‹ Quarante ans de théâtre (volume 4)Chapitre 26 sur 29 · LES FOSSILES · texte numérisé non relu

LES FOSSILES

M. de Curel sera-t-il un écrivain dramatique ? A-t-il le don ? Je n'en sais rien encore, après avoir entendu les Fossiles. Il est vrai de dire que la pièce a été si mal jouée qu'il était presque impossible d'en saisir le sens. Les acteurs, au lieu de nous traduire les personnages aux yeux, semblaient prendre à tâche de nous les dénaturer ou de nous les cacher. Nous écoutions chaque scène, comme on lit un palimpseste, en faisant effort pour retrouver sous la seconde écriture le texte à demi effacé et pâle de la première, qu'on devine et que l'on reconstitue à quelques mots apparus de loin en loin. C'est là un exercice très pénible et qui gâte tout le plaisir du spectacle. Antoine lui-même, qui est pourtant si intelligent comédien, ne nous a aucunement donné la sensation du vieux Mauprat qu'a voulu peindre M. de Curel, après Mme Sand; je dis après, mais, non d'après, car M. de Curel pense par lui-même et n'imite personne. Quant

aux autres interprètes, le mieux est de s'en taire. Jamais je n'ai vu trahison plus complète.

A défaut de talent, on pourrait tout au moins exiger d'eux qu'ils parlassent haut et distinctement. C'est à peine si l'on a pu, avec une tension extrême de l'oreille et de l'esprit, saisir quelques bribes de dialogue aux premières scènes, qui sont pourtant celles où le drame est exposé. Mais à quoi bon récriminer ? Xous ne gagnerons rien sur l'esprit d'Antoine. C'est chez lui un système. Ce système est une excuse fort commode aux bafouilleurs. Mais passons outre à l'interprétation, qui a été plus que défectueuse, et voyons la pièce en elle-même.

Xous sommes dans un vieux château des Ardennes, où vit, comme les Mauprat dans leur tanière, la famille des Chantemelle, loin du monde, et loin de notre civilisation. Le vieux duc de Chantemelle en est le chef ; c'est un homme des anciens temps ; il y a en lui des trésors d'énergie et d'activité, qu'il n'a su où dépenser. Il ne lui a pas été permis d'entrer ni dans l'administration, ni dans les affaires, ni dans l'industrie. Il n'y avait plus de guerre; il s'est confiné dans son manoir, et là, il passe sa journée à poursuivre les loups et les sangliers ; le soir il se repose en contant les exploits de ses aïeux, qui ont été plus heureux que lui. Il est de mœurs farouches et de sang impétueux. Il y avait au château une jeune fille, Mlle Hélène Yatrin, que sa femme y avait recueillie, un peu par charité, car elle était orpheline et pauvre, un peu pour donner une compagne à Claire de Chantemelle, sa fille. Un jour il l'a prise, peutêtre de force: elle a consenti ensuite, elle est devenue sa maîtresse. Il ne voit pas de mal à cela : ce sont fantaisies de grand seigneur, qui ne tirent pas à conséquence. La duchesse a cru s'apercevoir de ce commerce, et elle en souffre dans sa dignité d'épouse autant que dans son amour de

femme. Mais elle tremble devant le duc, qui est un maître impérieux, et elle ne lui a rien témoigné de ses soupçons ni de ses douleurs.

Claire est de moins bonne composition. C'est une fille aussi entière en ses opinions, aussi farouche en ses sentiments que son père; orgueilleuse de son nom, comme lui; plus orgueilleuse même ; car il ne peut lui entrer dans la tête qu'un Chantemelle ait une pensée ou commette un acte qui soit une tache pour ce nom.

Elle a surpris le secret de la liaison de son père avec Mlle Hélène Vatrin. Le duc de Chantemelle s'oubliant avec une fille de rien ! Elle a, sans donner d'autre raison a sa mère qu'une invincible antipathie, demandé à la duchesse le renvoi de l'institutrice. La fille est partie ; mais Claire en a gardé contre, son père un long ressentiment ; elle lui parle toujours avec le respect dû au chef de la famille ; mais elle est avec lui mystérieuse et sèche. Le père sait qu'elle possède son secret, bien qu'ils ne s'en soient jamais expliqués ensemble.

Ce secret est plus terrible qu'elle ne l'avait imaginé. Lorsque Hélène a été évincée du château, elle allait être mère. Elle a mis au monde, depuis lors, un garçon que le duc tient pour son fils et pour qui ses entrailles s'émeuvent, bien qu'il ne puisse le reconnaître. Il possède. dans l'immense forêt des Ardennes, un pavillon de chasse, perdu au fond des bois, où habite un de ses gardes, en (jui il a toute confiance. C'est là qu'il fait revenir Hélène et qu'il l'installe. Il ira de temps à autre, sans que personne puisse rien soupçonner de cette aventure, embrasser l'enfant et rendre visite à la mère.

Il vivrait heureux ainsi, s'il n'était rongé d'un cruel souci. Son fils, j'entends son fils légitime, l'unique héritier du nom, Tïobert de Chantemelle, est phtisique et s'en va de

la poitrine. Comment se fait-il que le jeune homme, né de cette robuste race, qui a toujours vécu au grand air et en chasse, se soit anémié comme un simple fils de bourgeois citadin ? L'auteur ne l'explique pas. Xous devons prendre la chose comme il nous la donne. Robert a aimé comme son père la vie libre et les exercices violents ; il a, comme lui, fatigué, en galopant à cheval derrière une meute, son besoin d'activité et sa fougue native ; il est pourtant, à ce qu'il semble, d'éducation plus affinée; il s'est ouvert un peu plus aux idées et aux sentiments modernes. Est-ce la maladie, qui, le clouant sur un fauteuil, lui a donné le loisir et le goût de la réflexion? Est-ce que la rudesse ancestrale s'est détendue chez lui et amollie en générosité chevaleresque et tendre ? Je ne crois pas que la pièce nous donne sur ce point des explications précises. Au moins ne les ai-je pas entendues ; ce qui ne veut pas dire qu'elles ne s'y trouvent point.

Ce Robert n'a pas toujours été. comme il est à présent, chétif et bon à rouler sous des couvertures dans un fauteuil. Il a connu les joies de la vigueur physique. Il vivait près d'Hélène Tatrin ; il ignorait qu'elle fût la maîtresse de son père. Il en est devenu amoureux; et elle... que voulez-vous? C'était une créature faible et sans ressort. Elle était dominée, hypnotisée par le vieux duc ; mais elle s'était prise de tendresse pour ce brave jeune homme, chez qui elle sentait plus de délicatesse morale. Elle s'était donnée à lui, sans se soustraire aux empressements du père. Son renvoi de la maison avait mis fin à cet affreux partage. Robert n'a pas osé prendre sa défense ; mais il est persuadé que l'enfant qu'elle emportait dans son sein et que plus tard elle a mis au monde est de lui.

La pièce s'ouvre juste le jour où, une consultation de médecins ayant eu lieu, Robert apprend qu'il est envoyé

dans le Midi, où Ton n'a d'antre espoir que de prolonger ses jours à force de soins. Il se voit perdu ; il se résout à faire à la duchesse la confession de son aventure. Elle écoute tout à la fois atterrée et ravie. Les soupçons qu'elle avait conçus contre son mari étaient donc faux ! Elle promet à son fils de veiller sur la mère et sur l'enfant ; et comme il exprime le désir de les revoir une dernière fois avant de partir pour ce voyage d'où, sans doute, il ne reviendra pas, elle consent, malgré sa répugnance, à ce qu'Hélène vienne au château serrer la main de l'homme qui l'aime si passionnément.

Et voilà cependant que le duc rentre de la chasse. D forçait le sanglier, tandis que les médecins mandés j son fils délibéraient sur son état. On le met au courant de l'ordonnance qu'ils ont laissée ; mais il faut en venir à un autre aveu. La duchesse apprend au duc que Robert a une maîtresse et un fils, et qu'elle s'est engagée à leur permettre l'entrée du château.

— Une maîtresse, et qui donc ?

— Hélène Vatrin.

A ce nom, le vieux duc sursaute. Ainsi, la misérable le trompait ; ainsi, ce fils qu'il croyait né de lui, un autre pensait être en droit d'en réclamer la paternité. Sa colère, une terrible colère de Mauprat, s'exhale en violences brutales contre cette Hélène. Il la traite de « grue » ; il parle de i saloperies » commises. Ces mots ont paru effaroucher une partie de l'auditoire. Il me semble qu'en effet celui de <c grue :>», qui est exclusivement parisien, détonne un peu au fond des Ardennes. Mais, c grue » à part, il est tout naturel que ce sauvage, sous le coup de la première indignation, s'échappe en grossièretés furieuses. C'est d tempérament et de son caractère. Mais il y a au fond de cette âme un sentiment qui parle plus que tout le reste :

c'est le respect du nom. Robert Ta mourir, cela est évident. Avec lui s'éteindra le nom des Chantemelle. Cet enfant, peu importe qu'il soit né de l'un ou de l'autre ou de tous les deux ensemble. C'est à coup sûr le sang des Chantemelle. Eh ! bien, que Robert épouse Hélène, l'enfant sera légitime ; il continuera la famille. A cette tradition du nom, on peut, on doit immoler tout, même les conventions de la morale ordinaire, même la pudeur du foyer.

Le parti du vieux duc est pris en un instant. Il dompte ses jalousies séniles ; il foule aux pieds les bienséances mondaines. Robert épousera Hélène.

Avouez que c'est tout de même joliment crâne, et que ça a de l'allure. Quel dommage que toute cette exposition n'ait pas été faite d'une façon plus claire et que les caractères n'aient pas été aussi nettement dessinés qu'ils nous apparaissent à nous, après réflexion, helas! comme si au théâtre on pouvait jouir par réflexion !

La bonne duchesse n'y voit que du feu. Robert n'a pas été difficile à convaincre ; il aime Hélène, et il est enchanté de la solution que lui apporte son père, car il n'en soupçonne pas les motifs cachés. Mais il y a deux personnes qu'il faut persuader, Hélène et Claire. Hélène, encore ! Ce ne sera pas très difficile. C'est une brebis passive. Le rude gentilhomme lui dit, non sans une certaine grandeur : « Vous n'êtes plus pour moi une femme ; le passé n'existe plus; je veux qu'il n'ait jamais existé. Vous serez la mère d'un Chantemelle. » Hélène courbe la tête; après tout, ce coup inattendu du sort lui donne un nom, une situation, fce la joie de vivre à côté de l'homme qu'elle aime. Pourquoi chicanerait-elle ce bonheur ?

Mais Claire, c'est une bien autre affaire en vérité ! Claire a pénétré le secret de son père, et son père le sait. Claire a la farouche intransigeance de la jeunesse. Elle ne voit

qu'une chose : c'est que, dans cette demeure, jusqu'à cette heure vierge de toute souillure, ou introduit un bâtard et avec lui une femme qui a été la maîtresse de bob père et de son frère, la rivale de sa mère. La scène (une scène à faire. celle-là!; n'était certes pas commode à écrire.

Elle a été écrite par un maître homme. Mais c'est là que j'ai bien va ce qu'était L'importance d'un petit détail, d'un détail de rien du tout, dans cet art si complexe et si d«;lieat du théâtre. Cette scène se passe en présence d'Hélène. Le duc lui dit : « Ecartez-vous donc, je vous prie. » Et elle va à la fenêtre, faisant semblant de regarder dehors, tandis que le père et la fille s'expliquent. Rien de plus simple, rien de plus facile que de corriger cette maladresse, qui est d'un débutant. Il y avait cent moyens pour un de faire sortir de scène la maîtresse qui ne devait rien entendre de ce dialogue, dont la présence était si gênante et presque ridicule. Vous n'imaginez pas comme cette niaiserie a gâté la scène, qui est vraiment belle.

Le duc, qui a pris l'habitude de mener durement tous les siens, commande d'abord, sans apporter d'autre raison, sinon qu'il est chef de famille. Mais Claire n'est pas seulement une âme noble ; elle est taillée dans le granit, dont les Chantemelle ont été faits. Il sent que c'est par la religion du nom qu'il peut la prendre.

— Tu ne sais donc pas, lui dit-il, le besoin qu'ont les lient ilshommes délaisser une trace à travers le monde, longtemps après soi...

— Oh ! papa, c'est toute mon âme.

— Eh ! bien, Claire, je te jure que tu peux consentir ! T'aurais-je élevée dans le culte de nos grands souveniis,pour te conseiller une action indigne d'eux ? C'est en leur nom que je te supplie. Sur mon honneur, sur celui de mon fils qui va mourir, je te promets que ce mariage sauvera le nom...

— Je vous crois, mon père.

— ■ Merci, ma fille.

Savez-vous que c'est très noble, cela, et comme on dit dans le monde, très chic! Oh! que j'étais en colère contre les artistes qui me dérobaient la singulière grandeur de cette scène familiale ! Antoine, il n'y a pas à dire, Antoine n'a pas la ligne ; il manque de dignité, et Claire... Mais je m'arrête; j'avais promis de ne plus rien dire des acteurs. Ce sont de grands misérables. Quand on ne leur donne pas à jouer des souteneurs de barrière, ou de petits gratte-papier de mairie, ils ne sont plus à leur affaire.

Au troisième acte, nous sommes à Nice, où toute la famille a loué une villa, pour veiller sur la santé de Robert. Il reprend des forces au chaud soleil du Midi, et au souffle vivifiant de l'amour d'Hélène. Il y a là une scène qui serait charmante, si l'exécution était à la hauteur de l'idée. La pauvre fille, en causant avec son mari, se rend bien compte qu'il y a dans cette âme supérieure une foule de pensées et de sentiments où elle n'atteindra jamais, quelque intelligence qu'elle déploie, quelque peine qu'elle se donne ; et elle en est désolée. Et lui ! il tâche de se rapprocher d'elle ; il s'aperçoit qu'un changement s'est fait dans ses idées, et ce changement, il l'exprime sous une forme symbolique, dans un morceau sur lequel se sont extasiés les adeptes.

Le sens de ce couplet, qui est fort long, c'est que, jadis, Robert a aimé les hautes futaies, où des chênes se dressent par-dessus tous les autres arbres et les dominent, et que, maintenant, il préfère la mer, dont les vagues toujours pareilles viennent s'ébattre sur la plage... « Je me demande, dit-il, si les hommes ne pourraient pas cheminer parallèlement comme les vagues qui, sans se heurter, courent toutes ensemble sur la grève... »

II devient républicain. On a beaucoup admiré cet air de

bravoure. La vérité est qu'au théâtre il fait longueur. Ou m'objecte qu'il est admirablement écrit. Cela est possible; mais une page de Tèlèmaque ou de René est de même admirablement écrite ; et de même aussi an chapitre de Renan ou un conte d'Anatole France. Portez-les à la scène, et vous verrez si tout le public ne baille pas à les écouter. C'est qu'il y a, quoi qu'en disent les novateurs, un style de théâtre, comme il y a un style pour l'oraison funèbre, pour le discours académique, pour l'histoire, pour le traité de philosophie, pour tous les genres, eu an mot. parce que le style n'est que l'appropriation de la façon de parler aux conditions nécessaires du genre.

Tandis que se déroulaient toutes ces considérations sur la forêt et sur la mer, comparées l'une à l'autre, quelques spectateurs ont manifesté une certaine impatience. Ils étaient dans le vrai. Ces deux pages, qui auraient été charmantes dans un roman philosophique, n'avaient ni ce ramassé ni ce lumineux qui convient au théâtre, parce qu'il passe par-dessus la rampe.

Une pierre tombe tout à coup dans l'eau tranquille de ce bonheur. On a emmené à Nice, avec l'enfant, sa nourrice, qui n'est autre que la femme du garde, à qui le due s'était jadis ouvert de son secret. Cette nourrice fait des siennes avec des sous-officiers, en sorte que la duchesse prend la résolution de la chasser. Elle en parle à son fils, qui lui dit :

— Cette femme est violente et mal embouchée. Elle pourrait vous répondre par quelque injure. Je vais moi-même lui donner son compte.

Et il y va.

Il y va ! La bonne duchesse n'y voit aucun inconvénient. Mais Hélène, mais Claire, mais le duc restent sur la scène épouvantés et anxieux. Il suffit d'un mot, lâché imprudemment par cette mégère criarde, pour que tout cet échafau-

dage de bonheur, industrieuseinent construit, croule en un instant.

Plus dure Téloignement de Robert, qui est en conférence avec la nourrice, plus s'exaspère l'affolement des personnages en scène, si bien que la duchesse en conçoit quelque ombrage et pressent la vérité. Elle y a mis le temps, la bonne dame !

Il faut pourtant savoir ce qui en est. Il est évident pour tout le monde que Robert est au courant du passé et qu'il hésite à reparaître. C'est Claire qui se dévoue et qui promet de le ramener. J'aurais aimé à voir comment elle s'y est prise pour arriver à son but. J'imagine que, si l'auteur n'a pas écrit la scène, c'est qu'elle n'eût été qu'une répétition, sous une autre forme, de celle que nous avions entendue au premier acte entre le père et la fille.

Claire a réussi : Robert rentre, tout pâle et très triste. La scène est vraiment d'un beau caractère. Le duc s'incline devant son fils :

— C'est vous, lui dit-il, qui êtes maintenant le chef de la famille.

Robert ne dit que quelques mots : il retournera au château des Ardennes, avec sa femme et son fils.

— Mais c'est la mort à brève échéance î

— Un voyage par le froid, dit-il, m'abrégera peut-être de quelques jours. Mais j'aurai donné à tous, dans la mesure où cela m'est permis, un exemple de dévouement aux idées...

— Aux idées ? interroge le duc.

— Aux vôtres, aux miennes, aux nôtres à tous. L'honneur du nom qui couvre tout.

Et il part accompagné de Claire et d'Hélène, laissant son fils (héritier du nom) aux bons soins de son père et de sa mère qui le lui ramèneront plus tard.

Je ne peux pas me figurer aisément l'effet qu'aurait produit cette scène, si elle avait été jouée. Il me semble pourtant qu'elle a grande tournure et que l'homme qui l'a trouvée n'est pas un écrivain indifférent.

Je n'aime pas beaucoup la mise en scène du dernier acte. Quand le rideau se lève, on aperçoit sur son lit funèbre Robert, autour de qui veillent des religieuses. L'une d'elles se détache vers le duc, affaissé sur un fauteuil, et l'avertit que le forgeron du village attend pour souder le cercueil : «( C'est que, lui dit-elle, le corps commence à se décomposer! »

A quoi bon ces détails répugnants ? A quoi bon cet étalage des réalités vulgaires de la mort dans une pièce purement idéaliste ? L'auteur comptait sans doute agir sur les nerfs de son public ; il l'a désobligé et nous avons vu même se produire quelques protestations, énergiquement réprimées par les chut des amis. Ces répugnances étaient pourtant légitimes, et d'autant plus que ce spectacle n'ajoutait rien à la beauté du dénouement, qui est d'une tristesse grandiose.

Robert a laissé un testament, que sa sœur Claire lit à haute voix devant la famille assemblée. Il est fort long, ce testament, et si jamais la pièce est transportée sur un vrai théâtre, ce dont je doute, on en devra retrancher une bonne moitié, mais le sens en est beau et donne sa moralité à l'œuvre.

« Il faut, dit Robert, que le futur duc de Chantemelle soit élevé dans la conviction que son rang ne le dispense pas d'avoir une valeur personnelle, qu'on ne néglige rien pour en faire un homme moderne au sens profond du mot. »

C'est ainsi que s'opérera la réconciliation de la vieille aristocratie avec la société moderne et que, sur les os « des fossiles )> se dressera une tige nouvelle, un fils des preux,

qui, tout en gardanfc la tradition des vertus héroïques de la famille, les accommodera aux nécessités de la vie contemporaine.

Il y a dans ce drame beaucoup de maladresses, beaucoup de longueurs, beaucoup d'obscurités, mais ce n'est pas une œuvre indifférente. Elle nous laisse encore incertains, non sur la qualité d'esprit de M. de Curel, qui est de premier ordre, mais sur ses aptitudes au théâtre.

ô décembre 189*

J'ai reçu, à propos de mon dernier feuilleton sur les Fossiles, une lettre du directeur du Théâtre-Libre, et, comme elle m'a paru intéressante, je lui ai demandé l'autorisation de la reproduire dans le journal. La voici :

Mon cher maître.

Oui, vous avez mille fois raison et tout le monde avec vous; nous avons indignement massacré la pièce de Curel. Au reste, nous ne nous faisons guère d'illusions à ce sujet, ni lui ni moi.

Et voici pourquoi :

C'est que le Théâtre-Libre ne peut pas avoir de troupe. Comment voulez-vous que je puisse ainsi, avec les très maigres ressources dont je dispose, et qui suffisent à peine à paver la salle, les décors et du papier pour les programmes, réunir et grouper une véritable troupe?

Nous sommes, au début de cette année, complètement démontés. Eaites le compte de ceux de Tan dernier qui commençaient à se sentir les coudes :

Grand est au Vaudeville, Janvier à l'Odéon, Luce Collas au Vaudeville, Damoye à l'Odéon, Mlle Valdey à Bordeaux, France à la Porte-Saint-Martin, etc., etc.

Aussitôt que l*un de mes camarades commence à marcher un peu, on me l'enlève et il me reste à en chercher d'autres.

L'interprétation ne devrait donc avoir, chez nous, qu'une importance secondaire. Je suis bien plus content de vous avoir découvert les Fossiles dans un tas de manuscrits et de vous avoir amené de Curel que vexé d'avoir mal joué la comédie. Moi, là dedans, je suis comme ces petits boutiquiers établis qui n'ont pas le moyen de se payer un employé ; je balaye la boutique ou je porte les lettres. L'essentiel, c'est de continuer à garder pour les jeunes gens la certitude d'être lus et joués, même très mal, ce qui vaut mieux que de ne l'être pas du tout. Ils trouveront des comédiens de talent ailleurs.

Vous êtes tout de même bien aimable pour nous ; vous pouviez nous traiter plus sévèrement, et vous savez combien je vous suis profondément reconnaissant de tout ce que vous faites pour nou~. Votre

A. Antoine.

Il y a du vrai et beaucoup de vrai dans les doléances d'Antoine. Les artistes en quête d'engagements viennent le trouver, jouent une ou deux pièces avec lui et lui faussent compagnie aussitôt que, s'étant fait au Théâtre-Libre

un petit nom, ils trouvent à gagner de l'argent autre part. Mais je ferai remarquer à Antoine que, depuis le jour où il a fondé le Théâtre-Libre, il s'est trouvé aux prises avec les mêmes difficultés, ce qui ne l'a pas empêché de nous donner parfois des pièces extrêmement bien jouées.

Il doit donc y avoir à cet échec, qu'il reconnaît de si bonne grâce, d'autres raisons qu'il ne soupçonne pas ou qu'il ne veut pas dire. Il y en a d'autres, en effet, et si j'y insiste, c'est que les réflexions que je vais présenter visent plus haut et portent plus loin que le Théâtre-Libre.

Antoine s'est évertué de son mieux à supprimer ce que nous appelions autrefois l'art de la diction. C'est lui qui a, le premier, avec beaucoup d'intelligence d'ailleurs et une merveilleuse ténacité, appliqué ce principe qu'il faut parler sur le théâtre comme on parle dans la vie. Est-ce que, dans la vie, on parle très haut, quand on est seul avec un ami ou

que l'on cause avec une femme ? Est-ce que l'on prend la peine d'articuler toutes les syllabes et de donner aux mots de valeur une accentuation particulière? Y a-t-il même des mots de valeur dans la conversation ordinaire ? Qu'estce que c'est que ça : des mots de valeur ? On dégoise sa phrase, comme elle vient, le plus vite qu'on peut; l'autre comprend toujours, suppléant par le sens général à ce qu'il n'a pas entendu, et parfois même, s'il n'a pas saisi, interrompant l'interlocuteur par un . « Vous dites ? » qui l'oblige à recommencer. Mais il n'y a pas de mal à cela. Dans la vie, on a le temps.

Ce procédé, ou plutôt cette absence de procédés dans la façon de dire, peut n'avoir aucun inconvénient dans certaines pièces, où l'on n'a cherché, en effet, à transporter sur le théâtre que les réalités vulgaires et plates de la vie. Il est clair que s'il ne s'agit que de dire, comme le bourgeois gentilhomme : «. Xicole, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit, » on peut précipiter le débit : la phrase, comme il le remarquait lui-même ingénument, est de la prose, et une prose qui ne mérite pas qu'on s'y arrête.

J'accorderai même que, dans ces œuvres-là, le bafouillement — pardon de ce terme ! mais c'est le terme technique de l'argot du théâtre — j'accorderai donc que le bafouillement fasse merveille, car il y a une harmonie secrète entre le texte et la façon dont il est dit. Quand une ménagère surveille son pot-au-feu qui bout, goûte le bouillon et regrette de n'y avoir pas mis assez de carottes ou de navets — car la soupe est meilleure quand il y a beaucoup de légumes — je lui sais gré d'exprimer entre haut et bas cette vérité incontestable, et si la moitié m'en échappe, c'est une perte médiocre.

Le système d'Antoine est donc excellent — il est ad-

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missible tout au moins — dans la plupart des pièces qu'il a jouées; mais il est insuffisant, il est même détestable, aussitôt qu'on veut l'appliquer à des oeuvres où l'auteur ne s'est pas contenté de jeter sur la scène une tranche de vie. Les Fossiles, il n'y a pas à dire, c'est un drame idéaliste ; Jules Lemaître a dit le vrai mot dans son feuilleton : c'est une tragédie. Eh ! bien, on ne peut pas, on ne doit pas dire une tragédie comme une scène populaire de Henri Monnier.

Au premier acte, vous vous rappelez peut-être que Robert de Ohantemelle est phtisique et que les médecins appelés en consultation viennent de lui ordonner le climat de Nice, sans autre espoir que de prolonger ses jours de quelques mois. C'est une observation que tout le monde a pu faire : dans la maison d'un malade, tout le monde instinctivement baisse la voix en parlant et marche d'un pas suspendu. Comme, au Théâtre-Libre, il s'agit toujours de serrer le plus près possible la réalité, les personnages en scène parlent tout bas et fort vite. Il n'y aurait pas grand mal en effet, s'ils n'avaient à se dire, comme dans les autres pièces du même théâtre : a La tisane estelle chaude ? L'avez-vous bien sucrée ? S'il ne veut pas la boire, insistez. Le médecin a recommandé qu'il la prît », et autres balivernes naturalistes.

C'est que, point du tout ; M. de Curel expose dans ce premier acte l'idée philosophique de sa pièce et la situation d'où il tirera tous les développements ultérieurs. Impossible d'en saisir un traître mot. Là, ce n'est pas seulement à l'insuffisance des acteurs qu'il faut s'en prendre ; c'est le système que j'accuse.

Un système déplorable contre lequel je ne cesserai de protester, car il fait en ce moment de grands ravages dans tous nos théâtres, et la Comédie-Française elle-même a

de larges taches phylloxériques. Oui, voilà que sur cette vaste scène, devant ce public qui s'étage à quatre rangs de loges, il se trouve des artistes qui, lorsqu'on s'avise de poser une phrase, s'écrient ironiquement : « Ah I le vieux jeu alors ! Il n'en faut plus ! Vous n'êtes pas dans le train ! » Et, sous prétexte de naturel, ils parlent comme on parle quand on parle mal: ils se fourrent le plus loin de la rampe qu'ils peuvent pour causer dans les petits coins de leurs petites affaires, sans se soucier du public, qui est venu pour les entendre. Le public, pour eux, n'existe pas. Est-ce que dans la vie réelle il y a un public ? Eh ! bien, le théâtre, c'est la vie réelle. Ils font donc abstraction du public, sauf pourtant, jïmagine, à l'heure où il s'agit de dresser les comptes et de partager les bénéfices.

Antoine a donc eu le tort d'appliquer son système de diction à un genre d'ouvrage qui ne le comportait pas, qui même y était réfractaire. Il a également soumis la pièce de Curel à ses procédés ordinaires de mise en scène, et il a eu tort. Dans les œuvres qu'il nous joue habituellement, il est nécessaire qu'il pousse jusqu'à la minutie le soin des accessoires ; qu'il suspende, par exemple, s'il nous transporte chez un boucher, de vrais quartiers de viande aux crocs de la boutique ; mais qu'a-t-on besoin dans une pièce purement et sévèrement idéaliste de ces bahuts, de ces crédences, de tout cet attirail de mobilier, qui exige pour être mis en place une grande demi-heure d'entr'acte ? Peignez-moi tout cela sur la toile. Vous aurez un entr'acte de deux minutes, et nous ne ferons attention qu'au dialogue, parce qu'il n'y a, dans ces sortes d'ouvrages, que le dialogue qui soit intéressant.

Antoine, qui est sans cesse obligé, comme il nous le dit, de renouveler sa troupe, aurait pu assurément trouver sur le pavé de Paris de jeunes artistes ambitieux d'imiter

Moimet-Sully et M"" Sarah Bernnardt; il y eu a de tels, et ceux-là, si insuffisants qu'ils eussent pu être, auraient au moins joué dans le ton et dans le mouvement ; ce que les siens n'ont pas fait. Il aurait pu de même simplifier la mise en scène et la mettre en harmonie avec l'austérité de l'œuvre; mais il est l'homme de système.

Après cela, je ne puis lui en vouloir. C'est précisément parce qu'il a les idées très arrêtées, qu'il est arrivé, Bans autres ressources que beaucoup d'intelligence et de talent, à remuer le monde dramatique et à créer un mouvement d'esprits, qui après dix années ne semble pas avoir encore épuisé toute son énergie. Est-ce que nous le discuterions si passionnément, si ce n'était pas un imprésario de grande valeur ? Il a tout à fait raison quand il dit que mieux vaut encore avoir mal joué les Fossiles que de ne les avoir pas joués du tout. Il nous a ainsi engagés à les lire, car nous avons à cette heure la brochure entre les mains.

Je ne suis pas éloigné de croire, après lecture faite, que, si M. de Curel avait rencontré un Montigny et qu'il eût, sur ses indications, consenti à remanier la pièce, pratiqué des coupures et corrigé quelques gaucheries d'exécution, les Fossiles auraient remporté un succès éclatant sur un grand théâtre. A cette heure, mieux vaut que l'auteur n'y songe plus et qu'il pense à nous en écrire une autre. Xous croyons que, pour M. de Curel, le temps des épreuves est passé et que la nouvelle œuvre qu'il apportera aux directeurs se heurtera à des portes moins hermétiquement fermées. L'honneur en reviendra à Antoine.

12 décembre 1892.

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