L'AINEE
Le Gymnase nous a donné cette semaine V Aînée, comédie en quatre actes et en prose , de M. Jules Lemaître. La nouvelle pièce est si complexe, elle éveille, chemin faisant, tant d'idées disparates, l'impression que l'on en emporte est si mêlée que je préfère entrer tout de suite dans le récit. Les réflexions que nous aurons à faire naîtront au fur et à mesure des scènes qui passeront sous nos yeux. Tout ce que je tiens à dire d'abord, c'est que Y Aînée m'a vivement intéressé tout le temps et amusé quelquefois.
Au lever du rideau, nous sommes dans un jardin où des jeunes filles prennent leurs ébats. Ce sont les filles du pasteur Petermann; elles ne sont pas moins de six, aucune n'est mariée encore et le pauvre pasteur en est fort en peine. C'est une lourde charge que six filles à pourvoir ! lien oublie quelque peu les devoirs de son état ; il se laisse aller à des compromis que désapprouve sa rigide morale. Ainsi, bien qu'il soit fort à son aise, il achète des mines d'or, malgré le conseil d'un voisin sage, Dursay, qui lui représente combien ces opérations de bourse sont aléatoires.
— Que voulez- vous? répond-il, j'ai six filles! Ces six filles, il les autorise, malgré l'austérité de ses mœurs, à
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transformer sa maison qui fut longtemps sévère, en un lieu de divertissements où elles flirtent à l'anglaise avec des jeunes gens qui peuvent devenir des épouseurs. M. Petermann suit ces jeux d'un a- il bienveillant, M"10 Petermann gronde tout bas, mais quoi? Il faut bien pour se marier qu'elles aillent à la chasse des maris : ils ne viendront pas d'eux-mêmes, puisqu'elles n'ont pas de dot. Tous deux oublient en soupirant les devoirs de leur ministère : c'est pour l'enfant, comme dit la chanson.
J'ai cru à ces premières ouvertures que VAÎnée serait une pièce à thèse ; que M. Jules Lemaître, prenant parti pour lie célibat des prêtres catholiques, s'était mis en tête de montrer que le souci de la famille courbait l'esprit du pasteur protestant à de fâcheuses nécessités et le forçait à descendre du ciel. Mon Dieu ! il y a bien un peu de cela dans r Aînée, et nous verrons cette idée se reproduire à intervalles sous diverses formes. Mais il y a tant de choses dans une œuvre de M. Jules Lemaître î Elle est d'une ironie si subtile et si fuyante qu'on ne sait jamais au juste quel est le but qu'il vise, et il est à croire qu'il en vise plusieurs, au hasard de la rencontre.
De ces six filles, nous en pouvons retrancher trois qui n'auront pas de rôle, pour ainsi dire. Dès le premier acte, elles auront trouvé le fiancé de leur choix et nous ne les reverrons plus qu'à titre de figuration. Mmes Paule Évian, Bernou et Damis n'auront qu'à égayer le premier acte de leurs jolies frimousses. Il en reste trois qui emplissent la pièce. La cadette d'abord, Mlle Dorothée, qui n'a encore que quatorze ans quand la pièce s'ouvre, mais c'est déjà une petite peste ou, comme nous disons aujourd'hui, une petite rosse. Elle est de celles dont le peuple dit qu'elle a du vice. Elle est déjà endiablée à courir un mari, et le fait est qu'à l'heure où ses trois sœurs présentent leurs fiancés à l'heu-
reux Petermann elle aussi a une manière de collégien à exhiber :
— J'aurai, lui a-t-elle dit en l'embrassant, quinze ans l'année prochaine ; toi, dix-huit, tu viendras demander ma main à papa.
La puînée ensuite, Norah, qui est une fille romanesque et perverse. Elle cache sous son matelas un carnet où elle inscrit ses pensées de chaque jour. Elle n'y parle que d'amonr ; ce sont des effusions brûlantes à l'adresse d'un homme qu'elle ne nomme point. La vénérable Mme Petermann a rougi aux premières lignes de ce cahier Lbleu qu'elle a découvert. Et c'est Lia, sa fille aînée , qu'elle charge d'éclaircir cette affaire et d'admonester sa sœur.
C'est que Lia, c'est la véritable mère de ce petit monde. Elle a vingt-cinq ans; elle s'est dévouée à la tâche de surveiller ses sœurs et de tenir le ménage. Elle a fait avec sérieux et dignité ce qu'elle regardait comme son devoir. On s'est habitué, autour d'elle, à cette abnégation ; on la trouve toute naturelle et on ne lui en sait aucun gré. Sa vie est un perpétuel sacrifice au bonheur de ceux qui l'entourent, et personne n'a l'air d'y prendre garde, sauf le voisin dont je vous parlais tout à l'heure, M. Dursay, un homme du monde, un peu revenu de tout, philosophe aimable, qui vit en célibataire, sa femme l'ayant quitté jadis.
Et cependant Lia, elle aussi, a un cœur. Certes, elle n'est pas lasse encore de tant d'années de dévouement ; mais elle voudrait en recevoir le prix. Elle aime , et elle aime en secret : ni IL ni Mme Petermann ne s'en sont doutés ; ils sont si bien faits à l'idée que leur Lia est un ange et l'ange de la maison paternelle ! Il n'y a que Xorah qui a pénétré ou plutôt deviné ce mystère. C'est que l'homme vers qui s'élançaient les soupirs de son carnet, c'est celui que sa sœur aime; la jalousie lui a ouvert les yeux, et, ma foi ! Lia ne
comptant pas, Lia étant, de par la convention familiale, la bête à bon Dieu du sacrifice, elle s'est mise en tête de lui chiper cet épouseur.
L'épouseur en question, c'est le pasteur Mikils, le plus brillant élève , le successeur désigné de M. Petermann. Oh ! que la caricature (car c'est une caricature) qu'en a tracée M. Jules Lemaître est spirituelle et piquante ! Le pasteur Mikilsest un phraseur onctueux et solennel, de la bouche de qui coulent intarissablement tous les lieux communs de la morale bourgeoise, mêlés aux souvenirs de la Bible. Il s'écoute parler avec une satisfaction béate. On n'est pas plus sot et plus ennuyeux. Comment Lia qui est sensée et fine, s'est-elle éprise de cet imbécile ? Il n'y a qu'une explication : elle a envie de se marier, et l'amour lui a mis des coquilles sur les yeux. Quant àXorah, c'est une fûtée, animée des plus mauvais instincts. Elle n'a vu en lui que le bel homme, et elle est restée hypnotisée de sa faconde. Elle a pris les devants sur sa sœur, qui s'est tenue dans une réserve fière ; elle a fait des avances , des agaceries à ce fat qui n'a pas été long à se laisser séduire.
— Faites votre demande à Lia, lui a dit M. Petermann.
Oh ! que la scène est jolie ! Xous la connaissions, puisqu'elle a déjà été faite dans Froufrou, quand le comte demande à Louise, qui se croit aimée de lui, la main de sa sœur cadette. Mais avec quel art M. Jules Lemaître l'a renouvelée ! Ce nigaud de Mikils, au lieu d'aller droit au fait, dévide à son habitude de longues phrases sirupeuses, desquelles il résulte qu'il veut se marier, fonder une famille. Lia, avec une sincérité qui ne connaît point les détours ni les fausses pudeurs, lui avoue loyalement qu'elle l'attendait, qu'elle sera heureuse de lui tendre la main. Le pauvre homme s'embrouille. Sans doute, la sévère Lia
serait mieux le fait d'un pasteur, mais il compte que la gaminerie de Norah égayera l'austérité de son foyer. Il s'excuse, mais c'est Norah qu'il préfère.
Lia refoule dans son sein le tumulte de ses pensées ; elle fait venir sa sœur et, se penchant à son oreille tendrement : « Sois bonne pour lui, lui dit -elle, sois douce,, fidèle... » C'est une jeune artiste, Mme Suzanne Després, connue au théâtre de l'Œuvre sous le nom de Suzanne Auclaire. qui jouait le rôle, un rôle de début pour elle. Elle a dit ce mot <x fidèle » en vraie comédienne.
Voilà donc quatre des filles de l'excellent Petermann mariées. Il bénit le Seigneur ; car il ne reste plus que Dorothée à pourvoir ; on a le temps pour elle ; quant à Lia, c'est une quantité négligeable.
Tout ce premier acte est délicieux. Il met en mouvement, comme vous l'avez pu voir, beaucoup de personnages. Jules Lemaître les a présentés avec infiniment d'adresse. Il a eu l'art de ne pas les mettre tous sur le même plan ; dès les premières scènes nous distinguons très bien ceux qui auront un rôle dans l'action, ceux qui s'en élimineront vite. Le seul point noir, c'est que je ne vois pas encore précisément l'idée générale de l'œuvre. J'ai cru un instant que c'était la défense du célibat ecclésiastique ; je commence à voir que cette question n'est qu'incidente. Le vrai sujet, ce sera peut-être le tourment d'une fille qui, fatiguée de sacrifices dont on ne lui tient pas compte, assoiffée d'amour et de liberté, s'évadera, comme une héroïne d'Ibsen, par un coup de tête, de cette vie morose.
Xous verrons bien.
Au second acte, nous sommes toujours chez M. Petermann. Mais le logis est plus modeste.
Les mines d'or ont raflé toutes les économies du pasteur. Il est fort triste et se console du mieux qu'il peut en
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lisant la Bible. Mais comment marier Dorothée à cette heure? Plus un son de dot ! Et elle a une terrible envie de se marier, M"e Dorothée. C'est qu'elle a dix-huit ans, à cette heure ! Lia donne des leçons pour vivre ; c'est le voisin obligeant, M. Dursay, qui les lui a trouvées... La vie coule monotone et paisible. Le pasteur a, d'autre part, des satisfactions qui le rassérènent; ses filles lui ont donné des petits-fils, et il vient de recevoir une lettre de Xorah qui lui écrit qu'elle viendra lui rendre visite avec son niari, le pasteur Mikils.
Les termes dans lesquels cette lettre est conçue inquiètent Lia ; elle pressent un malheur. Elle a raison : car le premier mot que lui dit Xorah, quand elles sont seules, c'est un aveu terrible qu'elle fait d'un air fort détaché :
— J'ai trompé mon mari, et il le sait ; il n'a pas ce qu'on appelle des preuves, mais il le sait.
Comment cela s'est-il fait ?
Il faut avoir à son service la langue souple et déliée de Jules Lemaître pour faire entendre, sans qu'un seul mot détonne et choque, les explications de Xorah. Ce pasteur était si guindé, si ennuyeux ! Il prêchait en causant à table, en causant au lit ! Elle n'y a pas tenu ; elle a voulu connaître d'autres plaisirs. Il est dépité et furieux. Ce sera un scandale abominable, s'il fait un éclat. Elle prie sa grande sœur de lui arranger cela, sans que le digne Peter ma nn ni sa femme sachent rien de cette aventure. Ils en auraient un coup de sang.
L'égoïsme inconscient et féroce de cette jeune drôlesse qui charge innocemment sa sœur de la réconcilier avec son époux qu'elle a trompé, après le lui avoir volé, est une des plus extraordinaires r«»>series qu'on ait portées au théâtre. Lia accepte la mission. Elle a fait venir Mikils et le confesse! Oh! le pauvre homme! qu'il est piteux avec toute
sa phraséologie biblique ! Tl ne demande, hélas ! qu'à pardonner. Il reconnaît qu'il a eu des torts, qu'il n'a pas su aimer sa femme ; il fera mieux à l'avenir ; il dépouillera le vieil homme. Le scène est bien piquante: peut-être le serait-elle davantage si je ne sentais voltiger par-dessus l'ironie légère de l'auteur. Je le sens qui se moque de ce niais solennel et qui le raille de sa mésaventure conjugale et de sa çlébonnaireté. Xe me demandez pas de vous citer un mot où se marque la blague, il n'y en a point. Tous sont mesurés, orthodoxes, exquis; c'est une impression, et l'impression, pour être générale, n'en est pas moins vraie.
Lia est écœurée et furieuse. Ainsi, voilà le magot dont elle s'était énamourée ! Ah ! les hommes ne valent pas cher ! Dire qu'elle s'est sacrifiée pour sa sœur, et à quoi ce sacrifice a-t-il servi ? Il est trompé et content de l'être ! Ah ! misère, misère !
Et tout aussitôt elle prend son parti.
Depuis leur ruine, les Petermann avaient fait connaissance d'un brave bourgeois, syndic de la commune, qui avait à son passif une bonne pièce de cinquante ans, à son actif une grande fortune. Il s'appelait Millier et M. Petermann le traitait de « monsieur le syndic » gros comme le liras. Ce Mûller avait été à même, venant presque tous les jours chez les Petermann, d'apprécier les qualités solides de Lia. Il avait demandé sa main.
Le digne M. Petermann et sa compagne, la digne Mme Petermann, avaient regardé cette demande comme une bénédiction du ciel. Ils avaient fait valoir à leur fille comme ce M. Mûller, monsieur le syndic, s'il vous plaît, était un homme comme il faut, considérable, cossu; et que, si Lia l'épousait, elle pourrait aider au mariage de Dorothée. Sans doute il n'était pas plaisant, bien que l'Histoire sainte en fournît des exemples, d'épouser un quinqua-
génaire. Mais pour Lia, se dévouer, n'était-ce pas une seconde nature?
Lia avait rechigné devant la perspective de ce mariage de raison, vraiment trop raisonnable. Mais le spectacle qu'elle vient d'avoir sous les yeux a levé ses derniers doutes.
— J'accepte, dit-elle à son père.
Le digne M. Petermann et sa digne compagne lèvent des mains reconnaissantes au ciel qu'ils bénissent.
Mais il s'est passé dans l'intervalle une scène qu'ils n'avaient pu prévoir.
Dorothée, vous savez bien, cette petite rosse de Dorothée, avait vu M. le syndic tourner autour de sa grande sœur. Elle ne le trouvait pas beau, ni galant, ni spirituel ; mais c'était un mari, un mari riche, et le voler à sa sœur, il y avait là un piment de canaillerie féminine qui devait la tenter.
C<»mme Millier attendait au salon la réponse de Lia à sa demande officielle, elle se glisse comme une couleuvre, ou plutôt comme une vipère près de lui ; et alors, la voilà qui joue, avec une abominable perversité, la comédie de l'amour près de cet homme d'âge. Elle s'affale pâmée sur ses genoux, et la tête perdue dans son gilet.
— Je ne veux pas, lui dit-elle, que vous épousiez ma sœur. Je suis jalouse, j'en mourrai !
La scène a paru par trop débridée au public du premier soir. Je crains que ce ne soit un peu la faute de Mlle Dallet qui Ta jouée en petite gredine de la butte Montmartre avec un en-dehors à faire frémir tout ce qu'il y avait eu de Petermann depuis la confession d'Augsbourg. J'aurais souhaité que Dorothée se montrât moins gavroche et moins vicieuse. La scène est risquée par elle-même ; l'actrice en a encore chargé les traits déplaisants. Xumès (c'est lui qui
joue Mùller) a des étonnements impayables, quand Mlle Dallet s'abandonne entre ses bras. Il roule des yeux stupéfaits d'abord, puis allumés :
— Quelle aventure ! s'écrie-t-il, quelle aventure î
Et il s*évade discrètement, sans attendre la réponse de Lia qu'il était venu chercher. Dorothée le regarde fuir et sourit : elle est sûre de sa victoire.
A l'acte suivant, nous sommes chez le voisin obligeant, M. Dursay. Il a invité à une garden party, pour faire une jolie surprise à Lia, sa préférée, toute la famille Petermann. maris, femmes et enfants. Au lever du rideau, Lia, toujours résignée et triste, surveille les enfants de tous les couples qui se promènent et s'amusent. Elle chante à ses petites nièces de vieilles romances enfantines ; elle rêve au mariage qui l'attend et dont elle a pris son parti.
Que devient-elle quand son père lui apprend que M. Huiler a renoncé à sa main? Le digne M. Petermann et sa digne compagne Mme Petermann, ne croient pas qu'il y ait là de quoi trop s'offusquer. M. Mûller a été plein de convenance : il s'est exprimé sur le compte de Lia en termes d'une correction qui ne laisse point de prise à la critique. Oh ! c'est un homme bien élevé ! Un homme ferré sur les convenances ! Un homme selon le cœur du monde !
— Enfin ! il me rend sa parole î s'écrie Lia rageuse.
— Oui, mais il y a une compensation qui doit nous consoler tous. Il demande la main de Dorothée; c'est un mariage inespéré pour elle...
Et le bonhomme verse à flots tièdes son éloquence sur le cœur endolori de cette infortunée Lia. Et il se retire, convaincu qu'elle est enchantée.
Le sang bouillonne en ses veines, à la malheureuse ! Encore un sacrifice, et un sacrifice dont on ne lui saura aucun gré ! Ah ! elle en a assez de cette existence ! Elle veut vivre
pour son propre compte! Elle se révolte à la fin. J'ai vu passer là le bout de l'oreille des héroïnes d'Ibsen. Pour un peu, je m'attendais à la tirade obligée sur le droit au bonheur. M. Jules Lemaître nous l'a épargnée. Il s'est contenté de nous montrer Lia, montée au paroxysme de la fureur.
Et voila que devant elle passent tour à tour les couples enlacés de ses sœurs avec leurs époux ; tous parlent d'amour, et l'une d'elles même dit à demi-voix à son mari : « Tais-toi! ce sont là des choses que Lia ne doit pas entendre. »
Ainsi donc, tout le monde aime! Le jardin bruit de propos d'amour ! et il n'y a qu'elle au monde qui soit exclue de ce festin de tendresse et de joie ! Ah ! qu'elle a été bête! Si c'était à recommencer!
Tous ses nerfs sont tendus ; elle est dans cet état d'esprit où, les circonstances aidant, on se laisse emporter aux pires extravagances.
Le hasard est toujours là pour pousser à une sottise ceux ou celles qui ont envie de la commettre. Le voisin obligeant, M. Dursay, a pour neveu un jeune lieutenant, qu'il a invité à sa garden parti/. Ce lieutenant est un officielfrançais, il est donc galant; c'est un officier de hussards, il est donc entreprenant : à la hussarde, n'est-ce pas ?
Il a vu Lia, il a tout de suite admiré sa beauté chaste, son élégance discrète, la réserve de sa tenue, et sa grâce flexible, et tout. Il Ta invitée à valser, il a causé avec elle, il a été charmé de son esprit. Il le lui a dit, avec vivacité et chaleur.
— Vrai ! lui a-t-elle demandé, vous me trouvez désirable, vous ?
Cette sincérité serait chez toute autre ou une ridicule bêtise ou une provocation perverse. Mais non; Lia est si
heureuse d'avoir sa revanche après tant de mécomptes ! lie lieutenant s'émoustille et devient plus pressant. Elle pose son bras sur le sien ; tous deux s'éloignent ; ils vont s'égarer sous les allées ombreuses du parc.
Et le théâtre change.
Nous sommes dans le pavillon où le voisin obligeant loge son neveu, au fond du parc, quand il vient le voir en permission. La porte s'ouvre et nous voyons entrer l'officier et Lia.
On s'est étonné de l'imprudence de Lia. Je ferai remarquer que l'auteur a pris soin de nous la montrer dans un tel état d'âme qu'elle est capable de tous les coups de tête. Mais dans cette famille où le flirt était pratiqué par tout le monde avec un si parfait abandon, je ne suis pas trop surpris de voir une jeune fille entrer seul avec un jeune homme dans une chambre de garçon. Il me semble que, dans la convention anglaise et allemande, ce sont là libertés que le flirt autorise.
La scène, vous la voyez d'ici. Le lieutenant veut profiter de l'occasion. Il lui verse le poison des déclarations amoureuses ; il la prend par la taille, il l'embrasse. A ce baiser, sa pudeur effarouchée se réveille, et alors, dans un couplet qui est une merveille de grâce chaste, elle lui conte ses malheurs et comment, sous le coup d'un énervement subit, elle a été coquette avec lui et attirante ; elle se le reproche, elle s'en accuse ; mais elle est honnête fille, elle le supplie de l'épargner, de la laisser sortir. Il écoute, il est touché, il admire; il va céder; mais, tout en parlant, il se grise à nouveau de son souffle : laisser échapper une occasion si belle et qui ne se retrouvera plus ! On est officier, que diable ! Et il la serre de plus près, et il l'enlace, et ses lèvres, malgré la résistance de la jeune fille, vont se poser sur les siennes quand des cris arrivent du jardin :
— Lia î Lia !
Elle court à la porte, les cheveux dénoués; car ils se sont défaits dans la lutte. Le lieutenant se jette au-devant :
— Ne sortez pas ainsi, lui dit-il, vous allez être perdue!
— Perdue pour eux, répond-elle fièrement, pas pour moi !
Nous touchons au dénouement.
Lia a été en effet irrémédiablement compromise par cette escapade, d'où elle est pourtant sortie innocente et pure. Son père, le cligne M. Petermann, et sa mère, la digne M™6 Petermann, ne peuvent lui pardonner le scandale dont elle a affligé le nom des Petermann. Depuis la confession d'Augsbourg, tous les Petermann ont été pasteurs de père en fils et jamais il ne s'est trouvé une Petermann pour manquer à ses devoirs !
Ici se place la scène la plus originale peut-être, mais à coup sûr la plus plaisante de la comédie.
Xorah a reconquis son mari, cet imbécile de Mikils. Elle en a fait un autre homme. Ce pasteur commence à comprendre qu'on peut, tout en citant la Bible et en débitant des phrases qui filent comme du macaroni, être insupportable pour une femme. Son âme s'est détendue et son esprit s'est ouvert. C'est lui qui prêche le pardon au cligne M. Petermann et à sa digne compagne, Mme Petermann. Il leur dit que, s'ils tiennent rigueur à Lia, c'est pour le monde.
— Vous lui pardonneriez, s'écrie-t-il, si elle avait failli et qu'on n'en eût rien su î
Le digne M. Petermann esquisse des gestes vagues qui tiennent de l'assentiment et de la révolte. Et comme la digne Mme Petermann ne cesse de répéter : « Ah ! depuis la confession d'Augsbourg, c'est la première fois qu'une
Petermann!... » Nbrah, impatientée, prie son mari de sortir,
— Laisse-moi, lui dit-elle, tu as très bien prêché; tu commences à faire de très bons sermons, mais laisse-nous.
Et aussitôt Mikils sort, docile :
— J'ai fait bien pis que ma sœur, dit-elle effrontément à ses parents. J'ai trompé mon mari î
Le ciel aurait croulé sur la tête des deux vénérables Petermann qu'ils ne seraient pas plus accablés.
— Oui, j'ai trompé mon mari, et c'est sa faute. Il était trop ennuyeux ; on meurt d'ennui chez vous.
— Ma fille, vous perdez le respect !
Mais Nbrah va toujours, sabrant toutes les conventions et tous les préjugés avec la verve la plus amusante du monde. Elle prouve à ses parents que tout ce qui est arrivé, c'est de leur faute. Ce pauvre et digne M. Petermann est suffoqué et bouleversé. Tout ce qu'il a respecté, aimé, pratiqué, croule en morceaux sur sa tête vénérable. Il apprend, comme s'il assistait à une pièce d'Ibsen, qu'il y a des hypocrisies qui sont pires que la faute, qu'il faut mépriser la fausse morale qui se couvre de grands mots convenus, que la Bible est une bonne lecture, mais qu'il n'en faut pas abuser, que sais-je ?
Et tout cela enveloppé d'une ironie fine et lumineuse, la charmante ironie de Jules Lemaître et d'Anatole France.
Le digne M. Petermann et sa digne compagne se résolvent à pardonner à leur fille Lia. Ils le font d'un air assez rogne. Mais elle était résignée à partir ; elle partira. Car, si son père pardonne, la petite ville n'oubliera pas.
On croit que tout va finir par ce dernier renoncement, quand le voisin obligeant se présente. Il est allé voir son neveu, il l'a chapitré. Le lieutenant a senti la grandeur de sa faute; il ne demande qu'à réparer. Il sera trop
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heureux, si M Lia Petermann veut lui accorder sa main. Le digne M. Petermann esc aux anges.
— Il faut accepter, ma fille, lui dit-il. ce monsieur est très poli; il se sert de ternies fort convenables; et il n'oublie aucune des formules consacrées.
Mais Lia ressemble à la Monime de Racine. Elle ne veut point d'un époux qui l'a fait rougir: qni garderait toujours présent à la mémoire un moment d'imprudence, dans les yeux de qui elle lirait un éternel reproche. Elle refuse, au grand désespoir du digne M. Petermann, qui est d'autant plus ennuyé, qu'on n'a plus eu de nouvelles de M. Millier, et que Dorothée va lui rester pour compte.
Comment sortir de cette impassi
— Veuillez, dit le voisin obligeant, me laisser seul avec M Lia.
J'ai bien pressenti à cette ouverture que le voisin obligeant allait être le terre-neuve de la situation. Mais de quelle façon ? Car nous savions qu'il était marié.
Une Tétait pas. C'était lui qui avait fait courir ce bruit, pour vivre en paix, à l'abri des entreprises des mères, dans le célibat.
— Mademoiselle, dit-il à Lia, il y a dix ans que je vous connais et que je vous apprécie. Je ne suis ni jeune, ni beau, mais je suis un brave homme et je vous aime. Voulezvous être ma femme ?
— Topez là. dit Lia après quelques manières.
Et, comme un bonheur ne vient jamais seul, on reçoit une lettre de M. Millier qui est revenu à résipiscence et qui demande, pour de bon, cette fois, la main de Dorothée.
— Avec plaisir, dit Dorothée, mais, ajoute tout bas la petite peste, il me le payera.
Et le digne M. Petermann, et sa digne compagne,
Mm" Petermann, et le digne, mais déniaisé Mikils et sa gredine de femme Norah. et le voisin obligeant, et Dorothée et Lia se tenant par la main, s'avancent à la rampe, et tous ensemble : — Que le saint nom de Dieu soit béni !
Oh ! l'ironie ! la charmante et fâcheuse ironie !
La pièce est jouée à merveille par les hommes. Boisselot est impayable dans le digne pasteur Petermann : d'une naïveté, d'une sincérité primordiale. Il se garde bien, et il a raison, de la caricature. Mayer, sous les traits du pasteur Mikils, est d'un onctueux, d'un fondant et d'un bête inexprimable. Lérand, excellent dans un rôle qui n'est que de tenue, celui du voisin obligeant, et Gauthier, hussard avec la mesure qui convenait dans le personnage du lieutenant séducteur.
Il y aurait plus à critiquer du côté des femmes. M110 Léonie Yahne a charmé par l'élégance de ses toilettes et de ses coiffures. On n'a pas de plus jolis chapeaux. Je la trouve toujours un peu sèche et dure, mais elle a bien de l'esprit et de la verve... Ah! bah. décidément, j'ai tort de n'avoir pas été tout à fait content. Elle a ravi tout le public. MI,e Suzanne Després, qui joue Lia, manque encore un peu de flexibilité et de tendresse. Mais elle a porté d'un bout à l'autre, sans faiblir, ce rôle complexe, difficile et tout en nuances. Ce début lui fait grand honneur. Je n'aime qu'à demi M"*5 Dallet dans Dorothée. Elle jure tout de même un peu trop avec le milieu où elle a été élevée. Maintenant, elle est fort drôle et amuse par un comique très personnel et très en dehors. Mme Samary porte, dans le rôle neutre de Mme Petermann, une sévérité pleine d'onction.
Il vous sera possible, par cette analyse, de vous faire une idée de la pièce. Je crains qu'une fois devant le grand
public, ce qu'elle a d'incertain ne le déconcerte. N'importe ? Elle est des plus curieuses : tes lettrés et les délicats s'en lécheront les doigts.
11 avril 1898.
J'ai trouvé à Monte-Carlo un mot de Jules Lemaître à Gunsbourir, qui lui avait écrit pour le féliciter de l'accueil fait par le public à 8a comédie nouvelle, l'Aînée. Lemaître. après avoir remercié Grunsbourg de son attention, ajoute en postrscriptum :
« Si vous voyez notre oncle, dites-lui que je le remercie, mais que le pasteur Mikils n'est pas une caricature (je l'ai connu, je les ai même connus) et qu'il n'y a pas d'ironie dans ma pièce, attendu que je ne sais même pas ce que c'est. Peuple, l'oncle te trompe ! »
Je suis bien aise de l'occasion qui m'est si gracieusement offerte de revenir sur la comédie de M. Jules Lemaître. Ici, l'on m'assure, et j'en ai été très étonné, que mon feuilleton avait paru trop sévère et presque désobligeant. Il faut bien qu'il y ait quelque chose de cela, puisque plusieurs personnes me l'ont dit. Il est vrai qu'elles n'avaient pas vu la pièce. Mais elles n'en étaient que plus impartiales.
— Pardon ! leur disais-je, après avoir lu l'analyse que j'ai faite de V Aînée, vous êtes- vous senti le désir d'aller voir la comédie au Gymnase ?
— C'est la première chose que je ferai, indubitablement, aussitôt que je serai de retour à Paris.
— Eh! bien, alors!... Est-ce que le plus grand service qu'on puisse rendre à un auteur n'est pas d'inspirer au public l'envie de donner cent sous pour mieux connaître son
œuvre? Moi, personnellement, la pièce m'a vivement intéressé et charmé. Je l'ai dit très franchement. J'ignore l'effet qu'elle fera sur le grand public ; je l'ai laissé entendre sans le marquer précisément, parce que ce n'était pas nécessaire.
Maintenant, mon cher Lemaître, il est possible que vous ayez connu votre Mikils dans la vie réelle. La chose est même certaine, puisque vous l'affirmez. Cela prouverait tout simplement qu'il y a des gens qui sont de vivantes caricatures. Mais remarquez : le Mikils que vous avez connu n'était, sans doute, pas ridicule dans son milieu. Ses attitudes . ses gestes, sa phraséologie, le tour qu'il donnait à ses pensées semblaient, j'imagine, fort naturels aux personnes dont il était entouré. Qu'avez-vous fait ? Vous avez mis près de lui, comme c'était votre droit d'auteur comique, une jeune et spirituelle drôlesse, qui ne songe qu'à s'amuser, qui voit son mari tel qu'il est, pédant, compassé, ennuyeux, biblique et qui, par le contraste, en accuse le ridicule et fait jaillir la caricature.
Le Mikils que vous avez connu n'avait sans doute pas à ses côtés la petite peste que vous avez donnée pour compagne à celui de votre pièce. Je jurerais presque que cet honnête imbécile n'a été un sot que le jour où vous avez appliqué sur lui votre lorgnon. Au reste, ce n'est pas une critique que je vous faisais en constatant qu'il y avait beaucoup de caricature dans Mikils et un peu dans le Petermann de Y Aînée. Le théâtre ne saurait se passer de ces grossissements. Votre Mikils m'a beaucoup amusé ; je le dis sans la moindre ironie.
Ayez-vous sérieusement besoin qu'on vous explique ce mot ? Quoi ! Tous ne savez pas ce que c'est que l'ironie ? Vous me rappelez une anecdote joliment contée par Chamfort. L'abbé Delille entre un jour chez le cardinal de Bernis
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et voit sur le bureau du ministre un papier couvert de lignes d'inégale grandeur ; les ministres en ces temps-là se piquaient de poésie ; I Mille fait semblant de humer l'air et dit en souriant :
Odeur de vers se sentait à la ronde.
— Oh! monsieur l'abbé, répondit le cardinal, vous êtes trop parfumé vous-même, pour rien sentir.
Peut-être ne vous apercevez-vous plus vous-même de l'ironie qui vous échappe de toutes parts. On ne sait jamais si vous ne vous moquez pas de vos personnages, de votre public et de vous-même. Au théâtre, on n'aime pas à être pris pour dupe, et c'est ce qui fait qu'on ne se livre pas à vous, tout entier et sans réserve. On garde une certaine méfiance.
Les oreilles ont dû joliment vous tinter ces jours-ci. Car nous avons beaucoup parlé de vous et de votre pièce. C'était sous une véranda , dans un air tout embaumé de fleurs d'oranger, la mer en face, par le plus beau temps du monde ; nous étions là deux ou trois Parisiens, un grand seigneur russe et un correspondant de journaux anglais. Nous avons, tout en blaguant, traité à fond cette question de l'ironie, et nous avons conclu que vous étiez, avec Anatole France , les deux plus délicieux ironistes de ce temps.
Ainsi l'a décidé un jury international : appelez de la sentence , si vous osez !
18 avril 1898.
Je Buis retourné voir Y Aînée, de Jules Lemaître, au Gymnase. J'avais écrit dans mon feuilleton que tous les délicats
y prendraient un plaisir extrême, mais que j'ignorais si la foule les suivrait. Il y a eu plus de délicats que je ne croyais ; Y Aînée touche à sa soixante-dixième représentation et le théâtre est toujours plein. Le public paraît s'y amuser beaucoup, et il n'y a pas de raison maintenant pour que le succès s'arrête.
L'interprétation a gagné depuis la première. Elle est mieux fondue en général, et quelques scories en ont disparu. Il y avait une scène qui nous avait particulièrement choqués. C'est celle où cette petite peste de Dorothée, pour souffler à sa sœur Lia le syndic Millier qui a demandé sa main, feint de tomber en pâmoison dans ses bras et lui crie avec accompagnement de sanglots : « Je ne veux pas que vous épousiez Lia !» La situation était scabreuse par elle-même ; l'actrice l'avait rendue presque indécente, par la façon dont elle s'était roulée sur les genoux de l'homme dont elle l'avait enveloppé de caresses. Elle a beaucoup apaisé son jeu, elle a mis de l'eau dans son vin. Gauthier, dans la scène un peu vive de la déclaration dans le pavillon, a de même retranché ce qu'il y avait d'excessif dans ses façons par trop cavalières.
A ce propos, me sera-t-il permis de faire remarquer à mes lecteurs que souvent ils m'écrivent pour me reprocher une critique qu'ils n'ont pas trouvée justifiée. C'est que parfois l'auteur ou l'acteur en a tenu compte. Ainsi j'avais dans mon dernier feuilleton reproché aux auteurs de la revue qui se joue en ce moment au théâtre des Capucines, deux scènes que j'avais trouvées l'une trop longue, l'autre inconvenante. Ils m'écrivent qu'ils les ont supprimées. La critique tombe par elle-même ; elle n'en était pas moins juste.
De même dans Y Aînée, quelques traits un peu vifs de caricature se sont estompés ou ont disparu. L'auteur m'en
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a on peu voulu de m'être servi, parlant des pasteurs protestants, du mot : caricature. Peut-être va-t-il au delà de ma pensée. Jules Lemaître conviendra pourtant qne le ferait caricatural était légèrement indique. Il a reconnu lui-même, dans le charmant article écrit par lui sur sa pièce dans la Revue des Deux MoncU s} qne ses Petermann et leurs gendres étaient des pasteurs de fantaisie. Va ponr fantaisistes! Je ne tiens pas au terme. L'essentiel est qu'ils soient très amusants; et ils le sont. L'un d'eux même est, si j'en crois Jules Lemaître, un pasteur rigolo ; je n'en demandais pas tant.
Parlons plus sérieusement : mon objection, celle dont Jules Lemaître n'a rien dit, est celle-ci : Comment se faitil que, dansée milieu austère de protestantisme, sous l'œil de la charmante et sévère Lia, se soient développées en toute liberté cinq demi - vierges, dont l'une est la pire des petites pestes ? C'est cette antinomie qui ne m'est pas expliquée. Jules Lemaître s'en tire en disant : Je n'ai voulu faire ni une comédie de mœurs, ni une étude de caractères. Je n'ai eu d'autre visée que d'écrire une pièce agréable et divertissante.
Eh ! bien, vous avez en ce cas parfaitement réussi. J'ai revu V Aînée avec un plaisir extrême; et je m'y suis plus amusé encore la seconde fois que la première. Et puis, c'est si charmant d'entendre au théâtre la langue souple et délicate que vous parlez ; je n'ose pas dire, de peur de vous fâcher, la langue ironique, exquisement ironique. Personne n'ignore que vous ne savez pas ce que c'est que l'ironie.
30 mai 1898.