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RÉVOLTÉE

L'Odéon nous a conviés cette semaine à entendre Révoltée, comédie en quatre actes, de M. Jules Lemaître, notre confrère en critique théâtrale. Il est assez audacieux, quand on donne soi-même, chaque lundi, des verges sur le dos des autres, d'y offrir le sien. Mais cette hardiesse n'est pas nouvelle et s'autorise d'illustres exemples. Alexandre Dumas a débuté, lui aussi, par écrire des articles de critique sur le théâtre avant d'en faire lui-même. Je souhaite la même fortune à notre ami Jules Lemaître.

Il n'a pas du premier coup fait sa Dame aux camélias. Sa pièce est toute pleine de gaucheries et de trous ; elle témoigne d'une singulière inexpérience et d'une rare maladresse. Mais dans les œuvres de ceux qui débutent, il ne faut jamais voir que ce qui est bon et trahit l'auteur dramatique à venir. Eh ! bien, Révoltée a des parties excellentes. Il y a tout un premier acte qui est délicieux, et deux scènes au troisième qui sont de premier ordre.

Il paraît que la pièce avait été présentée à la Comédie-

Française et qu'elle n'y a pas été reçue. Ces messieurs ont eu raison de la refuser ; car elle n'était pas au point. Mais l'Odéon a précisément été créé pour que ces essais trouvent où se produire. M. Porel a très intelligemment fait son devoir en montant Révoltée, et en la montant telle quelle, sans imposer ni solliciter des corrections dont il devait sentir, lui qui est homme de théâtre avant tout, la nécessité ou tout au moins l'importance.

Quelle est cette femme que nous promet le titre ?

Le premier acte va nous l'apprendre. Nous sommes chez Mme de Toves à l'heure des visites, à cette heure que nous nommons sottement d'un mot anglais : flve o'clocJc tea, quand nous avions sous la main celui de goûter qui était si joliment français. Mine de Voves est une femme veuve, riche, considérée dans le monde, mère d'un fils qui est fort sérieux de langage et d'allures. Elle-même est plus que sérieuse ; elle est triste. Elle est vêtue de couleurs sombres, et son visage semble toujours soucieux et obscurci d'idées chagrines. On cause ou plutôt on jacasse autour d'elle. Il y a là une Mme Herbaut, grande phraseuse, qui nous apprend qu'elle tient chez elle bureau d'esprit, que son salon est l'antichambre de l'Académie. Elle vient de se brouiller avec un de ses académiciens; elle en cherche un autre,, pour le remplacer, et justement voici M. Barillon, qui sort de la séance où l'on distribue les prix de vertu. C'est lui qui était chargé du rapport ; il s'est donné le délicieux plaisir de blaguer la vertu, qu'il devait couronner ; elle en badine avec lui : ce ne sera pas encore là notre révoltée.

Attendez; voici une jeune femme, fort jolie de visage,, très élégante d'ajustements, Mme Hélène Rousseau, qui d'une voix nette, incisive, coupante, jette dans la conversation des réflexions amères et railleuses. Elle a sur tous les sujets dont on cause un mot brillant, qui marque l'ennui

d'une âme desséchée, d'une vanité souffrante. Elle étonne l'académicien, elle scandalise quelque peu les personnes qui sont là en visite.

— Vous êtes pessimiste, lui dit avec un indulgent sourire de malice M. Barillon.

— Oh! si je le suis! s'écrie-t-elle. Et elle ajoute : Ç m'ennuie même de l'être. Il y a tant d'imbéciles qui le sont ! Et se reprenant <jTim ton plus bas : il est vrai qu'il y en a beaucoup aussi qui ne le sont pas.

On sent chez elle un esprit inquiet, mécontent. Elle tranche les questions philosophiques avec un sans-façon très cavalier et ne se plaît qu'aux solutions moiv

Elle ne croit pas aux dogmea révélés ; tout ce qu'elle peut faire est de ne pas nier Dieu : mais Dieu n'est pas son homme. Il a si mal arrangé les choses !

Mme Herbaut, séduite par ce joli bagout, prie la jeune femme de venir à un bal costumé qu'elle va donner bientôt. Mais Hélène refuse, alléguant la modestie de sa position, son peu de fortune : ce sont des dépenses qu'elle ne peut faire. Et l'on sent, dans les raisons qu'elle donne, une pointe de secrète amertume. Elle a je ne sais quel farouche plaisir à étaler sa misère aux yeux des autres, à leur faire dire : « La pauvre enfant ! Est-elle malheureuse ! Ah ! que le sort est injuste ! »

Et voilà qu'entre un joli jeune homme, mis à la dernière mode, le comte de Brétigny :

— Le Léotard des classes dirigeantes, dit Hélène.

Le gentilhomme relève galamment le mot. Eh ! oui, il fait du trapèze et crève des cerceaux en papier ; mais ne faut-il pas refaire des muscles et du sang à l'aristocratie qui s'étiole ? Il parle très joliment; il a un esprit de surface et un aimable babil mondain, qui est très séduisant. Il cite gaiement, sans ombre de pédantisme, à l'appui de

ses théories, un passage de Platon et rappelle les temps héroïques des pairs de Charleniagne. Hélène écoute avec un plaisir visible : elle s'indigne, elle riposte, mais elle s'amuse. Est -elle déjà en coquetterie réglée avec ce jeune clown, fils de preux ? nous n'en savons rien ; mais s'ils ne se sont point encore parlé d'amour, la chose ne tardera guère ; nous le pouvons pressentir à deux petits faits significatifs.

Mme Herbaut a invité le comte de Brétigny à son bal :

— Me voulez-vous en clown ? a-t-il demandé. Et comme on se révolte :

— Tous ne savez pas ce que vous perdez, lui a-t-il dit. Et il a promis de s'y rendre ; et au moment de prendre

congé, Hélène, revenant sur son premier refus, accepte, elle aussi ; et elle n'est pas plus tôt partie que Brétigny salue et sort. Il n'en faut pas davantage pour compromettre une femme.

On cause d'elle; Mme Herbaut la trouve un peu évaporée et singulière. Mme de Yoves plaide sa cause. Il faut lui passer beaucoup de choses : elle est fille naturelle. Elle a été portée sur les registres de l'état civil : « Fille de père et de mère inconnus ». Elle a été mise au couvent sans avoir jamais eu personne qui s'intéressât à elle, qu'elle pût aimer. Mme de Yoves. qui avait connu sa mère, depuis longtemps morte. n*a pas pu s'en occuper beaucoup ; c'est à peine si elle l'a vue deux fois par année, à son couvent. Quand elle a été en âge, elle l'a mariée, avec une petite dot, à un brave professeur, très honnête homme, très laborieux, mais qui n'a peut-être pas su réaliser l'idéal qu'avait rêvé cette jeune pensionnaire, ignorante du monde et de ses tristes nécessités. Faut-il s'étonner qu'il y ait dans cette jeune cervelle un peu de déséquilibrement ? Elle se corrigera.

André, le fils de Mme de Yoves, arrive. Il a vu Brétigny rejoindre à un coin de rue Hélène Rousseau. Il en a été

péniblement ému. Il est l'intime ami de Rousseau, le mari d'Hélène. Il l'a connu au lycée, il a vécu avec lui ; il sait quelle âme fière, quel cœur tendre, quel talent original se cachent sous une enveloppe fruste. Rousseaur qui est professeur de mathématiques dans un lycée, se tue de leçons particulières pour suffire au luxe de la toilette de sa femme, qui ne lui en sait aucun gré. Il en souffre ; que sera-ce, s'il apprend qu'elle se laisse conter des douceurs par un jeune godelureau ? Qu'elle ne s'y fie pas : Rousseau est bon et doux comme les forts ; mais si l'honneur et le repos de son ménage étaient en cause, il serait terrible. Et M0* de Voves reprend le thème qu'elle a développé déjà ; elle parle de cette Hélène avec un intérêt si marqué, avec une compassion si douloureuse que nous nous regardons étonnés : Tiens î est-ce que ce serait sa mère ?

C'est sa mère en effet. Quand le dernier visiteur a quitté le salon, Mme de Voves joint les mains dans un élan de prières et, d'une voix mouillée de larmes, demande à Dieu de protéger sa fille contre le malheur qu'elle prévoit et dont elle-même a été victime.

Tout ce premier acte est fait avec une grande sûreté de main. C'est une conversation parisienne, avec son laisseraller et ses accidents, que l'on écouterait pour l'originalité hardie des idées qu'elle remue, pour l'esprit du dialogue, pour la grâce fluide du style, alors même qu'elle ne préparerait point une action future. Mais elle nous apprend, à travers toutes ses digressions, tout ce que nous avons besoin de savoir. Nous y avons vu très nettement dessiné le caractère de la révoltée ; nous savons par ouï-dire quel est son mari, avec qui nous allons sans doute faire une plus ample connaissance aux actes suivants. On nous a prévenus que ce mari serait terrible à l'occasion. Xous nous attendons à ce que l'histoire qui va se dérouler devant nous le

montrera dans quelque attitude de colère et de vengeance. On nous a appris que Mme de Tores est la mère d'Hélène ; mais nous n'arons prêté qu'une attention médiocre à ce détail, car nous arons supposé que, si l'auteur arait fait d'Hélène une fille naturelle, née hors des conditions communes, c'était pour expliquer son caractère et justifier ses écarts ultérieurs. Xous imaginons que Brétigny ra faire une cour assidue à Mme Rousseau et qu'André, ce jeune homme grare et bon, se mettra, de concert arec M'"e de Yores, en trarers de cet amour, pour sauver une jeune femme qui se trouve être sa sœur : secret qu'il apprendra infailliblement au cours de la pièce.

Telles sont les idées qui nous préoccupent, quand le rideau tombe ; ce sont les idées mêmes que l'auteur a éveillées chez nous. Sïl s'en écarte dans la suite de son drame, si les développements ne sont pas en rapport avec les prémisses, c'est à lui que je m'en prendrai : c'est lui qui sera dans son tort : sa pièce ne sera pas logique.

Noos allons bien voir.

Au second acte, nous sommes chez Mme Herbaut, à son bal, et le théâtre représente un salon, où les personnages de la comédie pourront se retirer, loin du tracas de la fête, et causer en toute liberté de leurs petites affaires. C'est une convention, et à Dieu ne plaise que je la blâme. Elle est admise dans le répertoire moderne, comme la place publique où tout le monde se rencontre dans le théâtre classique. Je la tiens pour excellente, car elle est très commode et permet à l'auteur de faire manœuvrer ses personnages et de leur faire dire ce qu'ils ont dans le cœur, sans se préoccuper des entrées et des sorties.

C'est à ce second acte qu'on nous présente Rousseau, le mari de la révoltée. Il est bien tel que nous nous l'étions figuré : c'est une nature plébéienne : barbe mal coupée,

chevelure hirsute, habit d'une coupe inélégante, tenue négligée ; brave garçon dans toute la force du terme. Il est venu à ce bal, comme il va à toutes les fêtes, pour être agréable à sa femme, qui aime le monde. Il veillera, pour lui laisser le plaisir du cotillon, jusqu'à quatre heures du matin, et n'en sera pas moins à sa classe à huit heures le lendemain. Mais elle se sera amusée. Il n'ignore pas tout ce qu'il y a de frivolité légère, d'égoïsme inconscient dans cette tête, qui a des prétentions à la philosophie et au pessimisme. Il se dit tout bas que c'est une Emma Bovary d'une espèce particulière. Mais lui, il est non seulement homme d'honneur, mais homme de travail, intelligent, instruit, capable de se faire un nom dans la science, si le travail absorbant qu'exige la nécessité du pain quotidien n'épuisait pas tout ce qu'il a d'énergie. Il a encore, de plus que Bovary, la claire vue de la situation. Il sent qu'il n'a pas su conquérir sa femme; il sait qu'il y a un peu de sa faute à lui, il s'en accuse, tout en en souffrant. Mais il a confiance ; jamais elle n'a songé à trahir la foi conjugale, et si jamais il s'apercevait de quelque chose, oh ! alors...

Et il prend un air si résolu, si terrible que nous nous effrayons tous à l'idée des vengeances qu'il exercera sans aucun doute. C'est naturellement à André qu'il se confie, et André lui donne quelques conseils affectueux sur la façon dont il pourrait ramener sa femme à de meilleurs sentiments.

Ce sont des illusions. Hélène aspire de ses fraîches narines ouvertes la tentation de l'inconnu. Brétigny, après la valse, l'amène dans le petit salon, et là il lui fait ce qu'on appelait autrefois sa déclaration ; celle-ci est d'un tour très moderne. La grossièreté des mœurs contemporaines s'y décèle sou- des formes de fantaisie piquante.

— Combien cela durera-t-il ? demande Hélène.

— Toujours, répond Brétigny. Tous savez bien que je ne peux pas vous répondre autre chose.

Voilà la note, qui a été saisie par M. Lemaître avec un sens très curieux de modernité.

Ils ne sont encore convenus de rien précisément ; mais, en pensée, la faute est déjà résolue, quand ils voient poindre Mme de Yoves et son fils :

— Les gendarmes ! s'écrie plaisamment Brétigny.

Et tous deux quittent la place, cérémonieusement, en gens du monde, le cavalier offrant son bras à sa danseuse qui s'est reposée un instant.

Tout va bien jusqu'à présent. C'est ici, mon cher Lemaître, que nous allons commencer à ne plus être tous deux du même avis. Mme de Voves, restée seule avec son fils, recommence avec lui la conversation qu'elle a eue sur le ménage Rousseau et les périls qu'il court; et c'est toujours, entendez-vous, toujours une faute en art dramatique de refaire une scène. Songez qu'on dispose de si peu de temps au théâtre. La vie est longue, et la même situation y ramène sans cesse les mêmes réflexions, qui s'expriment presque toujours de la même façon. Au théâtre, une scène qui est faite, c'est pour toujours, surtout lorsqu'elle porte sur un des points principaux du drame.

C'est ma première objection; l'autre est bien plus sérieuse. Nous savons, nous, que Mmf' de Yoves est la mère de la révoltée. André n'en sait rien ; il ne le soupçonne pas, ayant pour sa mère l'affection la plus respectueuse et la plus tendre. Eh ! bien, Mme de Yoves, inquiète des allures d'Hélène, la recommandant à son fils, va se trouver amenée à lui révéler qu'Hélène est sa sœur.

Cette confidence, mon cher Lemaître, il n'y a pas à dire, voyez-vous, il faut, pour que j'en admette la nécessité, il

faut que cette nécessité éclate à mes veux ; il faut que vous m'ayez mis, par je ne sais quel moyen, dans un état d'esprit tel que je me dise : Elle va faire l'aveu ; elle y est traînée par une force plus puissante que sa volonté. Mais fais-le donc, cet aveu ! Je l'attends, tu ne peux reculer...

Si je ne me dis pas cela, aussitôt je pense en moi-même : Quoi ! voilà vingt ans que, pour des raisons à nous inconnues, elle a gardé ce secret ; la nécessité de le garder lui semblait si grave que, pendant ces vingt années, elle s'est résignée à ne voir sa fille que deux fois par an, à ne pas lui témoigner ombre de tendresse, et puis voilà que tout à coup, sans que rien l'y oblige, elle laisse au premier acte transpirer quelque chose de ce secret devant cette caillette de M,ne Herbaut, et que huit jours après, elle le dit en plein à son fils, qui est à mille lieues de s'en douter.

Mais c'est une sottise, car ce fils, qu'elle vient ainsi de mettre au courant, va vouloir se mêler de l'affaire, et Mme de Voves est trop femme du monde pour ne pas savoir qu'un homme qui intervient dans ces intrigues ne les dénoue jamais que par une querelle, qui mène invinciblement à une rencontre.

Et puis, mon cher Lemaître, voici qui est bien pis : le sujet de votre drame, ce qui m'y intéresse le plus, c'est le ménage Rousseau ; et voilà que tout à coup vous transportez le meilleur de mon attention sur cette histoire romanesque : une femme du inonde, mère d'une fille naturelle, dont elle est obligée de dissimuler la naissance à son mari. Ce détail qui ne devait avoir d'autre utilité que de justifier certaines excentricités du caractère de votre héroïne, va passer au premier plan, et, par malheur, il prête le flanc à toutes sortes d'objections.

André sait la vérité : Hélène est sa sœur. Que fait-il , lui qui est un garçon d'expérience et qui a vécu ? Il s'en va

trouver Brétigny et lui dit : « Ne vous occupez plus d" Hélène. »

Dumas ose en effet ces sortes de scènes. Mais il est bien malin, Dumas. Il les prépare. Si en effet vous m'aviez peint André comme un homme de premier mouvement, comme un don Quichotte qu'emporte aisément un mouvement de passion généreuse et folle, si... si... si enfin vous m'aviez fait accepter et désirer la scène, je m'y serais laissé aller sans résistance. Car elle est très bien faite, cette scène ; et peutêtre même (au point de vue exclusivement métier), peutêtre est-ce la mieux conduite, ou, comme on disait du temps de Scribe, la mieux filée de tout l'ouvrage. Elle a son mouvement juste, et ses temps d'arrêt, et ses reprises parfaitement marqués. C'est celle où se révèle le mieux, à mon sens, l'instinct du théâtre.

Mais en même temps que j'admirais l'art avec lequel elle était menée, je ne pouvais m'empêcher de me dire : On n'a jamais vu idiot comme cet André ! Il est clair que, lorsqu'on vient dire à un homme de son âge, sans raison valable, sans titre sérieux : Renoncez à la femme que vous poursuivez de votre amour et qui va tomber dans vos bras, il est clair que cet homme répondra : ce De quoi vous mêlez-vous? Est-ce que ça vous regarde? Laissez-moi la paix. Ah ! vous me défendez de continuer : ce me sera une raison pour être plus pressant. »

Un duel est au bout de ces explications. La scène est à effet ; mais voyez comme elle est peu dans la logique du drame. On nous a annoncé que, si quelque chose clochait dans le ménage, le mari, qui est un homme terrible, massacrerait tout, et c'est André qui va se battre. Xous ne devrions être occupés que de Mme Rousseau et de son mari, et le second acte est empli par la confession de Mme de Yoves et par le cartel de son fils. La confession nous a

choqués; le cartel nous laisse étonnés et froids. C'est que, nous le sentons bien, la pièce a déraillé.

Le troisième acte nous y ramène. Il se passe chez Rousseau. Il s'ouvre par un monologue admirable, où la jeune femme paraphrase avec une intensité extraordinaire de sentiment ce seul mot : « Je m'ennuie ! Mon Dieu ! que je m'ennuie donc ! »

André est venu voir son ami, qui étale encore une fois devant lui les plaies de son cœur. La scène a malheureusement déjà été faite, et l'effet en a été escompté. Lemaître, qui raille la science du théâtre, apprendra peut-être, en s'étudiant lui-même, combien cette science est utile, car voilà une scène excellente, une scène très bien menée, pleine de détails topiques, et qui néanmoins paraît longue. Pourquoi ? C'est qu'elle n'est qu'une répétition et, tout en l'écoutant, je me rappelais ce que m'avait dit un des lecteurs de la Comédie-Française, l'homme au jugement de qui j'ai le plus de confiance à Paris, Henri Lavoix :

— Il y a des scènes dans la pièce ; il n'y a pas de pièce.

Oui, la scène est excellente : mais nous en connaissons déjà les éléments et elle ne nous frappe plus. Ah î quel dommage que Lemaître n'ait pas demandé conseil à Dumas. En deux heures, Dumas lui aurait dit avec son infaillible sûreté de diagnostic : ce Voilà ce qu'il faut corriger! » Après cela, peut-être, vaut- il mieux que Lemaître ait été livré à ses propres forces. La leçon n'en sera que plus éclatante et plus profitable.

André a relevé le moral de Rousseau ; il lui a dit que, si sa femme ne l'aimait point, c'était que par modestie, fausse honte, timidité, il ne lui avait pas fait voir ce qu'il valait et combien il l'aimait. Qu'il tente cette expérience, peut-être ouvrira-t-il ce cœur fermé.

La scène qui suit est une merveille. C'est la plus belle

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assurément de l'ouvrage, et elle est vraiment belle en soi. Ce pauvre Rousseau expose à nu son âme à sa femme, lui contant ses travaux, ses douleurs ; et pour qui se donne-t-il tout ce mal ? Et tandis qu'il cherche à apitoyer sa femme, il se relève sous le mépris qu'elle lui témoigne; il n'est pas si pauvre d'esprit qu'elle le croit ; il a l'estime de ses pairs, et lui aussi pourrait s'illustrer par des travaux personnels.

Et elle, indifférente, un sourire dédaigneux aux lèvres, elle lui répond avec une sécheresse qui fait froid au cœur ; elle a des mots cinglants pour le pauvre garçon, qui, rebuté trois ou quatre fois, revient toujours à la charge.

Et au cours de la querelle, la bonne entre :

— Monsieur, dit-elle, l'élève est là, qui attend que monsieur vienne pour la leçon.

Ainsi le pauvre homme n'a pas même le temps entre deux classes de vider son cœur. La profession le ressaisit; il reprend d'un air lassé son portefeuille et, le reposant sur la tal>le, il recommence à plaider sa cause. Hélène est toujours aussi sèche. Quand la bonne est venue avertir Rousseau qu'un élève l'attendait :

— Je vous avais prévenu, mon ami, a-t-elle dit.

Et c'est le seul mot qu'elle a trouvé pour consoler ce malheureux que poursuit le spectre du métier. Il finit par s'irriter de cette indifférence qui lui est si douloureuse et il sort menaçant : c Si jamais j'apprenais quelque chose !... »

Il a laissé Hélène horriblement énervée de cette querelle. Jusque-là, elle avait hésité à accorder à M. de Brétigny le rendez-vous qu'il demandait. Elle se jette, furieuse, sur une plume et commence à lui écrire quand Mme de Yoves entre. Mme de Yoves vient lui répéter justement les mêmes choses qu'elle a entendues de la bouche de son mari et qui l'ont si fort exaspérée. La jeune femme l'écoute frémissante : mais quand elle voit Mme de Yoves se diriger vers son buvard, y

prendre la lettre et la déchirer en morceaux, elle éclate :

— De quel droit intervenez-vous dans ma vie?

Ce droit, M*16 de Voves l'a, et elle s'en ouvre à sa fille. Ainsi, voilà une femme qui a gardé, durant vingt ans, ce douloureux secret ; qui a tout sacrifié pour le garder, et la joie de voir son enfant et le plaisir de la surveiller, de la guider ; qui n'a, durant les vingt années, laissé échapper ni ui> mot ni un i^este qui pût faire soupçonner rien de sa faute à son entourage, et voilà cette même femme qui, dans la même semaine, conte son histoire à Mme Herbaut, puis à son fils, puis à sa fille, et cela sans nécessité bien avérée. Jamais rôle ne fut plus énigmatique, jamais caractère ne fut moins expliqué.

Hélène écoute, un peu étonnée d'abord et confuse. Elle sent bien qu'elle devrait se jeter dans les bras que lui ouvre sa mère. Elle ne peut pas et se met à philosopher sur son cas.

Le public a été sérieusement froissé. Ce n'était pas du tout, mon cher Lemaître, que la scène ne fût pas vraie . Vraie, elle l'est, et il y a cent à parier contre un que vous l'avez prise sur nature. Mais votre tort est de n'avoir rien fait pour nous la rendre vraisemblable. La convention est toujours aisément acceptée au théâtre. Mais, pour y mettre la vérité (quand elle heurte la convention ou le préjugé), il faut la rendre acceptable au public; il faut amener, par des artifices très ingénieux et souvent pris de loin, le public à souhaiter que cette vérité soit vraie et à la croire telle. Car on croit toujours qu'une chose est arrivée quand on désire qu'elle le soit.

Je ne souhaite point qu'Hélène repousse les avances de sa mère. Vous ne m'avez pas inspiré ce désir. La chose me paraît très dure, très dure, et d'autant plus dure qu'Hélène exprime de la façon la plus sèche et la plus désobligeante ce sentiment de répulsion.

Ah ! si elle eût dit à sa mère :

— Quel malheur que vous m'ayez parlé si tard ! Comme je vous aurais aimée, si tous m'aviez dès mon enfance traitée comme votre fille ! J'avais besoin d'être aimée ; j'aurais eu pour vous des trésors d'affection !...

Ou quelque chose d'approchant, ou même autre chose qui nous adoucît la cruauté du procédé. Mais cette petite pécore s'étudie sous nos yeux et s'analyse comme une héroïne de Bourget. Elle interroge son cœur comme si elle regardait l'heure à sa montre.

— Tiens ! il ne bat pas î

Vous vous en tirez en disant que c'est une révoltée. Mais c'est nous qui le sommes, révoltés. Voyez donc ce que vous avez fait. Hélène a, en effet, des reproches sérieux à faire à cette mère qui lui tombe du ciel à l'improviste. Mais, remarquez-le, et ici je parle théâtre : ces reproches, nous n'en savons la légitimité que parce qu'on nous les a contés; nous n'avons appris que par ouï-dire que Mme de Voves avait négligé sa fille. Tout au contraire, nous avons vu, de nos yeux vu, l'intérêt affectueux, presque passionné, qu'elle lui témoigne. Car voilà deux heures que cette mère sacrifie pour Hélène sa considération et son repos.

Segnius irritant animos demissa per aurem

Quam qux suât oculis subjectafidelibus...

Nous oublions la conduite passée de la mère, dont nous n'avons pas été les témoins; nous ne voyons que sa bonté, son dévouement, et lorsque Hélène, poussant la révolte à bout, lui refuse une marque de tendresse, nous sentons je ne sais quel malaise. En art dramatique, il n'y a de vrai que ce qui est vraisemblable, et la scène ne l'est point.

Dumas, lui aussi, dans le Fils naturel, a mis un fils qui, retrouvant son père, engage avec lui une discussion d'où un

duel pourrait sortir. Mais, outre que l'on comprend mieux cette indépendance du cœur chez un fils que chez une fille, Dumas en a préparé l'explosion avec un Boin infini. Nous sommes ravis que ce sot de Sternay soit puni de son égoïsme ; nous applaudissons de tout cœur à la leçon qui lui est donnée. Ici, nous prenons parti contre la fille, et ce rôle, qui était déjà bien ingrat et bien dur, devient abominablement odieux.

Le quatrième acte n'existe pas pour ainsi dire.

André s'est battu avec Brétigny, on le rapporte blessé grièvement ; il met dans la main de Rousseau celle d'Hélène, dont le cœur se fond à ce spectacle. Elle deviendra une bonne femme, elle aimera son mari, et la toile bombe.

Ce qui nous choque, ce n'est pas le tour un peu bébé du dénouement. J'admets au théâtre que les pièces finissent bien et que l'auteur donne pour cela une entorse à la vérité. C'est une convention ; comme il n'y a pas de dénouement dans la vie, l'auteur, qui est obligé d'en avoir un au théâtre, a le droit de le choisir heureux ou triste, et je ne lui en veux pas, quoi qu'il ait fait.

Mais c'est la logique qui est blessée dans ce dénouement. Quoi ! Voilà trois actes qu'on me dit : Ah ! si jamais Rousseau s'aperçoit de quelque chose, c'est un homme, lui, et l'on verra ! Il n'a pas manqué, lui aussi, de nous dire : Ah ! si jamais je m'aperçois de quelque chose !...

Et, pour finir, c'est André qui se bat, et Rousseau, dans toute cette histoire, ne joue que le rôle d'un comparse.

La pièce, la vraie pièce, c'était le ménage Rousseau. Lemaître en a traité une autre, plus romanesque et qui n'est pas essentielle à son sujet primordial : le chagrin d'une mère qui, ayant négligé une fille naturelle, la voit mal tourner et s'en ouvre à son fils légitime, et la noblesse de cœur de ce fils qui s'empresse au secours de sa sœur.

Révoltée est admirablement jouée par les hommes. M. Candé a donné une physionomie très originale et très vraie au professeur doux et hirsute ; il a enlevé le public au troisième acte. M. Duniény est élégant et sympathique dans le rôle d'André ; M. Calmettes a lancé d'un ton de spirituelle et incisive raillerie les paradoxes de Brétigny ; il a également enlevé la scène de la déclaration. Cornaglia est un bon homme d'académicien souriant, et Numa dit très gentiment une scène épisodique où il joue un rôle de gomnieux.

J'ai moins aimé les femmes : le rôle de Mme de Voves n'est pas bon, et ce n'est pas la faute de Mme Tessandier, si elle n'y obtient qu'un succès de prestance et de beauté. Mlle Sisos a joué avec beaucoup de science et de conscience le terrible rôle de la révoltée. Elle y est, à mon avis, trop correctement sèche et dure. Il me semble que j'y aurais voulu plus de grâce perverse. Mais peut-être faut-il s'en prendre moins à l'artiste qu'à l'auteur qui a voulu faire un joli monstre.

Il faut aller voir Révoltée. Tous serez sans doute choqués à de certains endroits ; vous serez rarement émus ; mais vous serez intéressés d'un bout à l'autre. La pièce est curieuse et, comme nous disons aujourd'hui, suggestive. Il s'y trouve deux caractères vigoureusement tracés, quelques scènes excellentes, un premier acte charmant. Révoltée témoigne d'un goût rare d'observation vraie et d'un sens singulier de la vie moderne ; elle est écrite dans une langue exquise, à laquelle on ne pourrait reprocher que d'avoir, au lieu du ramassé qu'exige le théâtre, l'éparpillé du roman ou du journal. C'est un beau, un très beau début et très encourageant.

15 avril 1889.

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