‹ Quarante ans de théâtre (volume 4)Chapitre 22 sur 29 · LES MAUVAIS BERGERS · texte numérisé non relu

LES MAUVAIS BERGERS

La Renaissance nous a donné la première représentation des Mauvais Bergers, pièce en cinq actes de M. Octave Mirbeau.

Ce titre n'a pas grand rapport avec l'œuvre. Il est tiré d'une phrase épisodique perdue dans un coin de la pièce. Au quatrième acte, un des partisans de la grève propose d'avoir recours aux députés de la région ; le chef des grévistes répond qu'il n'y a aucun fond à faire sur ces beaux parleurs, qui se contentent de pérorer à la Chambre, tandis que les pauvres diables se battent. ce Ce sont de mauvais bergers ! » s'écrie-t-il. Il n'est, du reste, aucunement question de bons ni de mauvais bergers dans le cours du drame. C'est ainsi que M. F. de Curel a emprunté le titre de son ouvrage, le Repas du lion, à une métaphore où ne se résume point l'idée première de la pièce. Peu importe après tout le nom dont on désigne une œuvre ; l'essentiel est qu'elle soit excellente. Stendhal a bien appelé son meilleur roman d'un titre qui est resté pour tout le monde, et même pour lui, une indéchiffrable énigme : le Ronge et le Xoir.

Les Mauvais Bergers portent au théâtre non point, comme on l'a trop dit, la question sociale, mais un des problèmes les plus douloureux et les plus aigus de la question sociale : les revendications des ouvriers mineurs ou des ouvriers d'usine contre leurs patrons, revendications qui aboutissent à la grève.

Le sujet n'est pas nouveau ; j'oserais même dire qu'il tourne au lieu commun. Nous avons eu en peu d'années le Germinal d"Emile Zola, les Tisserands d'ïïauptman, puis cette année même le Repas du lion de M. F. de Curel, les Bienfaiteurs de Brieux, la Maîtresse cV école de Tarbé. Je dois en oublier ; car il me reste dans la mémoire le souvenir d'un drame joué en ces derniers temps dans un des théâtres à côté, où un jeune soldat, chargé de garder l'entrée d'une mine, tirait sur un gréviste venu dans la nuit pour y mettre le feu : c'était son père.

Il faut que le sujet soit moins dramatique, j'entends, moins propre à être porté au théâtre qu'il n'a l'air de l'être au premier abord. Car tous ceux qui l'ont traité ont pris les mêmes personnages et les ont jetés dans la même série d'événements. Vous retrouverez partout le fanatique illuminé, socialiste mâtiné d'anarchisme, le patron intelligent, éclairé, juste, mais sévère et dénué de tendresse; un jeune bourgeois teinté de mysticisme, ne sachant pas trop ce qu'il veut, mais voulant un peu plus de bonheur pour tout le monde; un ou plusieurs ouvriers crevant la faim, les uns aigris, les autres résignés. La grève éclate; tableau de la grève: elle est réprimée; des ruines, des morts, du sang, des cris, des larmes, et le rideau tombe.

Il n'y aurait qu'un moyen d'échapper à cette monotonie, ce serait d'entrer dans l'âme de chacun de ces personnages et de nous ouvrir le secret des mobiles qui les font agir. Voilà un fanatique, comment l'est-il devenu? Quelle a été

son éducation? Quel est le tour de son esprit ? Quelles sont ses idées? Quels sont les moyens qu'il rêve d'employer? M. Emile Zola avait essayé, dans le roman, de répondre à ces questions. Son anarchiste n'est pas seulement une figure symbolique ; c'est un homme de chair et d'os, comme nous ; il est vrai que dans le drame toute cette analyse psychologique a disparu.

Tous les écrivains qui prennent la grève pour sujet semblent ne s'être préoccupés que d'en mettre les horreurs en scène, que de nous montrer des foules hurlantes et grouillantes, que de nous étaler, après des tableaux de misère, des tableaux de meurtre et de mort. On est sûr ainsi de tordre les nerfs d'un public, jusqu'au jour où il en aura pris son parti et ne s'en effrayera pas plus que d'un jeu de massacre.

Permettez-moi un exemple pour rendre ma pensée plus claire.

Je m'en vais vous refaire Polyeucte à la mode nouvelle.

Au premier acte, grande cérémonie du mariage : Polyeucte épouse Pauline, et c'est un tableau superbe, où passent et repassent de magnifiques costumes, d'une exactitude sur laquelle tous les journaux s'extasient le lendemain.

Au second acte, baptême de Polyeucte dans une crypte; on lui fait prononcer des serments terribles, que Xéarque reçoit d'un œil qui serait farouche, si nous le pouvions voir. Mais la scène et le théâtre sont plongés dans la nuit.

Au troisième acte, sacrifice aux dieux offert dans le temple : spectacle prestigieux. Polyeucte et Xéarque s'élancent à l'autel et brisent les statues des faux dieux. Rumeurs dans la foule, puis confusion et désordre, admirablement réglés, qui amènent sous la plume des critiques du lendemain le souvenir des Meininger. On constate les progrès incessants que fait notre théâtre dans la représentation de la vérité.

Au quatrième acte, jugement en grand appareil dudit Polyeucte, qui pourra là pousser son beau cri : ce Je suis chrétien. »

Au cinquième, on apportera son corps dans la crypte du second; Pauline se jettera écheyelée sur ce cadavre tout sanglant, et elle mourra d'une façon extraordinairement poétique, tandis que les chrétiens murmureront des prières en sourdine.

C'est tout le côté extérieur de la tragédie de Corneille. Mais ce n'est plus qu'un fait divers mis en scène de façon plus ou moins adroite, plus ou moins somptueuse. Tout ce qui fait l'intérêt, l'agrément et l'honneur d'une pièce de théâtre : l'analyse des caractères, le jeu Tarie des sentiments qui se combattent, a disparu ; il ne reste plus qu'une série d'illustrations; c'est de l'imagerie d'Epinal.

Je parle en général, bien entendu, car on pourrait me montrer, dans les ouvrages que j'ai cités, telle ou telle scène que cette critique n'atteint pas. Je dois dire pourtant, qu'à mon avis, elle porte en plein sur les Mauvais Bergers, de M. Octave Alirbeau : c'est . la dernière venue des pièces construites sur la grève ; c'est de beaucoup la plus faible.

Il faut même que je fasse ma confession. Je n'ai pas été bien tendre pour le Repas clu lion de M. F. de Curel. J'y ai peut-être mis un peu de mauvaise humeur. Quoi ! toute la journée, j'ai les oreilles rebattues de politique ; je vais le soir, au théâtre, et il faut encore que j'y écoute des dissertations sur les droits respectifs des patrons et des ouvriers ; je maugrée tout bas; si j'avais voulu m'instruire de ce qui fait leurs débats, je serais allé dans une réunion publique. On n'a pas le droit de me prendre ainsi en traître, à moins d'écrire un chef-d'œuvre. La pièce de M. de Curel n'était pas un chef-d'œuvre. Je l'ai dit et peut-être avec trop de

vivacité. Je serais tenté d'ajouter : avec injustice, depuis que j'ai vu celle de M. Mirbeau.

Quelle différence! C'étaient souvent les mêrnes choses dites par les mêmes personnages. Mais quelle autorité souveraine chez ceux de M. de Cnrel ! Comme ils étaient convaincus et flamboyants ! Comme le sentiment qui les animait était sincère, cemme la prose était (dans les bons endroits) nette, serrée, compacte et étincelante ! Ceux de M. Mirbeau visent à l'effet; ce sont des saltimbanques de la phrase. Je dois des remerciemeuts à M. Mirbeau : il m'a fait mieux goûter le Eepas du lion, que je n'aurais jamais lu sans lui et que je viens de relire dans la Revue de /''/ris. J'yui pris un plaisir extrême, à travers beaucoup d'agacement. Ce diable d'homme (je parle de M. de Curel) est incompréhensible. Il a des moments admirables; et puis des défaillances, des obscurités, des trous, dont se garderait un enfant. Quel dommage qu'il ne veuille pas ou ne puisse pas faire une œuvre complète !

Rabattons-nous sur M. Octave Mirbeau.

Le premier acte est le tableau de la misère chez des ouvriers d'usine. Il est fort bien fait, ce premier acte, et fort adroitement mis en scène. Il expose une situation et promet un drame. Le drame ne viendra pas ; mais c'est déjà quelque chose de le promettre et de prendre tout de suite le public par la curiosité en même temps que par les entrailles.

Le père Thieux gémit et sanglote, le dos courbé, la tête sur son bras. C'est le vieil ouvrier, qui a peiné dur toute sa vie, mais qui est résigné à la souffrance, et n'a jamais récriminé contre les cruautés, qu'il trouve toutes naturelles, de sa pauvre destinée. S'il pleure, c'est que, dans la chambre à côté, agonise sa femme, depuis longtemps malade, tandis que ses deux petits enfants reposent dans un double

berceau. La fille aînée, Madeleine, triste et silencieuse, met du bois dans le poêle sur lequel chauffe la soupe du dîner et ne se relève que pour reprendre un ouvrage de couture.

Près d'eux se tient un ouvrier, que nous reconnaissons aisément pour le socialiste fanatique, teinté d'anarchisme, pour le fomentateur de grèves, c'est Jean Roule. Il se penche à l'oreille du père Thieux ; il profite de la circonstance pour l'aigrir contre les patrons, qui l'ont réduit à ce dénuement, qui lui ont pris ses deux fils, morts phtisiques, qui tuent sa femme, qui tueront encore les petits derniers. Madeleine écoute, les yeux rouges, tirant l'aiguille avec ardeur, mais Thieux, une âme simple, ne sait que répéter : « C'est trop de malheur î c'est trop de malheur î »

Dans la pauvre demeure entre une belle jeune fille. C'est Geneviève, la fille du patron de l'usine, qui vient prendre des nouvelles de la malade et lui apporter du vieux bordeaux et de quoi faire de bon bouillon. Elle est accompagnée de son frère, Robert Hargand, qui nous met en quelques mots au courant de son état d'âme. Tandis que sa sœur, une gentille petite tête de linotte, parle à l'étourdie de la charité qu'elle aime à faire, il prend un ton plus grave. Lui aussi, il est socialiste; d'un socialisme imprécis et nuageux, qu'il a rapporté des cénacles mystiques de Paris ; il se fond de pitié pour les misères de l'ouvrier, sans trop savoir ni même se demander comment il faudrait s'y prendre pour les soulager.

Il aperçoit Jean Roule qui, à son entrée dans la chambre, s'est écarté et est allé s'asseoir, méprisant et hérissé, dans un coin. Il va à lui, car il le connaît bien, il lui parle de cet idéal de justice auquel ils croient tous deux ; il lui demande de lui tendre la main. Jean Roule hésite, puis se rend, mais sans élan ni bonne grâce. On sent qu'il

ne croit pas à la générosité chevaleresque de ce bourgeois, fils de bourgeois.

Quand Robert et sa sœur sont partis, Jean Roule, demeuré seul avec Madeleine, lui ouvre son cœur. Il lui conte sa vie, comme quoi il a roulé partout (d'où son nom), condamné ici pour vol, là pour violences, ailleurs pour grève, en guerre avec la société parce qu'il veut le relèvement des misérables, le bonheur intégral pour tous. Il lui demande si elle veut s'associer à ses espoirs et à ses souffrances, si elle veut être son aide, sa consolatrice, sa femme. Madeleine laisse tomber sa main dans celle du vailla/it défenseur des pauvres. Elle combattra avec lui le bon combat.

A ce moment, un grand cri retentit dans la chambre à côté ; c'est la mère qui rend le dernier soupir. Madeleine se. précipite, affolée, et l'on entend les sanglots éperdus, tandis que des femmes entrent silencieusement et s'en vont, traversant la scène, poser des fleurs sur le lit de la morte.

Elle est excellente de tout point, cette exposition. Ce n'est pas seulement parce qu'elle nous charme par le pittoresque de la mise en scène, qu'elle nous étreint le cœur par le tableau de la misère, — ce sont là des effets faciles et qui sont d'ordre courant dans le mélodrame ; mais c'est que les personnages qui doivent prendre part à l'action y sont présentés et marqués de traits distinctifs : l'anarchiste, celle qui sera sa compagne, l'ouvrier résigné et triste, le jeune socialiste bourgeois, sa sœur, l'aimable étourdie, et l'on devine le personnage autour duquel tournera tout le drame : le chef d'usine, le patron Hargand.

Il convient d'ajouter que le premier acte... (Je m'y arrête avec complaisance; que voulez-vous? j'aurai tout à l'heure tant de réserves à faire...) ce premier acte a été

joué à ravir. Guitry a su donner à son ouvrier en bourgeron une grande allure; jamais sa voix n'a eu des inflexions plua caressantes et plus tendres que dans la déclaration d'amour à Madeleine: il a su être hautain et îier. sans brutalité, dans sa bouderie contre le jeune Robert.

Madeleine, c'est Sarah Bernhardt. Je ne vous cacherai pas que je l'aime mieux enveloppée des voiles de Phèdre ou sous les robes somptueuses de la Princesse lointaine, que serrée dans l'étroite jupe de l'ouvrière. Mais de quelque déguisement qu'elle s'affuble, c'est toujours Sarah.

Oh ! le beau poème de tristesse et quelle douceur et quelle fermeté d'accent quand elle a' associé sa vie à celle de Jean Roule ! Comme on a bien senti qu'elle deviendrait aussi et plus anarchiste que lui !

Et Teste ! C'est lui qui joue le père Thieux, un acteur inconnu ; admirable dans ce rôle de résignation assommée. M : Madeleine Dolly, très gentille, avec son jacassement de mondaine, et Deneubourg d'une bonne tenue dans le rôle, d'ailleurs assez médiocre et qui, hélas! deviendra exécrable, de Robert Hargand.

Au second acte, nous sommes dans les salons du château, qui appartient à M. Hargand. Il est bien mauvais et bien vide, le second acte ; il débute cependant par une jolie scène. Geneviève s'amuse à peindre et elle a même obtenu une quatrième médaille au Salon. Elle a pris pour modèle une vieille femme, dont les fils travaillent chez son père. Elle l'a déguisée en marchande d'oranges italienne. La mère Cathiard a pris la pose, et Geneviève, avec le babil inconscient d'une jeune évaporée, fait remarquer à son frère comme la figure est ridée, comme les chairs tombent avec ses pâleurs de cire ; à mesure qu'elle parle, la vieille sent lui monter au cœur toutes les douleurs de

sa misère, son œil prend nne expression terrible. Rappelez-vous dans Thérèse Raquin l'œil de Mmfl Marie Laurent ! La jeune fille s'étonne et son frère, qui comprend mieux qu'elle la signification de ce regard, fait descendre doucement la mère Cathiard de l'estrade et la reconduit jusqu'à la porte. C'est Mme Marie Grandet qui joue cette scène muette, où elle nous a tous fait frissonner.

M. Hargand et ses invités, trois chefs d'usine comme lui, entrent au salon, après les cigares fumés. Ils se mettent à causer de la grève que l'on prévoit, mais qui n'a pas encore éclaté. C/cte conversation, qui remplit tout le reste de l'acte, est d'une rare sottise. Ces bourgeois font exprès de dire les niaiseries les plus solennelles et les plus violentes. C'est un échange de propos imbéciles, d'une imbécillité voulue, raffinée, extravagante. J'ose dire qu'il n'y a pas dans cette ironie lourde et brutale ombre de sens ni d'esprit. Cela est purement idiot. Le jeune socialiste Robert écoute et ne dit rien. Ah ! il a perdu là une belle occasion d'emporter un succès facile !

Tandis que ces bourgeois ineptes se livrent à ce verbiage, la grève est déclarée ; les ouvriers hurlent la Carmagnole sous les fenêtres du salon ; une pierre en brise les vitres et tombe aux pieds de Geneviève, qui pâlit. Et alors...

Et alors, les trois chefs d'usine, qui sont les hôtes d'Hargand, qui sont venus chez lui s'entretenir des probabilités de la grève, qui ont les mêmes intérêts que lui à défendre, marquent une frayeur stupide ; ils se défilent en hâte ; ce ne sont pas seulement des idiots ; ce sont des poltrons. Sans s'informer des mesures à prendre, sans se dire que la grève éclatera chez eux demain, ils se sauvent effarés et pâles ; c'est ce que l'on appelle aujourd'hui serrer la vérité de près.

Le troisième acte est meilleur à coup sûr. Nous sommes dans le cabinet de travail d'Hargand, et la grève bat son plein. M. Hargand au moins, lui, est un homme. C'est le bon patron ; il a fait tout ce qu'il a pu pour améliorer le sort de ses ouvriers ; il a institué des crèches, des écoles, une société coopérative d'alimentation, des dispensaires, des pensions de retraite, que sais-je ? Mais il entend qu'on obéisse et qu'on travaille.

Au fond, c'est le Boussard du Rejxis du lion, de M. F. de Curel. Mais, diantre ! le Boussard de M. de Curel a une autre envergure et il use d'un autre style. C'est là qu'on voit à plein, la situation et les idées étant les mêmes, la différence d'un esprit supérieur et d'un maître écrivain avec M. Octave Mirbeau. Il est vrai que M. Octave Mirbeau a eu la chance de rencontrer pour personnifier son Hargand un artiste hors ligne. Voilà déjà deux ou trois ans que je remarque et loue M. Deval dans des rôles qui, par malheur pour lui, n'étaient pas de premier plan. Son mérite a cette fois éclaté à tous les yeux. Il est impossible d'avoir plus de naturel, plus de dignité, plus de douleur et toujours dans cette mesure qu'impose l'art. Je voudrais bien voir M. Deval dans un rôle passionné; peut-être serait-il le jeune premier demandé à tous les échos, l'oiseau bleu de nos rêves. Car il est élégant de sa personne et le visage est sympathique. C'est lui qui a fait le succès de cet acte.

L'acte se compose de deux scènes : la première, c'est une discussion entre le père et le fils. Robert est très populaire parmi les insurgés, qui ont inscrit son nom sur le drapeau de la grève. La situation serait belle et même poignante si ce fils était quelqu'un, s'il savait ce qu'il veut, s'il pouvait, aux théories de son père, répondre par un ensemble de vues précises et justes. Mais point. Quand

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son père, après lui avoir exposé le bien qu'il a fait et celui qu'il a tenté, le met en demeure d'exposer pon programme...

Son programme ? Il n'en a pas. Ce sont des phrases creuses sur la pitié, sur le droit de tous les hommes au bonheur, avec ce sous-entendu que le bonheur est de ne rien faire.

Je ne peux pas m'intéresser à ce conflit d'opinions, où l'un des deux adversaires se dérobe, où l'autre ne témoigne pas de cette maîtrise hautaine que porte le Boussard de F, de Curel dans la même discussion. C'est une scène dont l'idée n'est pas neuve et dont l'exécution est nianquée.

Robert a cependant obtenu de son père qu'il reçût les délégués de la grève, et leur orateur Jean Roule.

Ils entrent.

C'est la seconde scène de l'acte. Eh! bien, comparez-la par curiosité avec la même scène dans les Bienfaiteurs. Celle de M. Brieux est vivante et vraie ; on sent que les choses ont dû se passer à peu près ainsi. Si le patron est vaincu par l'obstination inintelligente ou la mauvaise foi des fauteurs de la grève, c'est après avoir loyalement lutté, cherchant à faire entrer un peu de raison dans les cervelles étroites et échauffées.

Ici, c'est une simple charge d'atelier.

Jean Roule (que nous n'avions pas vu depuis le premier acte) tire un papier de sa poche et lit, l'un après l'autre, les six articles de l'ultimatum posé par les grévistes au patron. De ces articles, quelques-uns sont simplement grotesques et ont fait sourire. D'autres mériteraient d'être discutés et tirés au clair. Mais point. Hargand se fâche, s'emporte, déclare que ce sont des insanités, les chasse et met en même temps à la porte son fils qui a essayé de les

soutenir. Puis, demeuré seul, voilà que tout à coup il fond en larmes et se demande s'il n'a pas eu tort. Je ne comprends plus rien à ce caractère. L'auteur explique cette défaillance en nous disant que, depuis trois jours, le patron ne dort pas et qu'il est énervé. Entre nous, M. Octave Mii-beau ne l'a prêtée au patron que pour rendre possible un mot à effet, un mot prémédité sur lequel il voulait terminer l'acte. Tandis que M. ïïargand larmoie devant son ingénieur en chef qui cherche à le réconforter, on entend dans les coulisses le clairon qui annonce l'arrivée des troupes.

— Enfin ! s'écrie l'ingénieur en chef.

— Déjà ! murmure le patron désespéré.

Oui, assurément le mot est à effet. Mais qui ne voit comme il est tiré de loiu, comme il sent l'arrangement théâtral, comme il est peu vraisemblable. C'est un mot d'auteur.

C'est, bien entendu, mon avis que je vous donne, car c'est un délire dans la salle. On bat des mains, on crie au chef-d'œuvre, comme on l'avait fait la veille, dans les grands journaux de Paris en première page. Cet enthousiasme m'étonne; peut-être, après cela, est-il sincère. Tout est possible.

Les deux derniers actes me semblent franchement mauvais. Encore le troisième acte, que je n'aime guère, pouvaitil plaire par la hardiesse qu'il supposait chez un auteur qui le campait solidement sur deux discussions théoriques, sans un sourire de femme pour l'égayer. Mais les deux autres ne Bont plus que le triomphe de la mise en scène.

Dans un carrefour de forêt, Jean Eoule a convoqué les grévistes à une réunion. La grève tire à sa fin ; elle a été animée et joyeuse, tant qu'il y a eu des fonds dans la caisse. Mais on tire la langue ; les grévistes se sont naturel-

lemcnt retournés contre le promoteur de la grève ; on lai en veut surtout d'avoir systématiquement écarté les députés radicaux, qui leur auraient apporté un appui moral et de l'argent.

C'est donc contre lui que se déchaîne la fureur populaire. Debout sur un tertre, Madeleine à ses côtés, il brave leurs récriminations et leurs injures. Il parle et l'on crie, et l'on s'agite, et l'on menace du poing. Toute cette houle est réglée avec beaucoup d'art. Mais croyez bien que cet art-là est de ceux qui s'apprennent assez aisément, et tout le monde commence à le savoir. Il est difficile de former un acteur à dire six vers de suite ou quatre phrases de belle prose. On arrive sans trop de peine à lui indiquer, dans un tohu-bohu de foule, un geste violent et un cri qui se perd dans la rumeur.

Voilà bien longtemps que nous n'avions vu Mmc Sarah Bernhardt. Elle est là; elle écoute le flot grondant des récriminations contre son compagnon, contre son homme. Il est débordé ; il va être emporté par le torrent ; elle se jette au-devant pour jeter le quos ego de la grande actrice et de la directrice.

A sa voix, la foule recule. Oh î que cette voix a des sonorités d'airain que j'admire et qui m'inquiètent. Après la Samaritaine, Lorenzaccio; après Lorenzaccio, Madeleine! Comment durera-t-elle à ce métier épuisant ! Tous me direz que c'est son affaire. Eh ! non, c'est la nôtre.

Assurément, Mme Sarah Bernhardt arrive, grâce à ce déploiement de sonorité, à de merveilleux effets de force ; mais, outre que toute nuance périt dans cette diction violente, on n'écoute pas sans une certaine inquiétude sur la solidité d'un organe que l'on sent surmené et forcé. L'actrice passe, sans transition, par un raffinement de coquetterie artistique, de ces éclats bruyants à des accents

d'une douceur et d'une tendresse extrêmes, s'adressant aux femmes avec qui elle a peiné une vie de misère. On est secoué par le contraste, dont l'exécution est d'un artifice admirable. Mais l'artifice n'est-il pas trop visible ?

Toute cette foule est immédiatement retournée : on vote avec transport la continuation de la grève, et tous s'élancent vers l'usine avec des cris de fureur et de mort.

Xous voilà au dernier acte. Le rideau se relève sur un t ableau de ruines et de désolation. L'usine a été brûlée et saccagée; partout des traces de carnage ; on apporte sur la scène des civières chargées de cadavres. Jean Roule a été tué; Robert a été tué; Madeleine a été blessée à la tête : le sang lui coule sur le visage — un visage pâle, convulsé, effrayant à voir — elle appelle Jean Roule, tandis que Hargand court comme un fou en criant : ce Robert ! Robert ! b C'est un spectacle horrible, si horrible que le public n'en peut soutenir la vue. Des murmures de désapprobation courent dans la salle, mêlés de quelques coups de sifflet.

A ce moment, Madeleine se dresse en pied, terrible, inspirée, prophétique : <c Je porte, s'écrie-t-elle, dans mon ventre, l'espoir des vengeances futures: je le sens tressaillir. »

C'en était trop; le public s'est révolté, et il a vertement sifflé, tandis que Madeleine tombait morte sur le cadavre de son homme, et que périssait avec elle l'espoir des vengeances futures.

Quand je dis « le public », j'ai tort, car les admirateurs quand même applaudissaient furieusement. — Quelle force ! s'écriaient-ils, quelle audace !

Mais il n'y a rien de si facile que de mettre trois civières

sur la scène: j'en mettrais tout aussi aisément quatre; et

3j de faux cadavres d'où le sang aurait l'air de mis-

seler. Il n'y a pas besoin d'être un si grand clerc pour tordre, avec ces spectacles, des nerfs de femme. Encore ne faut-il pas forcer la note; car il y a des gens à qui les mises en scène rappellent tout bonnement le souvenir de Guignol, gambadant sur ses victimes.

Oui, nous avons irrévérencieusement songé à Guignol. Et c'était d'autant mieux notre droit que toutes ces tueries ne nous paraissent pas avoir de sens. Quelle conclusion l'auteur en tirait-il ? Il avait annoncé l'intention de mettre aux prises deux forces sociales; pour laquelle des deux prenait-il partie ? Quelle leçon y avait-il à tirer de sa pièce ?

Aucune.

Maie alors, ce n'est qu'un énorme fait divers mis à la scène ? A quoi bon soulever au théâtre ces questions irritantes, si l'on n'a pas de solution, si l'on n'y cherche qu'un vain spectacle? M. F. de Curel conclut, lui. On peut discuter sa conclusion, qui est toute chrétienne. Mais c'est une conclusion ; et l'œuvre en prend de la grandeur.

20 décembre 1897

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