en aperçoit à l'altération de son visage et de sa voix :
— Puisque c'est le passé ! dit-elle à son amie.
— Je t'adore ! répond Dominique en l'embrassant ; elle tombe sur un fauteuil, et avec accablement : « Elle va le retrouver », soupire-t-elle.
Il est admirable, ce premier acte, bien que les préparations y manquent ; admirable de dialogue tout au moins, Si l'on avait, à cet égard, une critique à lui adresser, c'est qu'il pétille d'étincelles si nombreuses, si rapides et si vives qu'on en est comme aveuglé, comme accablé. Il y en a trop ; on sent que l'auteur a lentement, jour à jour, emmagasiné ces réflexions et ces mots, pour les laisser échapper ensuite en décharges électriques, coup sur coup lancées.
Le sujet n'en est pas moins très clairement annoncé et exposé. Sur ce dernier mot du premier acte, nous pouvons prévoir que François Prieur, une fois mis en présence de son ancienne maîtresse, va se reprendre d'amour pour elle et la ressaisir, malgré les résistances qu'elle lui opposera. Nous ne voyons pas très bien comment l'auteur étirera cette situation en quatre actes, la comédie en ayant cinq, mais c'est son affaire.
Au second acte, nous sommes encore dans l'atelier de Dominique. L'inévitable quatuor est là, et l'on recommence à potiner : mais cette fois, c'est François Prieur qui est sur ■ le tapis. Les quatre amis s'en donnent à cœur joie de taper sur ce monsieur, qui arrive justement de Londres, où il est attaché d'ambassade et qu'ils haïssent d'instinct. Dominique leur tient tête et leur flanque à chacun leur paquet, avec une verve et un cinglant de langage, dont ils sont un peu ahuris. Ah ! cette fois, la scène a porté.
^Tais pourquoi ?
("est que nous étions avertis. C'est que nous savions que Dominique au fond aimait toujours cet infidèle, et qu'elle était enragée de voir qu'on l'attaquât. Et Dieu sait si ces bons amis s'en font faute î Ils lui racontent qu'avec les lettres de ses maîtresses il faisait des cocottes en papier, ou que, les recevant au bain , il se les faisait lire par son valet de chambre ; qu'il avait rue Saint-James un petit appartement où il hébergeait ses victimes... et plus ils accumulent d'accusations, plus Dominique s'exaspère et 1 L'accable de ses sanglantes ripostes. Ils sont habitués à ses boutades ; ils en rient, tout en les trouvant excessives.
Av ce moment, le domestique passe à Dominique la carte de François Prieur.
— Mes enfants, dit tout bas l'un des anabaptistes à ses collègues, demain nous aurons notre compte. Xous serons lichus dehors.
François Prieur entre ; le drame commence.
Vous rappelez-vous la scène où Elvire. la pauvre abandonnée, vient revoir don Juan, qu'elle n'a cessé d'aimer. A la voir en larmes, don Juan sent pour elle comme un revenez-y d'amour et lui dit des douceurs. Eh ! bien, c'est avec cette scène-là que M. de Porto-Eiche a fait sa pièce.
François Prieur est un don Juan, un homme à femmes. Il les séduit toutes. Ce n'est pas qu'il soit très beau, ni même très spirituel, ni supérieur en rien. Il a le je ne sais quoi. Les femmes ne peuvent le voir sans l'aimer, et une fois qu'elles s'en sont éprises, c'est pour la vie. Elles l'ont dans l'os. Et lui, il ne peut voir une femme, sans qu'aussitôt le désir ne s'éveille chez lui ; il est amoureux du premier coup et sincèrement amoureux, au moins pendant l'heure où il exprime son amour.
Voilà donc ces deux emballés en présence : chez l'une,
c'est l'amour profond, ardent, immuable qui la tient; chez l'autre, c'est la passion du moment qui l'agite ; une passion renouvelée, mais une passion qui n'en est que plus vive.
Que vont-ils se dire ? Que va-t-il se passer :
Vous m'arrêtez là-dessus et vous m'objectez :
— Mais il n'y a là qu'une scène à faire ; la pièce ne saurait plus avoir, arrivée à ce point, que deux actes : l'un où se développe cette scène, l'autre où se dénouera le drame qui va en sortir.
Je suis bien de votre avis. Le Passé ne comporte que trois actes. Comment l'auteur est-il arrivé à en faire cinq? Eh! mais, il a refait au troisième acte la scène du second ; au quatrième acte, la scène du troisième, et au cinquième la scène des deux autres, en la montant à chaque fois de ton, comme on ajoute de quart d'heure en quart d'heure de l'eau chaude dans un bain où est plongé le thermomètre qui indique le degré de la température.
Le drame se compose donc de trois du<:«s d'amour, l'homme pressant, suppliant, menaçant, en proie à toutes les fureurs des sens déchaînés; l'autre, amoureuse sans doute, mais après s'être abandonnée à des transports de passion, se reprenant, se défiant, remettant au lendemain la défaite, qu'elle espère et qu'elle craint, qu'elle souhaite et dont elle a horreur.
Ces duos très violents, enragés même, sont ponctués par les réflexions des quatre anabaptistes et traversés par l'histoire des amours d'Antoinette. Car enfin Antoinette est de la partie. Tous n'oubliez pas qu'elle était la maîtresse de François Prieur et vous pensez bien que ce don Juan, toujours tout entier à la sensation présente, ne songe plus guère à cette petite linotte dont il a par-dessus les oreilles.
Cette jeune écervelée n'a rien vu, rien soupçonné du
drame qui coulait et bouillonnait à côté d'elle. Dominique, qui a intérêt à la voir réconciliée avec son mari, a continué de travailler à ce replâtrage, et elle en est venue à bout. Antoinette a consenti à reprendre avec M. Bellangé la vie commune. Mais c'est une femme pratique.
Elle ne se doute pas que son amant est las de son amour. Il a beau la maltraiter de paroles, elle croit à un peu de mauvaise humeur : elle se cramponne à lui. Oui, sans doute, elle va se remettre avec son mari, mais elle n'en sera pas moins libre de voir son amant; elle vivra très heureuse, passant de l'un à l'autre. Elle s'explique de ces petits arrangements avec une liberté qui a provoqué quelque hautleyx>rps dans l'auditoire. Jamais peut-être sur un théâtre <»n n'a parlé de l'adultère avec ce sans-façon.
François Prieur, pour se débarrasser d'elle et ne pas discuter trop longtemps, a feint d'accepter cette combinaison. Dominique est mise au courant de leurs intentions à tous deux par Antoinette elle-même qui n'y entend pas malice. Ainsi donc, François mentait, quand il lui disait que c'était fini avec Antoinette ! Il lui mentait encore quand il lui jurait n'aimer qu'elle ! Il mentait toujours comme il avait menti autrefois. Elle se met en devoir de lui écrire, lorsqu'il entre en scène lui-même.
C'est là la grande scène, la dernière, celle qui doit enchérir sur les deux autres ; le malheur, c'est que les deux autres en ont escompté tous les effets.
— Pourquoi, lui demande-t-elle, pourquoi m'avez- vous trompée quand je vous ai demandé si vous étiez libre? Pourquoi m'avez-vous menti ?
— Parce que je vous adorais.
C'est la seule réponse à faire ; c'est la seule que fasse don Juan à tous les reproches qu'elle lui jette, toute frémissante, à la tête, lui criant :
— Tous les crimes du cœur, tu les as commis !
— Eh ! bien, oui, répiique-t-il, je les ai tous commis, je suis le plus lâche des amants, le dernier des hommes ! Mais cela n'empêche pas que je t'aime, que je t'aime à la folie et que je ne puis me résoudre à te perdre.
Elle veut le chasser; il reste, il la prend dans ses bras; elle s'échappe, il la poursuit. Il la presse, il la force presque ; elle est là sur sa poitrine, brisée, épuisée, haletante.
— Xon, non, pas ici, pas aujourd'hui : mais demain... Mais ou se re verront-ils ?
C'est alors que François Prieur, à qui le mensonge coule de la bouche comme l'eau d'une fontaine, lui dit que, prévoyant qu'elle consentirait , il a loué exprès pour elle, à Saint-James, un petit appartement où elle sera reine et maîtresse.
— A Saint-James ï
Ce mot la rend à elle-même. Elle se souvient que ce buenretiro lui a déjà servi pour y recevoir toutes ses maîtresses. Ce n'est donc pas pour elle qu'il l'a installé et meublé! C'est un nouveau mensonge. Mais ce dernier fait plus que tout le reste. Jamais elle ne le reverra; et, si j'ai bien compris, elle donnera sa main à ce brave patito de Maurice, qui attendait chape-chute à la porte.
Ces scènes, qui sont pourtant si pimentées, n'ont pas remué l'auditoire autant qu'on pouvait l'espérer. C'est peutêtre que l'amour vrai en est absent, et que c'est la passion des sens qui y parle toute seule. Le cœur n'est pas pour grand'chose dans tout cela. François Prieur est enragé, mais on sent très bien qu'il le serait également pour le premier jupon venu. Dominique n'est pas précisément une amoureuse, c'est une envoûtée ; Phèdre l'est aussi, je sais bien, mais Phèdre lutte, Phèdre a des remords, Phèdre se tue de désespoir, Phèdre est une créature humaine. Les
énamourées de M. de Porto-Riche ressemblent à ces cavales que l'effluve lointain du mâle affole et emporte.
Ce qu'on ne saurait trop admirer dans cette pièce, c'est le dialogue, qui est toujours d'une nervosité et d'une vibration singulières. C'est du Meilhac exaspéré. Aussi songe-t-on toujours à Mme Réjane, quand on voit jouer ou quand on lit du Porto-Riche.
10 janvier 1898.