‹ Quarante ans de théâtre (volume 4)Chapitre 27 sur 29 · L'INVITÉE · texte numérisé non relu

L'INVITÉE

Le Vaudeville nous a donné Y Invitée, drame en trois actes de M. de Curel, l'auteur des Fossiles. La pièce a réussi le premier soir d'une façon éclatante. Ce n'étaient qu'applaudissements à chaque mot du dialogue et rappels répétés à la chute du rideau. Et. dans les couloirs, on s'extasiait, on criait au chef-d'œuvre. A Dieu ne plaise que je m'inscrive en faux contre cet enthousiasme ! J'estime infiniment le calent de M. de Curel; j'ai beaucoup aimé les Fossiles, qui me semblent encore aujourd'hui propres à fournir une long-ue carrière si l'auteur y pratique quelques retouches indispensables. Je suis convaincu, en revanche, que Y Invitée, malgré tout le tapage mené autour d'elle, n'ira pas très loin. Je puis me tromper, et j'ajouterai même que je souhaite de me tromper, tant j'ai de sympathie pour l'auteur. Mais je crois bon de le mettre en garde contre sa facilité à se contenter du premier jet. Il a des idées originales et curieuses: il possède (et c'est là son principal mérite) une langue qui est bien à lui; la phrase qui est compacte et ramassée toujours, lumineuses quelquefois, enferme beaucoup de sens et passe par-dessus la rampe.

Mais il ne sait guère le métier : cela encore, aujourd'hui, avec les idées qui courent, on pourrait lui en faire un mérite. Mais il ne se donne pas la peine de poser son idée ni

ses personnages, de les rendre clairs au public, d'expliquer

ce qu'il veut faire, de rendre compte de ce qu'il fait. Sa pièce est une énigme dont il ne nous donne par la clef.

Veut-il me permettre d'appuyer cette critique de quelques preuves?

Prenons sou héroïne, Mme Anna de Grécourt. Un jour, après trois ou quatre ans de mariage, elle s'est aperçue que son mari, M. Hubert de Grécourt, la trompait. Elle était orgueilleuse ; elle a brusquement, sans explication aucune, fui à Vienne, en Autriche, abandonnant, outre son mari, deux enfants qu'elle avait de lui. M. de Grécourt, pour expliquer la disparition, a répandu le bruit qu'on l'avait enfermée comme folle ; au fond, il a cru et le monde a cru qu'elle était partie avec un amant. Elle a laissé croire et dire. Elle s'est arrangé, grâce à sa fortune et à se3 relations, une vie confortable, oubliant ses enfants, qu'elle a, comme Médée, chassés de son cœur le jour où son mari l'a trahie.

Seize ou dix-huit ans se sont écoulés depuis cette fugue, et il n'y a eu jamais, durant tant d'années, ni tentative de réconciliation de la part du mari, ni chez elle curiosité de savoir au moins ce qu'étaient devenues ses deux filles.

Voilà une femme bien extraordinaire! Je n'en reviens pas.

Là-dessus on me dit : mais c'est un postula htm; et, d'après vos théories même, vous devez accepter tout postulait'm, sauf à le chicaner ensuite, si l'auteur n'a rien su en tirer... Pardon ! j'accepte les postulatum d'événements, qui se sont combinés de façon à former une situation que va exploiter le drame. Je ne peux pas accepter na. postulatum de caractère, quand ce caractère est absolument contraire à la vérité générale tout ensemble et à la convention dramatique.

Il faut, eu ce cas, faire comme Dumas a fait, par exemple, pour Mme Aubray." Me l'expliquer, et me l'expliquer si bien que je finisse par me dire : oui, c'est vrai, une femme bâtie de telle sorte devait agir de telle façon. Elle est singulière, mais je la comprends et je l'admets.

Quand un écrivain porte à la scène un caractère ou un sentiment qui rentre dans l'ordre des vérités consenties par tout le monde, il n'a pas besoin d'entrer dans aucun commentaire, puisqu'il nous a tous pour complices. Mais vous me présentez une femelle qui abandonne ses petits, et vous vous contentez de me dire : « C'est comme ça, parce que c'est comme ça ! » Ali ! non, je me révolte. Je veux savoir pourquoi c'est comme ça, comment il peut se faire que ce soit comme ça.

J'ai d'autant plus besoin de connaître ce caractère, que c'est lui qui va être toute la pièce. Oui, durant deux heures, Mme de Grécourt va évoluer dans une situation inadmissible, poussée par des ressorts qu'il me sera impossible de saisir.

Elle est à Tienne, chez elle, quand la pièce s'ouvre. Un vieil ami, Hector Bagadais (entre parenthèses, le rôle a été délicieusement joué par Dieudonné), qui a été l'un de ses anciens soupirants éconduits comme les autres, vient, envoyé par le mari, lui proposer, non pas précisément de se remettre avec son mari, mais de Tenir renouer connaissance avec ses filles, dont le père, en proie à une maîtresse, surveille fort mal l'éducation.

Elle résiste d'abord ; elle objecte que ses filles ne l'intéressent point ; puis, elle se laisse séduire à la curiosité. Elle ira là en dilettante ; ce sera amusant de voir ce qu'est devenu le ménage. Joli sujet d'observations pour un psychologue ! Peut-être y a-t-il à son acceptation un mobile plus humain; mais il est si faiblement indiqué, que je crains

d'avoir mal compris : peut-être donc a-t-elle senti comme une petite pointe de jalousie rétrospective en entendant parler de la maîtresse de son mari, Marguerite de Raon, qui vit chez lui, en compagnie des deux jeunes filles. Cette femme est si compliquée et si mystérieuse qu'on ne sait jamais au juste le pourquoi de ses déterminations.

Au second acte, nous sommes chez Hubert. Les jeunes filles. Thérèse et Alice, causent ensemble, tout en jouant au billard. Elles ont été fort mal élevées, et l'on B'en aperçoit à leurs manières et à leur langage. La 9C ne est jolie et bien faite. Mais, à travers leurs extravagances, luisent des éclairs de bon sens. Elles sentent qu'avec une mère folle (on le leur a dit et elles le croient), avec un père dont la vie est irrégulière (elles ont surpris le secret de ses amours), avec le déhanché de leurs allures, elles ne trouveront pas de maris, en dépit de leur dot, et elles en sont toutes mélancoliques.

M"* de Grécourt arrive au bras de Bagadais, qui la présente comme une vieille amie de la maison. Hubert est absent , il pêche : Mme de Grécourt en profite pour faire passer une sorte d'examen à la plus jeune. C'est, je vous l'ai dit, une dilettante, une curieuse de sensations rares.

Le mari entre ; il revient en habit de coutil, tenant une carpe qu'il vient de prendre, les mains sales, le pantalon mouillé. Sa femme le regarde :

— Oh ! qu'il est vieilli ! Qu'il est commun !

Et c'est pour cet homme-là qu'elle a souffert, qu'elle a vécu si longtemps en exil, sans amour ! Quand il revient après s'être nettoyé, elle le blague (il n'y a pas d'autre mot) avec beaucoup d'esprit, et la scène m'aurait amusé, si je ne m'étais dit : Où allons- nuus j - tes-là ne mènent nulle part; car l'auteur ne n<:>us a laissé entrevoir aucun but vers lequel il nous dirige.

Ce mari aussi est par trop bête. Il a chez lui sa maîtresse. Il est déjà assez étonnant qu'il n'ait pas une gouvernante pour ses filles, afin de sauver au moins les apparences aux veux du monde. Il laisse cette maîtresse frayer avec elles. Il aurait dû tout au moins lui dire, aussitôt l'arrivée de sa femme :

— Ma chère, Mme de Grécourt me tombe sur les bras. Elle doit rester quarante-huit heures à la maison. Enfermezvous dans votre chambre, ou allez faire un tour à Paris.

Il ne prévoit rien et s'effare, tandis que femme, filles, maîtresse se rencontrent et échangent entre elles des prodésagréables, sans que la situation avance ; elle tourne sur elle-même.

Il y a pourtant une sc^-ne vraiment délicieuse et qui est de théâtre. Les deux jeunes filles ont appris en secret par Hector Bagadais que Y invitée est leur mère, laquelle n'a jamais été folle. Elles ont formé le projet de se mettre sous son aile et de rompre avec la vie qu'elles mènent. Mme de Grécourt les accueille durement et leur demande ce qu'elles ont à lui dire. La plus jeune, à demi agenouillée, se concerne de laisser tomber d'une voix tendre, avec un geste suppliant, ce seul mot : «: Maman !... » Ah ! je n'ai plus besoin d'explication, cette fois ! Toilà un mot qui se comprend ! et des larmes sont montées à tous les yeux.

Mais Mm* de Grécourt ne veut point embarrasser sa vie en prenant ses filles ; Hubert ne veut plus les garder :

— Personne ne veut de nous ! disent-elles douloureusement. On joue au volant avec nous ; nous sommes renvoyées de raquette en raquette.

Je vous avouerai que tout cela m'a paru fort pénible :

mais surtout, tout cela ne m'a pas paru très clair. Le dia-

te est charmant par endroits ; mais ce que je suis agacé

de marcher à tâtons ! Cette dilettante m'est insupportable

avec sa curiosité doublée d'orgueil. Je trépigne d'impatience.

Ah ! çà, tu n'auras donc pas on sentiment humain ! Tu as donc sucé le lait de la nourrice de Maurice Barrés ! Si tu savais comme toutes tes subtilités de sentiments, tous tes raffinements de pensées, toutes tes complications de caractère, tous tes mystères de cœur irritent mon gros et droit bon sens !

Il est temps que le troisième acte arrive : elle s'amollit enfin. Ah! pourquoi s'amollit-elle à présent? car aucun fait nouveau n'est intervenu qui puisse modifier ses déterminations. N'importe ! elle emmènera ses deux filles à Vienne et partira enchantée de laisser un regret au cœur de son imbécile de mari, qui se dit mélancoliquement : s Je ne vais pas m'amuser avec ma maîtresse, ma femme lui était bien supérieure. »

— Et quand vous voudrez venir nous voir à Vienne, lui dit gracieusement Mme de Grécourt, je serai heureuse de vous rendre l'hospitalité que vous m'avez offerte.

Le rôle de Mme de Grécourt est horriblement difficile comme tous ceux qui ne sont pas francs et nets. Mme Pasca l'a joué avec une rare sûreté ; il m'a semblé qu'elle durcissait encore un personnage déjà dur et peut-être aussi le vieillit-elle un peu trop. Elle a plutôt l'air de la grand'mère <jue de la mère de ses filles. Elle a encore le défaut de laisser tomber les finales, en sorte qu'on perd la dernière moitié de ses phrases. Mais elle a grand air, elle dit juste et avec mordant. Elle a emporté un grand succès personnel.

23 janvier 1893.

Page 1