LE DÉPUTÉ LEVEAU
Le Vaudeville nous a donné la première représentation du Député Leveau, comédie en quatre actes de M. Jules Lemaître.
Disons-le tout de suite : la comédie nouvelle de M. Jules Lemaître a obtenu un succès éclatant le premier soir. Tout a été uniformément applaudi, avec le même enthousiasme. C'était un de ces emballements parisiens où le parti pris de trouver tout également bon entre pour quelque chose. Mais disons tout de suite aussi que, si nous sommes obligé de présenter quelques réserves, il y a, dans l'ouvrage de notre spirituel confrère, de quoi justifier largement l'accueil qu'il a reçu du public.
Il se trouve, dans le Député Leveau, un rôle qui est absolument original de conception et qui est d'exécution supérieure, ce n'est pas du tout celui du député Leveau ; c'est celui de sa femme.
Le député Leveau... Mon Dieu! on nous l'avait déjà présenté plus d'une fois. C'est l'homme des couches nouvelles subitement porté à la députation et au pouvoir par le suffrage universel, qui n'a pas dépouillé encore ni l'esprit de la province, ni les habitudes de son existence d'autrefois, et qui se laisse corrompre aux séductions de la vie parisienne, contre laquelle il n'est point armé. M. Jules Cla-
retie nous en avait déjà donné un crayon spirituel dans Monsieur le Ministre et depuis on avait plus d'une fois porté cette figure dans le roman ou même à la scène. M. Jules Lemaître Ta reprise à son tour, comme c'était son droit ; je ne crois pas qu'il l'ait marquée de traits plus caractéristiques; j'incline même à penser que ce portrait est faux par plusieurs endroits.
Mais ce parvenu a une femme ; il s'est marié à l'âge où il n'était encore qu'un humble officier ministériel, avoué dans un ressort médiocre. Il a été trop heureux de la trouver à cette époque, car il n'avait rien que son étude, qu'il n'avait pas même achevé de payer ; elle lui apportait 200.000 francs de dot, le levier de sa fortune future.
C'était une bonne et honnête femme, provinciale de la tète aux pieds, qui adorait son mari, tenait soigneusement son ménage, élevant de son mieux l'unique enfant, une fille, qu'elle avait eue de lui, ne connaissant pas de plaisirs plus grands que de s'en aller faire des commérages avec les voisines sur les petits incidents quotidiens de la vie domestique.
Le mari est ambitieux ; il se jette dans la politique, affiche les opinions radicales qui lui rallient la majorité des électeurs dans sa circonscription. Le voilà à Paris, où, tout en tracassant dans la politique de son parti, il brasse de grandes affaires et gagne des millions. Il a une grosse éloquence naturelle, qui lui donne de l'autorité à la Chambre. Il est quelqu'un.
Sa fille a suivi le mouvement ; elle a pris le ton du jour ; dans les salons où son père la mène, elle prête une oreille amusée au langage de la blague, dont elle joue elle-même au besoin. Elle n'en garde pas moins au fond du cœur une petite pointe de sentimentalité provinciale. Mais elle cache sous des propos hardis et frivoles ce goût d'idéalisme dont
elle rougirait et qui est cependant le meilleur d'elle-même. La mère... Oh! c'est une autre affaire, elle est restée, celle-là, franchement, bonnement, la femme de sa petite ville. On ne peut pas dire qu'elle soit laide : on ne l'est point avec cet air de bonté répandu sur tout le visage. Mais cette bonté a quelque chose de vulgaire. Mme Leveau ne s'est point formée aux manières ni à la langue des salons de Paris.
Au moment où la pièce s'ouvre, elle est en soirée avec sa fille dans le salon de M""- Maubrun où se réunissent des hommes politiques, des artistes, des clubmen, des femmes du monde : ce soir-là même l'illustre Rosimond, de la Comédie-Française, doit dire une scène de son répertoire, une scène sérieuse, une scène du grand art. Car l'illustre Rosimond s'est refusé à dire un monologue badin ; un homme comme lui doit respecter et défendre la religion et la morale. Il est là avec sa femme , qui lui donnera la réplique, et sa fille, élève au Conservatoire, qui rougit lorsqu'on prononce devant elle le mot d'amour.
Mme Rosimond s'est assise à l'écart sur un canapé : Mme Leveau a reconnu tout de suite en elle une femme, qui, par contenance, serait disposée à écouter les doléances dont elle a plein le cœur. Elle va s'asseoir à côté de la comédienne :
— Ah ! madame, dit -elle d'un ton navré, si vous saviez ce que c'est que d'être la femme d'un homme célèbre.
— Mais je le sais, répond Mme Rosimond en se rebiffant. Pauvre Mme Leveau, elle a débuté par un impair ; elle ne
fait, hélas ! que des impairs ! Et la voilà qui arrose copieusement Mme Rosimond d'une interminable pluie de confidences. Elle conte l'élévation de son mari, son chagrin d'être négligée, l'ennui que lui donne le mariage de sa fille.
— Mais, ma mère, interrompt Marguerite que ses effu-
sions agacent, peut-être que tout cela n'amuse pas beaucoup madame ?
— Voilà que tu vas encore faire la leçon à ta mère ! dit APe Leveau.
Et elle continue, et la scène est charmante, parce que cette abondance de détails sur le ménage Leveau est un trait de caractère. La bonne dame nous apprend tout ce que nous devons savoir pour suivre la pièce, et, en nous l'apprenant, elle nous fait mieux toucher au doigt la plaie de ce ménage, longtemps heureux, aujourd'hui mal assorti, la femme ayant paru baisser à mesure que l'homme grandissait.
Elle est un peu ridicule, cette Mme Leveau ; elle est plus touchante encore. On sent qu'elle aime tendrement ce mari qui en est venu à la compter pour rien, qu'elle se jetterait au feu pour lui, qu'elle souffre de ne pas se sentir digne de ce grand homme, qu'elle l'excuse de son mépris ; cette ingénuité, encore qu'un peu geignarde , nous émeut en sa faveur.
M. Leveau fait son entrée. Le ministère est à bas ; c'est lui qui l'a renversé, au moment où l'on s'y attendait le moins. Il conte l'aventure d'un ton de bonne humeur robuste; il triomphe, il exulte. Le voilà chef de parti, en passe de devenir ministre. La pauvre Mme Leveau baisse la tête. Elle ne se voit pas bien femme de ministre, recevant dans un grand salon tout ce qu'il y a de plus illustre à Paris. Oh! qu'elle regrette le temps où Leveau n'était qu'un avoué de province ! C'est dans sa petite ville qu'elle a passé les plus belles années de sa vie. Ces années, elle ne les retrouvera plus.
('"est à peine si son mari, dans la joie de cette victoire, a songé à elle. Il la cougédie d'un geste court, car il a à s'entretenir avec une grande dame, la marquise de Grèges,
la femme d'un député de droite, une très belle, très riche, très influente et très intrigante personne, qui s'est fait présenter le triomphateur du jour.
Elle cause avec lui ; elle n'a pas de peine à enjôler, avec quelques aristocratiques flatteries, cet homme fruste qui a l'appétit des plaisirs délicats et mondains. Il offre son cœur et son âme à la marquise, et même un peu plus...
— Non, pas cela ! dit-elle avec un sourire, en frappant ses doigts d'un léger coup d'éventail.
Le pauvre homme a la tête déjà tournée, quand la porte du salon s'ouvre. Mm6 Le veau s'avance soupçonneuse et timide :
— Adolphe I dit-elle d'un ton de doux reproche.
A ce mot à? Adolphe, toute la salle est partie de rire. C'est que ce mot est une révélation de caractère, en même Leinps qu'un mot de situation. C'est un mot de théâtre. C'est du théâtre.
Leveau, qui est fort mal élevé, témoigne à sa femme sa mauvaise humeur d'être ainsi dérangé dans sa conversation :
— Que voulez- vous ? lui dit-il, ça ne se fait pas...
Ce qui ne se fait pas, c'est de gronder ainsi sa femme, sa bonne et pauvre femme devant une étrangère, qui rit sous cape, qui prend son bras et, en prenant ce bras, prend, nous le sentons bien, tout l'homme.
Au second acte, nous sommes chez Mme Leveau. Elle est de plus en plus triste. Leveau n'est plus jamais à la maison ; il n'y passe que pour lui faire des scènes. Il est dur même avec sa fille; Marguerite aime un jeune homme, M. Deslignières, qui est un très gentil garçon, riche de vingt mille livres de rente, et dont elle est sincèrement aimée. Leveau le refuse pour gendre ; ce n'est pas précisément parce que Deslignières, qui est député, siège au centre
gauche. Leveau passerait encore là-dessus. Mais Deslignières a, dans le temps, écrit sur lui quelques articles mordants, où il l'a appelé Brutus de carton. Le mot lui est resté sur le cœur. C'est pourtant un aimable homme que ce Desligniéres, et M. Jules Lemaître, qui n'a fait qu'en indiquer la silhouette, l'a enlevée d'une main bien légère et bien délicate. C'est un faux sceptique qui, lui aussi, comme la jeune fille qu'il aime, cache sous l'ironie parisienne du langage un grand fonds non pas seulement de bon sens, mais de naïveté et de tendresse. Mme Leveau aurait a cœur de marier ces deux enfants : mais son mari ne l'écoute plus ; elle n'est qu'un simple zéro dans la maison.
Il arrive, ce mari, et la malheureuse femme ne peut se tenir d'entamer à nouveau la sempiternelle litanie des reproches. Elle l'exaspère et il réplique... Oh ! le vilain homme et qu'il est brutal en ses inconcevables duretés ! Vous vous rappelez le mot de la marquise du xvme siècle à Duclos, qui, à brûle-pourpoint, venait de conter en termes crus une anecdote trop salée :
« Prenez garde ! Duclos, il y a dix bouteilles de Champagne entre la conversation que nous avions tout à l'heure et votre histoire. »
Il y a au moins un acte de préparation entre ce que nous savons du député Leveau et les insolences gratuites dont il accable sa femme. On n'est pas plus goujat, et il n'y a pas de raison, je veux dire qu'il n'y a pas encore de raison connue de nous pour que cet homme, qui est mal élevé, je le veux bien, se conduise avec sa femme comme le dernier des goujats.
Mais elle, ah! comme elle est dans son rôle, et que, ce personnage est d'un bout à l'autre admirablement soutenu ! Comme les reproches qu'elle lui adresse sont bien ceux d'un^ provinciale, à l'esprit étroit, mais au cœur sensible et
JULES LEMA1TRE 349
bon! Elle sait qu'il est l'amant de la marquise de Grèges; elle les a espionnés, suivis, surpris. Elle le lui dit en face» moitié indignée, moitié pleurant.
— Eh ! bien, oui, je suis son amant, et après ?
Il lui offre, puisqu'ils ne peuvent plus vivre ensemble, puisqu'ils se rendent l'un l'autre abominablement malheureux, il lui offre de divorcer. Elle refuse avec horreur. Le divorce! toutes ses croyances, toute la tradition de son éducation première se soulève à ce mot. Mais ce n'est pas encore tant cela qui l'arrête; non, si elle veut rester avec lui, c'est qu'elle l'aime.
— Tu es à moi, lui dit-elle, je te veux, je te garde, je ne te lâcherai jamais. Et elle répète avec entêtement : Jamais, jamais...
Le sentiment était si vrai, la scène était si poignante en sa simplicité, que toute la salle a éclaté en longs applaudissements. L'actrice peut revendiquer une bonne part de ces bravos. C'était Mme Marie Sa mary qui jouait ce rôle. Noue n'avions pas eu souvent l'occasion de louer Mme Marie Samary qui était jusqu'à ce jour restée dans la pénombre des rôles de second plan médiocrement rendus. Ici tous ses défauts la servaient : ce visage triste, cette physionomie tombante, cette démarche veule, cette voix molle et plaignarde, tout contribuait à faire d'elle la Mme Leveau rêvée par l'auteur. Et quand elle a dit jamais, jamais, on sentait l'obstination aveugle de la paysanne qu'elle avait été, qui ne démord jamais d'une idée qu'elle s'est fourrée dans la cervelle.
Leveau sort furieux; et sa femme, laissée seule, songe aux moyens de détacher son mari de la drôlesse du grand monde qui l'a accaparé. Si elle écrivait une lettre anonyme au mari ! Songez, je vous prie, qu'elle est restée provinciale et que ce sont là des moyens de petite ville, qui peuvent,
350 QUARANTE AXS DE THEATEE
si honnête qu'elle soit d'ailleurs, se présenter à son esprit. Elle n"a pas plus tôt achevé la lettre, que son mari entre, la surprend et la lit.
— Ainsi, s"écrie-t-il, au comble de la colère, tu voulais me faire tuer !
Elle le regarde, elle ne comprend pas.
— Parbleu ! j'aurais bien été obligé de me battre en duel.
— Toi, un duel î
Cette idée ne lui entre pas dans la tête. Jamais un avoué ne s'esL battu en duel î On ne se bat en duel que dans les romans. Son mari s'épuise à lui remontrer qu'en s'élevant à des sphères supérieures, il a dû en adopter les manières de voir; elle résiste, elle ne sait que répondre, car les mots ne lui viennent pas aisément pour exprimer ce qu'elle pense : c Tu parles mieux que moi, lui dit-elle. Ça n'empêche pas que j'ai raison. »
Et il revient à la charge pour le divorce. Et elle s'entête de plus en plus au non qu'elle a déjà vingt fois répété. Il a désormais contre elle cette lettre qui, par un tribunal, serait considérée comme une injure grave.
Et comme elle oppose à toutes ces objurgations une invincible résistance, ce mari — nous l'avons décidément trouvé plus canaille que de raison — propose à sa femme un abominable marché. Elle souhaite pour gendre M. Deslignières, qui est aimé de sa fille ; il accordera son consentement. Mais donnant, donnant. Elle demandera le divorce.
— Non ! Non ! Non !... répond-elle.
Il sort en faisant claquer les portes. Marguerite entre ; sa mère lui conte de la scène ce qu'une jeune fille en peut entendre. Marguerite approuve sa mère d'avoir refusé la transaction qu'on lui proposait; elle approuve, mais elle pleure.
— Tu l'aimes donc tant que cela? demande la mère.
La fille baisse la tête en silence. Allons ! la mère se résignera. Elle sacrifiera sa dignité d'épouse au bonheur de sa fille.
Et le rideau tombe, et Ton rappelle les acteurs, et ce sont de furieux applaudissements, et dans les couloirs, c'est une joie bruyante, la joie qui s'exhale des grands succès dont la foule est complice.
Il est merveilleux, ce rôle de la femme, et dénote chez M. Lemaître un sens rare du théâtre. Le diable, c'est que, passé le second acte, il disparaît de la pièce ; nous ne reverrons plus ni Mme Leveau, ni sa fille. Quel dommage ! ah! quel dommage !
Au troisième acte, nous sommes en plein dans la politique.
Leveau, le leader de l'extrême gauche, s'était laissé, dans une scène exquise, au second acte, entortiller par cette fine mouche de marquise, et il avait conclu un pacte avec la droite pour les élections futures. Peut-être rauteur aurait-il dû mieux expliquer ici les raisons politiques à l'aide desquelles le chef de parti pouvait se masquer à lui-même cette défection à ses principes. Un ambitieux (tel que l'a dépeint M. Lemaître) ne cède pas uuiquement d'ordinaire à des raisons d'amour personnel. Mais ce n'est qu'un doute que j'émets : la scène est charmante, et il s'y trouve un couplet sur les inerties distinguées du faubourg Saint-Germain, qui est une merveille d'ironie légère.
Les élections ont eu lieu; et au lever du rideau, nous voyons le marquis, sa femme et Leveau dépouiller les télégrammes, qui leur apportent les nouvelles des élections. La coalition a réussi : mais c'est la droite qui en a le plus profité. Le marquis et ses amis sont élus ; Leveau restera sur le carreau; il n'en sait rien encore; mais il peut déjà s'aper-
cevoir que ses amis ont été sacrifiés dans la combinai- Bon.
Vous imaginez bien que, tandis que se déroulait cette scène, tout le monde songeait à l'aventure du boulangisme que nous venons de traverser. On ne s'en amusait que mieux de cette satire légère, où tout se tournait en allusion. A un moment Leveau ouvre un télégramme : « C'est, dit-il, l'évêque de Condom qui m'envoie ses félicitations, » le marquis en lit un autre : <c C'est la libre-pensée de Komorantin qui me remercie. » Le constraste était des plus piquants ; tout ce coin d'acte pétille de gamineries ironiques. Le succès en a été étourdissant le premier soir.
Xous touchons au moment où la pièce dévie et tourne, où je Fabandonue, pour ma part.
Leveau vient d'apprendre que ses électeurs l'ont blackboulé ; il est de fort méchante humeur. Il s'en prend au marquis, qu'avec son ton et ses façons d'homme à peine dégrossi, il brusque et malmène ; le marquis, homme poli par excellence, excuse ces vivacités chez un candidat malheureux. Jusque-là rien que de très acceptable.
Mais voici que, laissé seul avec la marquise, il lui met le marché à la main : « Tu m'as promis, lui dit-il (car il la tutoie sans cesse, ce qui horripile la grande dame), tu m'as promis d'être toute à moi, si nous pouvions nous rendre libres l'un et l'autre. Moi, je vais l'être, ma femme demande le divorce et l'obtiendra. Divorce de ton côté, et nous vivrons ensemble. »
Je sais bien que les gens amoureux, une fois possédés de cette frénésie, sont capables de toutes les bêtises. Mais on ne nous a pas peint Leveau comme un simple Antony. C'est un ambitieux; ambitieux, il l'est de réputation, de fortune, d'influence, de considération, de tout. Etre chef de parti et amant d'une marquise, qui est une des plus
jolies femmes du Faubourg (songez que c'est Mme Hading), c'est le rêve! Que gagnera-t-il à faire divorcer la marquise ? Il ne sera plus que le mari de la seconde Mme Leveau, tandis qu'à présent, il peut mettre une fleur de marquise à sa boutonnière. Je ne le comprends plus : non, je ne le comprends plus et je ne le suis plus...
D'autant mieux que la marquise s'épuise à lui dire : « Puisqu'il n'y aura rien de changé ! puisque je serai toujours aimable pour vous ! » Et vraiment, elle, je ne la comprends pas davantage ! Comment ! elle est femme et elle raisonne avec cette brute, qu'elle voit déchaînée ! Est-ce que Célimène fait de la logique avec Alceste ! Il était si simple, puisqu'elle le voyait furieux, de lui dire : Eh! bien, oui, mon ami, être tout l'un à l'autre, voilà le vrai bonheur. Mais un divorce ne se fait pas en un tour de main ! Il y faut du temps; laissez-moi celui de me retourner...
Elle l'aurait renvoyé content ; elle l'eût ensuite écarté, sous prétexte que, devant devenir sa femme, elle était obligée à la plus extrême réserve. C'est lui qui fût revenu huit jours après mendier un rendez-vous.
Je propose ce moyen, sans y tenir. Les femmes ont dans leur bissac mille et une singeries pour attraper les hommes qui les aiment et les mener par le bout du nez dans le Guadalquivir, comme dit Figaro. Mais qu'elle réponde, le sentant capable des extrémités les plus violentes : « Non, je ne peux pas, »et qu'elle lui en développe les raisons; non, je ne puis me faire à cela. Il n'est plus, lui, l'ambitieux que j'ai connu ; elle n'est plus, elle, la coquette qu'on m'a montrée ; enfin, ce n'est plus la pièce.
Nous voilà en plein drame.
Leveau donne à la marquise un dernier rendez-vous ; elle promet d'y venir ; comme il a dans sa poche la lettre anonyme écrite par sa femme où le lieu de ces rendez-vous
est indiqué, il l'envoie au marquis pour l'avertir et la faire surprendre avec lui.
Oh ! que tout cela est noir !
Leveau et la marquise sont ensemble au quatrième acte. Leur conversation ne m'intéresse en aucune façon ; car ils ne peuvent que répéter ce qu'ils ont dit à l'acte précédent.
Le mari frappe à la porte. Leveau peut encore faire échapper la marquise.
— Youlez-vous être ma femme ? lui dit-il.
— Non, répond-elle.
Quoi î elle répond : Non ! est-ce que les promesses doivent coûter à cette jolie intrigante ? et quand elle eût dit oui} est-ce qu'elle eût pu se croire engagée par un oui arraché en de telles circonstances? Elle aime mieux être déshonorée, perdue, tuée peut-être... A son aise.
Enfin, elle dit : non, et Leveau ouvre au mari. Le marquis, en quelques mots très dignes, signifie à sa femme qu'il va demander le divorce, à Leveau qu'il lui rendra la somme qu'a coûtée son élection, et lui demandera raison ensuite, et il se retire suivi du député, qui laisse là la marquise.
— Allons! dit-elle, remettant son chapeau, je serai M" Leveau !
Ce dénouement a passé comme le reste, bien qu'il y ait eu dans la salle comme une nuance d'étonnement et de déception.
Le Député Leveau n'est donc pas, en son ensemble, une pièce homogène et bien faite. Nombre de choses n'y sont qu'indiquées, le rôle seul de Mmc Leveau est profondément creusé ; pour le reste, on dirait des têtes de chapitres, et le chapitre n'a pas été écrit ; on pourrait faire bien d'autres critiques ; mais qu'importe ! l'ouvrage est intéressant d'un bout à l'autre, même en ses parties que je crois manquées. Il est suggestif et par endroits d'une nouveauté piquante !
il est écrit d'une langue très légère, par un des plus prestigieux assembleurs de mots qu'il y ait chez nous. Je ne puis donner qu'un conseil à Jules Lemaître, s'il veut faire du théâtre; et il en fera, et il en fera même de très bon. C'est de s'enfermer six mois avec son sujet, comme Augier, comme Dumas, comme Sardou, et de ne vivre qu'en lui et pour lui. Nous y perdrons peut-être quelques jolis articles; mais un seul bon drame vaut mieux que tous les chefsd'œuvre du feuilleton réunis.
20 octobre 1890.