‹ Quarante ans de théâtre (volume 4)Chapitre 4 sur 29 · II. — Réponse a M. Emile Zola · texte numérisé non relu

II. — Réponse a M. Emile Zola

Je n'ai guère pour habitude de répondre aux récriminations des auteurs qui se plaignent de ma critique. Ils ont fait de leur mieux en écrivant leur pièce ; j'ai fait de mon mieux en écrivant sur cette pièce mon feuilleton du lundi ; ils pensent de mon feuilleton ce qu'ils veulent, comme j'ai dit de leur pièce ce qui m'a paru juste. Xous sommes quittes les uns envers les autres, et je laisse le public, ce souverain juge, donner raison à qui de nous a raison.

Mais M. Emile Zola est un homme trop considérable pour que je ne me départe pas en sa faveur de cette loi du silence que je m'impose d'habitude. Il semble avoir fort mal pris les réflexions que m'avait inspirées, lundi dernier, le Ventre de Paris; il s'en est expliqué avec une rare vivacité de langage dans le Figaro et, passant de la défense à l'attaque (c'est l'ordinaire procédé de la polémique), il m'a pris à partie et secoué comme un simple prunier.

Ah ! M. Emile Zola n'y va pas de main morte quand il s'agit de son ami Busnach. De ses romans à lui, qu'il a écrits de sa main et qu'il signe, on peut dire tout ce qu'on veut, il n'y prend pas garde, il ne bouge pas. Mais pour peu que l'on touche à Busnach, le voilà aux champs ; son vieux sang de polémiste s'échauffe, il part en guerre et

frappe à tour de bras, comme un sourd. Busnach peut se vanter d'avoir là un fier ami.

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux!

Quelle singulière contradiction ! Avant que la pièce soit jouée, comme on en parle beaucoup, Zola ne cesse de dire et de faire dire : — Vous savez ? Elle n'est pas de moi ; Busnach s'est inspiré de mon roman; mais il a fait ce qu'il a voulu. Je n'y suis pour rien. Ce n'est qu'une application partielle de nos théories! Vous verrez quand j'entrerai moi-même dans la lice ! Ce sera une autre affaire, je vous le jure. Mais, pour cette fois, je m'en lave les mains !

Moi, qui suis bonhomme et naïf, je prends ces déclarations au pied de la lettre et crois n'avoir affaire qu'à Busnach, avec qui Ton peut causer sans se fâcher, car c'est un Parisien de Paris. Et, crac! voilà que Zola, qui est un Parisien de Médan, surgit derrière, tout rouge de dépit, et il crie comme si c'était lui-même que l'on eût écorché. Mais puisqu'il ne s'agit que de Busnach!... Voyons, estce Busnach ? est-ce Zola ? est-ce tous les deux en même temps ? Je sens remonter à ma mémoire le fameux couplet que chantait, dans Marri selle Nitouche, Baron, organiste au couvent sous le nom de Célestin, et qui avait pris celui de Floridor pour composer des opérettes au théâtre :

Quand on embête Célestin Ça fait d'ia peine à Floridor!

M. Zola reconnaît lui-même que cette situation est délicate et que son cas est difficile. Mais, ajoute-t-il aussitôt, j'en serai quitte pour élargir la question.

Et, afin d'élargir la question, il me reproche aigrement d'avoir dit que Florent revient de la XouveUe — de la Nouvelle en 58 ! Vous n'y songez pas ! s'écrie-t-il — et d'avoir pris pour une petite fille le petit garçon de sept ans qui réconcilie sa mère avec sa grand'mère. C'est là, me dit-il, un beau mépris du vrai et du faux ! Vous bafouillez !

M. Zola a raison : la Nouvelle n'existait pas en 58; je le savais et il ne me l'apprend pas. Mais la Nouvelle n'apporte à l'imagination que l'idée d'un bagne lointain, et j'avais cru, moi qui ne me pique point d'exactitude en ces vétilles, pouvoir me servir de cette expression. C'est un tort, je le veux bien ; mais est-ce à M. Zola de me le reprocher, lui qui nous a décrit un soldat rentrant en 1815 coiffé du képi d'ordonnance, ne se souvenant plus que le képi est contemporain de l'expédition d'Afrique ; lui qui nous montre une jeune fille se promettant, en 1810, de ne jamais épouser ce quelque maigre bachelier qui l'écraserait de sa supériorité de collégien et la traînerait toute sa vie à la recherche de vanités creuses ». Des bacheliers en 1810, vous n'y songez pas, mon cher confrère. A cette même date (1810), vous faites tuer l'amant d'Adélaïde par un douanier, c juste au moment où il entrait en France toute une cargaison de montres de Genève », et Genève en ce temps-là faisait partie du territoire française : c'était le chef-lieu du Léman. N'est-ce pas vous encore qui avez fait, en 1853, apercevoir à Hélène, du haut du Trocadéro, la masse énorme de l'Opéra de Garnier, qui n'était pas encore sorti de terre ! N'est-ce pas vous qui avez entendu chanter le rossignol eu septembre ?

Mais, dans ce Ventre de Paris même, votre décorateur nous a montré en perspective les barrières de Paris à la porte Maillot; elles étaient encore, à l'époque de votre

drame, à l'Arc de Triomphe ; car elles n'ont été démolies qu'en 1860. Est-ce que nous avons pris garde à cette vétille ? Vous en parlerais-je même, si vous n'aviez paru si fort scandalisé de lire dans mon feuilleton que Florent revenait de la Nouvelle ?

C'est comme pour ce petit garçon dont j'ai fait une petite fille, à moins que ce ne soit la petite fille dont j'ai t'ait un petit garçon. Qu'est-ce que cela fait que ce soit un garçon ou une fille ? C'est un enfant, voilà tout ; il dira les mêmes choses et fera le même office dans le drame, quel que puisse être son sexe. Qu'importe, alors?

Xe vous est-il pas arrivé à vous-même d'écrire cette phrase, qui m'est restée dans la mémoire parce qu'on s'en est dans le temps quelque peu égayé : « Ils se mirent tous les trois à pêcher. Estelle y apportait une passion de femme. Ce fut elle qui prit les premières crevettes, trois petites crevettes roses. » Vous n'êtes pourtant pas sans savoir que les crevettes ne sont roses que dans les mers où le homard revêt la pourpre du cardinal. Mais vous aviez mis roses sans s'y attacher d'autre importance, peut-être parce que le rose est une couleur gaie, parce qu'elle vous plaît davantage, comme vous avez autre part attribué aux prunes une « délicate odeur de musc », parce que le musc vous rappelle des sensations agréables et que ce sont là détails qui n'ont point de conséquence. Ce qui est essentiel à la peinture du caractère d'Estelle, c'est qu'elle cherche des crevettes avec une passion de femme ou qu'elle mange des prunes avec concupiscence. Maintenant, que ces crevettes soient grises ou roses, que ces prunes sentent le musc ou tout bonnement la prune, voilà qui est indifférent. Je m'embrouille sur les sexes ; vous vous trompez sur les couleurs et les odeurs. Nous sommes à deux de jeu. Mais pourquoi ce qui est chez vous noble indépendance de l'homme

de génie vis-à-vis de la vérité serait-il chez moi simple bafouillement ?

Et remarquez, mon cher confrère, que, si ces petites inadvertances étaient aussi condamnables que vous le dites, elles le seraient bien plus dans un roman naturaliste que dans une critique de théâtre qui n'affiche point de prétention à une minutieuse exactitude dans le détail. J< ne vous en veux point de celles qui vous ont échappé ; elles n'enlèvent rien à l'éclat de vos descriptions, à cette vie intense dont vous emplissez vos personnages, à ce mouvement puissant et rapide qui emporte vos récits ; ce sont des fautes légères, faciles à corriger, et dont vous avez peutêtre déjà corrigé quelques-unes, depuis que M. Colani a pris un malin plaisir à vous les signaler dans une série d'articles parus à la Nouvelle Revue.

Vous me reprochez encore (et c'est évidemment une accusation plus grave) de n'avoir rien compris au sens symbolique du Ventre de Paris. J'avais dit que le troisième tableau, celui de la charcuterie, n'était qu'un décor amusant pour les yeux, qu'il ne faisait point corps avec l'acte, et j'avais parlé sans respect de la galantine qui se confectionne sous les yeux du public. Vous me rabrouez vertement là-dessus, et le passage vaut la peine d'être cité :

(( Ce tableau de la charcuterie, dites-vous, le plus original, celui que je préfère, n'est-il pas une évidente tentative du théâtre nouveau, avec son allure symphonique, l'opposition de ce maigre jetant sa plainte au milieu du débordement du gras ? Supprimez la charcuterie, vous supprimez le fond de prospérité ventrue sur lequel doit se détacher la noire figure de Florent. Ah! bien, oui, vous accusez Busnach de remplacer l'action absente par la fabrication d'une galantine... et vous n'avez pas vu que cette galantine sert d'accompagnement nécessaire au récit des

abominables souffrances et de la longue faim de notre pauvre diable de rêveur, et vous n'avez pas saisi qu'elle faisait partie du drame, qu'elle y prenait l'importance d'une idée ! Voyons, voyons, mon cher confrère, vous vous faites moins intelligent que vous n'êtes. N'ayez donc pas cet air déplorable de ne pas comprendre. »

Je vous assure, je vous jure mes grands dieux, mon cher Zola, que ce n'est pas un air que je me donne. Jamais il ne me fût entré dans la cervelle qu'il pouvait y avoir une idée dans votre galantine, et que votre galantine avait l'importance d'une idée. Je l'avais prise pour ce qu'elle est, pour une galantine, et je vous avoue que, même après votre explication, j'ai bien de la peine encore à saisir l'idée qui est le fond de votre galantine. Ainsi, un proscrit arrive du bagne ; il raconte qu'il a beaucoup souffert là-bas ; on fait à côté de lui une galantine, et cette galantine est une idée ! Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir ce que pense de cette galantine et de cette idée l'ami Busnach qui, n'étant point homme de génie et n'aspirant point à l'être, a le sens du ridicule. Je crains quïci Célestin et Floridor iraient fait ménage à part. Où Célestin a loyalement confectionné une galantine, c'est Floridor qui de sa grâce y a fourré une idée. Xous étions douze cents, l'autre soir, au Théâtre de Paris ; je mets en fait qu'il n'y en a pas un — je dis pas un seul — qui ait aperçu l'idée de Floridor dans la galantine de Célestin. Xous savons maintenant qu'elle y est ; mais encore fallait-il qu'on nous en prévînt.

Passons à un autre ordre de galantines... pardon! voilà encore que je bafouille : je voulais dire : à un autre ordre d'idées. J'avais beaucoup loué la grande scène du sixième tableau, celle où l'enfant réconcilie sa mère avec sa grand' mère, et j'avais ajouté, après en avoir parlé avec de grands éloges : c< M. Emile Zola répudiera sans doute cette scène,

qui sent à plein nez son vieux mélodrame, une scène en quelque sorte classique. » J'avouerai à M. Zola, avec ma bonhomie habituelle, que c'était là une grosse malice. Je savais les liens étroits qui unissent Floridor à Célestin, et j'étais par avance convaincu que, du moment qu'il y avait des éloges à embourser, Floridor n'en laisserait à Célestin qu'une petite part, la portion congrue.

Je ne me trompais point. M. Emile Zola, qui a laissé imprimer cette longue scène sous son nom dans le supplément du Figaro, reconnaît modestement qu'elle est très belle et très grande . ce Jamais , s'écrie-t-il dans son enthousiasme, jamais moyens plus simples, forme plus simple ne sont arrivés à une pareille intensité d'émotion. Cela est très grand, et je le dis. »

Et vous le dites I Célestin doit être un peu embarrassé de cette exubérance d'enthousiasme que lui témoigne Floridor ; il y va comme pour lui. Et vous triomphez de ma bêtise bien connue , en me criant î Eh bien ! faites-en donc du vieux mélodrame comme ça ! dites donc aux faiseurs qu'ils ne se gênent pas!...

Mais, mon cher confrère, je n'ai jamais prétendu que le vieux mélodrame fût aisé à bien faire. Tous n'avez pas l'air de vous en douter ; c'est un art très difficile que celui du théâtre, et il faut être passé maître pour arranger d'une façon originale une scène déjà connue, pour en tirer une émotion nouvelle.

La scène que nous avions admirée comme étant de Busnach, parce qu'elle ne se trouve pas dans votre roman, est, au point de vue dramatique, merveilleusement conduite; elle va de coup de théâtre en coup de théâtre. L'entrée subite de l'enfant, au milieu de la querelle des deux mères, est un coup de théâtre, car il lui a suffi d'un mot, qui lui échappe : Xe touchez pas à maman ! pour retourner la situa-

tion. L'arrivée du père François en est un autre ; et à chaque fois la scène, interrompue un instant, reprend de plus belle pour arriver à son maximum d'intensité quand le père François, la mère et l'enfant ont remonté la scène, et, massés à la porte, indiquent par cette pantomime que tout espoir est perdu. Et c'est alors que l'enfant, redescendant de quelques pas pour dire adieu à la grand'mère qui le chasse, fait re virer la scène, qui, relancée d'un autre côté, va jusqu'aux dernières limites d'une émotion toute différente.

L'acte est tout entier d'un maître faiseur ; je ne dirai pas comme vous qu'il n'y a rien de plus grand ; mais cela est très habile, et le pathétique en est aménagé avec une adresse prodigieuse qui a fait l'admiration de tous les gens du métier.

Peu leur importait que la scène fût nouvelle en soi, puisqu'elle était renouvelée par l'exécution. Je m'étais servi de ce mot : La scène de l'enfant, c'est une scène classique. Il paraît que ce mot vous a choqué. Vous m'engagez à fouiller dans ma bibliothèque, et vous me mettez au défi d'en trouver la pareille nulle part.

C'est Célestin qui doit rire tout bas quand Floridor s'avance de façon si imprudente î Busnach n'est pas gentil ; il devrait, en ces occasions-là, vous arrêter et vous crier cassecou. Mais je le connais, Busnach. Il roule dans sa cervelle matoise des galantines dont vous n'avez aucun soupçon, vous qui n'aimez point la réclame et n'en usez jamais. Il se dit tout bas : Zola va écrire an Figaro une lettre où il y aura quelques naïvetés retentissantes. C'est dix bonnes salles de plus. Je connais Sarcey ; il prend tout en riant ; il ne sera donc pas chagriné, mais il ne pourra faire autrement que de répondre à Zola. C'est encore dix salles à ajouter aux dix •autres. Sans compter qu'il se trouvera quelque aimable con-

frère pour éreinter parallèlement et Zola et Sarcey. Ci : dix autres salles. Ça va bien ! ça va bien î

Si Busnach n'était pas un gros réjoui de Machiavel, il v« ma eût dit, lui qui sait son théâtre, qu'il n'y a rien de plus connu que « le coup de V enfant ». Ce mot même qui est courant dans notre métier suffirait à vous indiquer que l'idée n'est pas si nouvelle. Mais ces assertions générales ne vous suffisent pas ; il vous faut à vous un document précis. Je suis bon enfant, je vais vous le donner. Ouvrez un volume qui a paru en 1870 et qui est intitulé : les Pauvres, de M. Alexis Bouvier ; vous y trouverez votre scène, sauf que c'est le père Coutaud au lieu de la mère Mehudin qu'il s'agit de fléchir. Je sais que vous tenez à la différence des >exe<; mais c'est la même situation qui se dénoue de la même façon :

<l — Ma fille ! s'écrie le père Coutaud, allons donc ! est-ce que j'ai une fille? Hors d'ici, mendiante, oh! et plus vite que ça !

ce — Père, grâce, grâce !

•< Et l'homme prit Jeanne par le bras pour la jeter à la porte ; mais la fille se cramponna aux meubles.

« — Pitié, père, pitié !

ce — Veux-tu t'en aller ?

« Et la lutte continuait.

<-( Tout rouge, moite de sueur, les cheveux sur les yeux, le petit entra dans la chambre aux cris de sa mère... De ses petites mains il écarta sa chevelure blonde et dit crânement au vieillard :

«: — Pourquoi que tu fais pleurer maman, puisqu'on dit que c'est toi qui es mon grand-père ?

a Le père Coutaud lâcha Jeanne et, les yeux écarquillés, il regarda l'enfant, muet, immobile, ne se rendant pas compte des sentiments nouveaux qui l'envahissaient...

Puis, il voulut parler, mais il balbutia... Des larmes emplirent ses yeux, et, pour les cacher, il embrassa la mère et l'enfant. »

La reconnaissez-vous, votre scène, mon cher Zola î Est-ce à dire que j'en estime moins celle qui a emporté le succès dans le Venir e de Paris ? Pas le moins du monde. L'enfant servant d'intermédiaire entre une mère coupable et des parents irrités, c'est une idée générale, une idée classique, pour reprendre le mot que j'avais employé ; encore faut-il avoir la manière de s'en servir ; peu de gens en sont capables ; les recettes pour faire couler les larmes n'excitent que le rire quand on en use ou maladroitement ou mal à propos. Je n'ai donc cité le passage du roman d'Alexis Bouvier que pour répondre à votre défi, et non pour rabaisser le mérite d'un acte que je louerais davantage si vous ne l'aviez déjà tant loué vous-même.

J'étais bien aise de vous montrer que moi aussi j'étais, comme vous dites , assez bien documenté. Vous vouliez des documents, en voilà un, et que vous ne récuserez pas; car j'ai cité la page tout entière.

Vous devriez en faire autant quand vous me faites l'honneur de rappeler les jugements que j'ai portés sur vos pièces. Vous prétendez que j'ai accueilli avec rudesse et mauvaise humeur Y Assommoir à son origine, et que plus tard, averti par le succès du drame, après les 300 représentations qu'il avait obtenues, je l'ai tenu pour un chefd'œuvre. Xi l'une ni l'autre de ces deux assertions ne sont conformes à la vérité. J'ai, dès le premier soir (et j'écris mon feuilleton de ce temps-là sous les yeux), déclaré que les premiers actes étaient fort amusants, et que les derniers me paraissaient très vilains et même répugnants. C'est toujours mon opinion, et V Assommoir aurait mille représentations que je ne le tiendrais pas pour un chef-d'œuvre. Mais

il est facile de me mettre en contradiction avec moi-même en prenant tantôt dans la première partie de mon article, qui est fort élogieuse, et tantôt dans la seconde, qui est de vive critique.

Vous le faites, sans y prendre garde, car vous avez ce privilège singulier, quand vous croyez regarder les choses de la réalité, de ne voir que les images qui s'en impriment dans votre cerveau. Ce sont les visions qui se forment en vous-même que vous observez, et d'un œil qui les grossit démesurément.

Vous parlez toujours de la vérité vraie, et vous êtes un homme d'imagination qui prend pour vérité les hallucinations écloses d'une cervelle toujours en mouvement.

C'est ainsi que, dans Nana, vous nous avez peint des mœurs de théâtre qui nous ont si fort étonnés, nous qui vivons dans ce milieu spécial. C'est ainsi que l'autre soir, au Théâtre de Paris, vous avez vu, à la scène de l'enfant, toute une salle debout et battant des mains, quand nous autres, qui ne sommes point naturalistes, nous l'avons vue battre des mains fort tranquillement assise, comme c'est l'habitude.

Il y a quelques années, vous donniez à Cluny une comédie qui avait pour titre : les Héritiers Rabourdin. La pièce n'avait pas trop bien marché le premier soir, et mes confrères, non plus que moi, nous n'avions pu dissimuler l'insuccès. Vous m'écrivîtes pour me prier d'y retourner, m'affirmant que le grand public, le vrai, avait cassé notre arrêt, qu'il emplissait la salle tous les soirs et qu'il riait de tout son cœur. Je me rendis à votre invitation, et, pour vous faire la partie belle, je choisis un dimanche. La salle, hélas ! était aux trois quarts vide, et du diable si j'ai entendu personne rire. Mais je ne doute pas que vous, de ces yeux qui sont toujours tournés en dedans sur votre désir, vous

n'eussiez vu la salle comble, et que tous n'eussiez entendu, de vos oreilles ouvertes à l'écho de votre pensée, ses universels éclats de rire.

Vous avez un talent si merveilleux que vous réussissez parfois à imposer comme vraies ces chimériques visions de votre esprit ; vous nous faites illusion au point que, sur votre foi, nous croyons voir toutes roses les crevettes à qui la nature a oublié de donner cette jolie couleur. Ce n'est pas une raison pour railler les malheureux qui les voient grises.

Et maintenant, mon cher Zola, parlons un peu plus sérieusement si vous voulez. Cette polémique, attardée sur des vétilles, n'est digne ni de votre grand talent ni, j'ose le dire, de la situation que le public a bien voulu me faire dans ce petit coin de la littérature où j'exerce la critique. Xous valons mieux que cela l'un et l'autre, et permettezmoi de m'étonner que vous ne l'ayez pas senti. J'ai eu, depuis près de trente années que j'écris dans les journaux, affaire à tous les maîtres du théâtre contemporain. Mes feuilletons ne leur ont pas toujours plu, cela va sans dire. Quelques-uns m'ont fait l'honneur de s'en expliquer avecmoi ; aucun n'a eu le mauvais goût d'afficher pour mes critiques, justes ou fausses, un impertinent mépris. Aucun ne m'a parlé du peu d'aplomb de ma caboche, aucun ne m'a dit que je torchais mes articles sur un coin de table. Us m'ont pris au sérieux parce qu'ils étaient convaincus que je parlais sérieusement de choses que je tenais pour sérieuses.

Comment! Vous, qui savez le prix du travail, vous qui avez conquis lentement, par un labeur acharné, une des plus grandes renommées de ce temps, comment se fait-il que vous affectiez de traiter ainsi par-dessous jambe un homme qui, lui aussi, n'a dû qu'à trente années d'études sévère-

ment, patiemment poursuivies, une influence laborieusement obtenue et laborieusement gardée ? Vous êtes surpris de cette influence, vous n'en pénétrez pas les causes; je m'en vais vous les dire, ne fût-ce que pour justifier les lecteurs du 2'emps qui me l'accordent.

Eh ! bien, mon cher Zola, c'est que sur la question du théâtre je suis, pour me servir de votre langage, très documenté. Oui, sans doute, il m'arrive d'appeler du nom d'Emmeline un personnage que l'auteur a nommé Emma, et de faire, en l'appelant Berthe, l'éloge d'une chanteuse de caféconcert qui se nomme Gilberte. Prével en tressaille d'horreur et relève gravement sur ses tablettes cette grosse méprise. C'est affaire à Prével ; que lui resterait-il s'il n'avait cette exactitude dans le détail ? Mais si je suis coutumier de ces inadvertances, encore qu'elles soient moins fréquentes qu'on ne l'a dit , il n'y a pas de pièce un peu importante que je n'aie vue trois et quatre fois, même les vôtres, que je n'aie lue ensuite. J'examine à chaque représentation les manifestations du public, tantôt me confirmant dans mon idée première, tantôt revenant sur mon impression première. Il n'y a pas d'artiste que je n'aie étudié dans tous ses rôles ; je les suis partout, et lorsque le moindre d'entre eux me demande d'aller le revoir, dans n'importe quel bouibouis, je m'y rends, toute affaire cessante. J'ai subordonné ma vie tout entière au théâtre, et l'on m'y voit tous les soirs devant que les chandelles soient allumées ou, pour ne pas effaroucher vos scrupules de naturaliste , avant que le gaz de la rampe soit levé, et je ne m'en vais que lorsqu'il est éteint.

Le public le sait, et voilà pourquoi il a confiance. Il sait encore, ce public, que je suis toujours de bonne foi ; et je n'y ai même aucun mérite. J'aime le théâtre d'un amour si absolu que je sacrifie tout, même mes amitiés particu-

Hères, même, ce qui est plus difficile, mes répugnances, au plaisir de pousser la foule à une pièce qui me paraît bonne, de l'écarter d'une autre qui me semble mauvaise. Il m'est arrivé dix fois de dire en prenant la plume : Il faudra que je m'observe aujourd'hui, que je passe légèrement sur tel ou tel détail, que je dérobe de mon mieux le secret de telle ou telle défaillance. Une fois la plume à la main, il y a en moi comme un démon qui la précipite sur le papier, et je suis stupéfait en me relisant le lendemain dans le journal de voir que la vérité m'a échappé, à mon insu, de toutes parts.

Cette vérité, je ne me contente pas de la dire, je tâche de la prouver. J'expose loyalement les raisons de mes adversaires : je donne aussi les miennes, et je les donne avecune abondance, avec une insistance qui paraissent souvent fatigantes aux beaux esprits. Ma passion serait de démontrer l'évidence ; je reprends dix fois s'il le faut un développement et ne m'arrête que lorsque je sens qu'il me sera impossible d'être plus clair et plus convaincant.

Je le fais dans une langue de conversation courante dont vous souriez. Souriez, mon cher confrère, cela m'est égal. Je n'ai point de prétention au style ; ou, pour mieux dire, je n'en ai qu'une. Boileau disait en parlant de lui :

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Eh ! bien, moi,

Ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Vous m'avez invité à faire mon examen de conscience ; vous voyez que je vous obéis. Oui, j'ai dans le cours de ces trente années commis quelques sottises et laissé échapper beaucoup d'erreurs. Je me suis souvent trompé ; ceux-

là seuls ne se trompent jamais qui n'ont pas le courage d'avoir un avis, et je suis toujours du mien, ce qui n'est peut-être pas un mérite >i commun. Mais il ne m'en a jamais coûté de reconnaître une méprise, et j'ai toujours réparé de mon mieux les torts que j'avais pu avoir. Il y a tel artiste qui n'a dû l'ardeur avec laquelle je l'ai poussé qu'à un mot malheureux qui m'était échappé dans un feuilleton et dont j'avais trop tard mesuré l'injustice.

Et voilà pourquoi le peuple de Paris, ce peuple que vous revendiquez pour vous, que vous appelez, comme nos anciens rois, mon bon peuple de Paris, voilà pourquoi il témoigne d'une certaine confiance dans l'honnêteté et la justesse de mes appréciations, voilà pourquoi il veut bien m'accordtT dans la critique de théâtre une certaine autorité.

Rassurez-vous, mon cher confrère. Cette autorité, je n'en userai pas pour vous barrer le passage, pour obstruer, comme vous dites. Aussi bien serait-ce peine inutile. Le public n'est pas si idiot que vous dites, et il sait bien aller sans moi et malgré moi où il s'amuse. Si jamais vous écrivez au théâtre une œuvre qui le prenne par les entrailles, j'aurais beau me mettre en travers, le public me passerait sur le corps pour aller l'entendre.

Mais, croyez-le bien, je me rangerais d'abord et sonnerais la fanfare sur son passage. Votre ami Alphonse Daudet vient de donner à POdéon une pièce qui soulève sans doute beaucoup d'objections, mais où se trouvent quelques scènes extrêmement bien faites et d'autres qui ont un ragoût de nouveauté piquante ; c'est lui qui Ta écrite tout seul, répudiant ces collaborations derrière lesquelles on peut se replier, en cas d'insuccès, et battre en retraite. Est-ce que je ne lui ai pas le premier battu des mains ? Je ne me suis pas occupé de savoir si son drame était en

opposition avec mes théories. Mes théories î mais je n'en ai qu'une, c'est qu'au théâtre il faut intéresser le public. Peu m'importe à l'aide de quels moyens on y arrive. Ces moyens, je les examine, je les analyse ; c'est mon métier de critique. Mais pourquoi, diantre ! en repousserais-je un de parti pris ?

Non, mon cher Zola, je ne suis pas si exclusif que vous feignez de le croire. Je suis convaincu, pour ma part, qu'un jour vous vous emparerez du théâtre ; ce ne sera pas de prime saut, comme Dumas, par exemple, qui a fait la Dame aux Camélias, un chef-d'œuvre, sans y songer, en se jouant, conduit par ce mystérieux instinct qu'on appelle le don. Tous y aurez plus de peine, mais à des qualités d'artiste de premier ordre vous joignez une ténacité invincible : vous savez vouloir.

Laissez donc pour le moment Busnach vous gagner, au petit bonheur, tantôt la forte somme, tantôt un simple lapin, avec vos livres adroitement découpés en pièces. Xe vous mêlez de cette besogne subalterne que pour apprendre les procédés du théâtre ; prenez en patience et des succès qui n'ajoutent rien à votre renommée, et des échecs qui n'entament point votre gloire. Arrivez-nous un jour avec un drame écrit par vous, et soyez assuré que, s'il est vraiment ce que j'espère, ce n'est pas moi qui ferai obstruction.

7 mars 1887.

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