‹ Quarante ans de théâtre (volume 4)Chapitre 5 sur 29 · RENÉE · texte numérisé non relu

RENÉE

Je n'aime pas beaucoup, quand l'œuvre est considérable et signée d'un nom aussi célèbre qu'est celui de M. Emile Zola, écrire au pied levé, le lendemain de la première représentation, ce que je pense d'une pièce. Mais j'y suis contraint aujourd'hui par la nécessité des choses. Peu importe après tout que je donne à la volée cette première impression, toute chaude, à mes lecteurs, puisqu'ils savent, par une longue pratique de ce feuilleton, que je n'hésite jamais à revenir sur mon opinion et à la modifier si la réflexion ou le public m'avertissent que je me suis trompé.

Le rideau se lève : nous sommes chez un vieux magistrat, M. Béraud du Chatel, qui est en train d'adresser une magistrale semonce à sa fille. Sa fille, c'est l'héroïne de la pièce ; c'est Eenée. La malheureuse a fauté, comme disent les bonnes gens ; ou plutôt il le croit, car, dans la réalité, elle a été prise, entre deux portes, sans penser à mal, presque violée par un homme marié. 8a gouvernante, Mlle Chuin, était dans la confidence. Elle s'est mise en quête d'un homme qui consentirait à réparer l'accroc en épousant Renée. On ne voit pas trop bien pourquoi elle

était si pressée, puisque ce moment d'erreur n'avait pas eu de suites visibles et pouvait rester éternellement caché dans l'ombre. Mais je dis les choses comme on me les donne. Elle a déterré Aristide Saccard, qui mourait de faim et se consumait d'ambition dans sa mansarde. Il a accepté le marché, et l'on a conté au père qu'il avait été l'amant de sa fille et que le mariage était devenu une nécessité d'honneur. C'était pourtant si simple de dire la vérité à son père! Pourquoi diantre veut-elle à ses yeux passer pour une fille perdue ?

M. Béraud du Chatel est outré contre sa fille, qui l'écoute humiliée, navrée. Il profite de l'occasion pour lui crier : ce Ah ! vous êtes bien la fille de votre mère ! Vous avez ses yeux, sa voix, et son sang brûle dans vos veines. Elle m'a trahi; elle s'est enfuie de la maison conjugale; elle est allée tombant de chute en chute jusqu'au dernier degré du mépris. C'était une détraquée, vous en êtes une autre. j>

Et c'est ainsi que nous sommes avertis de la fatalité d'hérédité qui pèse sur Renée. Elle aura des rébellions de vertu, parce qu'elle est née d'un père rigide observateur du devoir ; mais ce sera une détraquée comme sa mère, et elle courra à sa perte. Ici l'hérédité scientifique remplace la Vénus tout entière à sa proie attachée de Racine. Je ne demande pas mieux, bien qu'au théâtre ces considérations ne me touchent guère. L'essentiel n'est pas pour nous que Renée soit, de par les lois de l'hérédité, vouée à la honte, c'est de savoir comment elle y arrivera et par quel chemin. Après cela, que l'entité qui l'y traîne s'appelle Vénus ou l'hérédité, la chose m'est bien indifférente.

Après la fille, l'amant. M. Béraud du Chatel fait venir Aristide, l'accable d'un pardon méprisant. « Ma fille, lui dit-il, a du chef de sa mère trois cent mille francs et des

terrains rue Popincourt ; voici les comptes. Vous, je vous reconnais cinq cent mille francs par contrat. » Et comme le jeune homme esquisse un mouvement de refus : c Je ne veux pas que ma fille épouse un homme moins riche qu'elle. »

Il sort, grave et irrité, et les laisse ensemble.

Renée, très nettement, d'une voix sèche et coupante, rappelle à son mari d'occasion les conditions qui lui ont été posées. Elle s'appartiendra absolument; elle restera libre de tous les devoirs qu'impose le mariage. Aristide est un ambitieux ; il a, durant toute sa jeunesse, rêvé d'une fortune colossale ; il a roulé dans sa tête des plans grandioses. Que lui a-t-il manqué pour les réaliser? Le premier capital. Elle le lui apporte ; il fera d'elle, si elle le veut, une divinité parisienne. Il se sent de taille à dompter le monde et à le dominer. Il montre, par les fenêtres, la masse de Paris qui se déploie dans le lointain, g Je veux le conquérir, le mettre à vos pieds et vous rendre plus que je n'ai reçu. Soyons associés. » Elle l'écoute d'un air dédaigneux, lui remet de nouveau sous les yeux les conditions jurées de part et d'autre et disparaît.

— À moi Paris î s'écrie le jeune homme resté seul, et la toile tombe.

Il est très bien fait ce premier acte, et il a grande tournure. Les personnages y sont franchement posés ; nous ne voyons pas encore trop clairement où l'on nous mène. Car la pièce qui va suivre peut être le roman de l'ambitieux tout aussi bien que celui de la détraquée. Mais ce n'est qu'un prologue; attendons.

Le second acte se passe dix ans plus tard.

Oh ! mon Dieu î oui, dix ans plus tard, comme dans tous les mélodrames. M. Emile Zola a pris son parti de cette convention. Je ne puis que lui en faire mon compliment,

car sans convention il n'y a pas de théâtre. Disons tout de suite, au reste, que M. Emile Zola semble avoir pris également son parti de toutes les autres conventions. Je ne lui en veux pas, moi qui, par principe, les accepte toutes, à cette seule condition qu'on n'usera des conventions admises par le public que pour mieux lui donner l'illusion de la vérité.

Aristide Saccard s'est tenu parole ; il a fait nue fortune énorme ; il brasse les grandes affaires, et son antichambre est pleine de solliciteurs qu'il fait attendre sans façon. Un détail nous a beaucoup amusés hier soir : le domestique est venu dire que le ministre des finances croquait le marmot depuis un quart d'heure dans l'antichambre. Ce détail, d'un naturalisme étonnant, a provoqué dans la salle un accès d'hilarité énorme, auquel a pris part M. Dauphin, qui assistait à la représentation. Les rires ont redoublé.

Renée a été, de son côté, fidèle à son serment. Elle a toujours traité son mari en simple camarade. Elle n'en a pas moins bénéficié de la situation qu'il lui a faite. Elle préside ses dîners, court les bals et surtout ceux du ministère de la marine, où elle étale des toilettes magnifiques. Elle a déjà pour cent cinquante mille francs de dettes, dont soixante-dix mille francs à la couturière; sage pourtant, si la sagesse pour une femme consiste uniquement à ne pas tromper son mari. Mais il ne faudra qu'une occasion.

L'occasion se présente sous les traits d'un joli garçon qui ressemble, à ce qu'il paraît, à une statuette de saxe. C'est le propre fils d'Aristide Saccard, Maxime Saccard, un fils qu'il a eu d'un premier lit et qu'il avait d'ailleurs loyalement avoué à M. Béraud du Chatel le jour de la signature du contrat. Ce fils a vingt ans, s'habille comme un parfait gommeux, a beaucoup de maîtresses, et, dans le

nombre, quelques-unes qu'il partage avec son père, qui vit avec lui sur un pied de bonne camaraderie.

Il est le cavalier servant de Renée, qu'il mène au bois, au cabaret, au bal, à qui il donne des conseils sur sa toilette. Renée raffole de ce gentil éphèbe, chez qui elle sent une pointe de vice.

C'est bien à cet acte que j'ai vu combien peu M. Emile Zola avait le sens du théâtre. Yn Alexandre Dumas aurait choisi une demi-douzaine de petits faits probants, à l'aide desquels il nous aurait fait entrer dans le secret de cette intimité, innocente encore et déjà perverse. M. Zola a beau multiplier les prétendus traits d'observation dans cette longue conversation qu'il suppose entre les deux jeunes gens, il n'y en a pas un qui porte. Quand le rideau baisse, nous nous posons toutes sortes de points d'interrogation auxquels nous ne trouvons pas de réponse. Le dialogue flotte incertain, les caractères eux-mêmes ne se dessinent pas clairement, bien que les personnages ne finissent pas de s'analyser, et dans quelle langue ! Une langue d'un romantisme échevelé, mêlé à des vulgarités extraordinaires.

Ce second acte nous déconcerte un peu, mais il passe néanmoins; il est encore d'exposition, et, je l'ai fait remarquer bien souvent, le public écoute toujours avec bienveillance les expositions, si longues qu'elles soient. Il ne se fâche que si l'on n'en tire rien.

Au troisième acte, nous sommes dans une serre et nous voyons à demi pâmée sur un divan Renée, que Mlle Chuin cherche à faire revenir. Pourquoi est-elle dans cet état ? C'est que son mari a eu l'idée de marier Maxime avec une jeune Suédoise dont le père possède des mines d'argent qu'on pourrait exploiter et lancer. A dîner il a placé Maxime près de M1"' Ellen; Maxime a fait le galant près

d'elle. Renée en a conçu un violent dépit, dont elle ne s'est pas rendu compte. Elle a eu une crise de nerfs ; elle est venue cacher son chagrin dans la serre.

Qu'a-t-elle donc ? Elle n'en sait rien ; non, elle n'en sait rien. Cette innocence a paru fort extraordinaire. Quoi? cette Parisienne, mêlée à la plus mauvaise compagnie des femmes de l'empire (et Dieu sait comment elle les arrange !) cmi n'entend parler autour d'elle que d'amour et de vice, est amoureuse sans le savoir; elle rage de voir Maxime faire la cour à une autre, et elle ignore d'où cela vient! elle n'a pas vu plus clair dans son cœur que si elle était la Svlvia de Marivaux. Etrange, étrange !

Heureusement voici, pour l'éclairer, son père qui arrive. Elle lui a écrit, il y a quelques jours, une lettre de quatre pages où elle lui disait : c Je ne sais pas ce que j'ai ! Je m'ennuie ! Tout me répugne ! Tiens me consoler î :>» Le magistrat se rend à cette invitation, et, pour marquer sans doute son mépris des fêtes de Saccard, il paraît en redin- Maifl on peut donner de bons conseils en redingote aussi bien qu'en habit noir.

— Voyons, qu'y a-t-il? demande le père redevenu indulgent. Cherchons ensemble. Confesse-toi.

Et il la force à repasser l'histoire de ses dernières heures, et à mesure qu'elle plonge ainsi dans sa conscience, elle découvre avec horreur l'amour criminel qu'elle nourrissait au fond du cœur, sans même en avoir un soupçon. Elle recule d'épouvante ; c'est une scène d'hypnotisme. Sa mère, qui était une détraquée comme elle, avait aussi des accès de névrose. Détraquée, il faut qu'elle le soit diantrement, car il lui échappe des aveux bien extraordinaires, ce Si j'étais une coquine, dit-elle à son père, ça ne me serait pas difficile de m'amuser comme les autres. « Mais elle est vertueuse, elle veut l'être. Le vieillard la rassérène, lui

prodigue les consolations et les bons conseils, et se retire emportant sa parole qu'elle commandera à ses nerfs et

sera sage.

Et, pour commencer, elle fait venir .Maxime, elle lui conseille de se marier, elle lui met la main dans la main de miss Ellen ; Maxime a commence par bouder, en enfant gâté qu'il est ; mais il s'est laisse faire. 11 se laisse toujours faire, Maxime. C'est un jeune sot qui n'a rien pour lui, qne cet Hippolyte de carton, et du diable si nous pouvons deviner pourquoi Renée l'aime de cet amour éperdu.

Elle a accompli le sacrifice; mais elle a dépensé à cet effort tout ce qu'elle avait d'énergie, et ils ne sont pas plutôt partis que cette femme, prompte à la syncope, tombe de nouveau sur un canapé; et c'est là que Maxime la trouve; il cherche à la ranimer, elle s'éveille lentement, lui jette les bras autour du cou, et le rideau tombe.

Au quatrième acte, nous la voyons dans sa chambre, qui renoue ses cheveux défaits et rajuste sa robe de chambre fripée. Son mari entre. Ce mari, à force de vivre à côté de sa femme, a fini par l'aimer comme un fou. Il la veut ; il l'aura. Il s'humilie, il se traîne à ses pieds ; il lui rappelle tout ce qu'il a fait pour elle, tout ce qu'il est dis} faire encore.

Et elle, elle est touchée de cette passion ! Ali : si elle pouvait revenir à son mari. Mais un obstacle éternel les sépare. L'irrévocable, l'irréparable, comme dit Bourget, se dresse entre eux.

Peut-être s'intéresserait-on à ce mari, car sa situation est digne de pitié. Mais, tandis qu'il accable sa femme de protestations, il la fait espionner par M!!" drain, qui joue tout le long de la pièce le rôle d'une vilaine entremetteuse. Et voici qui est bien pis et plus impardonnable. IImariés sous le régime dotal. Il fait acheter par un tiers.

qui n'est que son prête-nom, les terrains du quartier Popincourt qui appartiennent à sa femme, afin de paver cent cinquante mille francs ce qui en vaut le triple. En d'autres termes, il la vole.

Ilenée l'apprend et cette infamie la transporte de colère. Elle avait, depuis la faute commise, senti le remords la prendre à la gorge ; elle hésitait si elle ne reviendrait pas au devoir, ai elle ne repousserait point Maxime. Elle avait fait les premiers pas dans cette voie; mais son mari est par trop canaille, et, dans un couplet vibrant d'indignation, elle crie leur fait à toutes les drôlesses qu'elle a rencontrées dans le monde et demande insolemment qui est celle d'entre elles qui la pourrait blâmer.

Cette sortie est couverte d'applaudissements par une grande partie du public. L'autre moitié reste froide ; et l'on sent à de certains symptômes que le mécontentement qui gronde va sûrement éclater. On trouve ce mari ignoble, MIle Chuin abominable, le petit jeune homme ridicule, le père un dadais solennel ; et quant à elle, c'est une pure hystérique. Son cas relève de la clinique de Charcot et non du théâtre. On ne s'intéresse à personne. La pièce fourmille de maladresses ; des maladresses encore ce ne serait rien. Xous ne demandons pas à M. Emile Zola d'être adroit. Mais, sur cette névrosée, il ne nous apprend rien, sinon qu'elle veut et ne veut pas. C'est le seul renseignement qu'il nous donne sur elle, et il en abuse.

Au cinquième acte, Maxime, qui s'aperçoit dans quelle horrible glu il s'est empêtré, se hâte de conclure avec miss Ellen, qui lui a fait un charmant tableau des plaisirs qu'ils trouveront à voyager ensemble. Et ils s'en vont, la main dans la main, car le père de cette Suédoise n'est jamais là. — Mon père, dit-elle en riant, il m'oublie tous les soirs dans les bals où nous sommes invités.

Il s'est engagé ainsi sans l'aveu et à l'insu de Renée, qui, elle, a rêvé de fuir avec lui clans des pays lointains. Elle a signé la vente des fameux terrains ; elle a les 1 5( LOI M > francs en poche. Elle laissera ses dettes à payer à s< »n mari et s'en ira avec son amant. C'est ce qu'elle lui explique, à Maxime, et il ne sait comment se tirer de là. Elle a j rat de

crampon.

On entend du bruit, c'est Aristide qui entre. Renée n'a que le temps de faire cacher Maxime dans sa chambre. Elle a commis une imprudence, une inexplicable imprudence. Au moment où elle venait de toucher ses 150.000 francs, Mlle Chuin, pour prix de ses bons et loyaux services, lui a demandé de quoi payer une maison de campagne achetée par elle. Renée a refusé durement, disant qu'elle avait besoin de son argent pour vivre. Mlle Chuin est furieuse, si bien que, lorsque Aristide entre, elle lui dit :

— Vous cherchez l'amant de votre femme. Il est là.

— M. de Saffré, n'est-ce pas ? dit Aristide écumant de colère.

— Oui.

— Ah ! je le tuerai.

Et, de fait, il a un pistolet à la main. Renée se jette au devant de la porte. Il faudra qu'il la tue s'il veut passer. Une scène très vive s'engage, au cours de laquelle, je ne sais comment, Aristide en vient à annoncer le mariage conclu de Maxime avec Ellen.

— Il se marie ! s'écrie-t-elle blessée au cœur.

— Mais oui.

— Ah ! c'est ainsi, eh ! bien, le voilà, mon amant ! Et courant à la porte, qu'elle ouvre, elle crie à ce

piteux de sortir ; le père et le fils sont en présence. Le revolver tombe des mains d'Aristide.

Et alors... ça, c'est un comble, comme on disait jadis, et

alors la voilà qui, se plaçant entre les deux hommes, les accable de reproches l'un et l'autre, leur demande compte de leur conduite, s'absout elle-même sur leur ruine. Elle se pose en déesse, ou plutôt en furie de la justice ! Nous écoutons, stupéfaits, cette tirade bizarre. Elle se termine par un coup de pistolet que Renée se tire en plein cœur.

On a beaucoup applaudi, un peu sifflé. Je crois résumer 1"< »pink>n des couloirs (la seule qui compte dans une première) en disant que c'est une lourde chute. Ce qui m'ennuie le plus en cette affaire, c'est que M. Zola tombe, non pour avoir écrit une pièce conforme à l'esthétique nouvelle qu'il prétend apporter, car Renée est un drame quelconque, mais parce que la pièce, maladroitement faite par un homme peu expert aux choses du théâtre, n'est point intéressante.

C'est une partie à recommencer. Celle d'hier soir ne compte pas.

18 avril 1887.

Je ne sais trop si je dois répondre à M. Emile Zola ; j'hésite. Le docteur Blanche assure que, lorsqu'ils sont dans cet état-là, il est très dangereux de les exciter. Ce n'est pas cependant que je ne fusse certain de garder jusqu'au bout les ménagements que Ton doit à un malade. Je ne me sens, pour ce cas de médanite aiguë, qu'une compassion attristée et douce. Mais, vraiment, est-ce bien la peine, cette fois, d'entrer en discussion ?

L'autre jour, lorsque, à l'occasion du Ventre de Paris, M. Emile Zola eut son premier accès, il ne m'injuria pas tout le temps : il eut des moments lucides où il aborda

quelques questions d'esthétique. Le débat pouvait avoir encore quelque intérêt pour nos lecteurs. Il n'y a rien, plus rien de pareil ici.

M. Emile Zola me crie d'un ton furieux que j'ai ricané à certains endroits de sa pièce. Le public en sera-t-il beaucoup plus avancé quand j'aurai répondu qu'il se trompe et que je n'ai pas ricané ? Hélas ! non, mon pauvre confrère, je ne riais point et n'avais point envie de rire, je vous le jure. Et ils ne songeaient pas plus à rire que moi, tous ceux qui m'entouraient à l'orchestre. Ce n'était pas seulement qu'on s'ennuyât. Pour cela, oui, nous nous ennuyions ferme. Mais nous sentions, de plus, je ne sais quel noir chagrin à voir s'effondrer, au milieu de tous les bons vouloirs. une pièce sur laquelle nous avions mis de grandes espérances.

Yous avez donné à votre manière une physionomie de la salle du Vaudeville, le soir de la première. Permettez-moi de vous en crayonner une autre qui sera peut-être plus vraie. Yous l'avez, comme c'est votre habitude, peinte de chic, ne l'ayant pas vue de vos yeux. Je suis mieux documenté que vous : j'y étais.

Eh ! bien, il y avait dans cette salle, comme c'est l'usage beaucoup de vos amis et des amis de la direction, très décidés à soutenir l'œuvre ; puis les gens du monde, habitués des premières représentations, qui étaient animés pour vous d'une curiosité sympathique, et enfin le bataillon sacré des journalistes. Yous nous dites qu'ils avaient apporté de fort mauvaises dispositions, prêts à se venger sur votre ouvrage du tort que vous aviez fait à la corporation en m'écrivant la lettre que vous savez. Il faut être bien de Médan pour avancer gravement de pareilles sornettes.

Non, nous ne sommes pas si sensibles que cela, dans la critique, aux déplaisirs les uns des autres. Il va sans dire

que si l'honneur de la confrérie était en jeu, nous prendrions fait et cause pour celui des nôtres sur qui tomberait le coup. Mais il n'y avait rien de pareil en cette affaire. Vous m'aviez insulté sans grâce; j'avais répondu gaiement ; c'est le pain quotidien de la vie des journalistes. Vous avez beau vous appeler Zola, je vous assure qu'on n'avait accordé à ce mince incident que l'importance qu'il méritait, et il n'en avait aucune. Vous pensiez m'avoir étranglé ; c'est le mot dont vous vous êtes servi. Mais les gens que vous tuez se portent assez bien, et mes confrères qui me voyaient gras, fleuri, allègre, avaient pu constater qu'après tout, dans cette querelle, tant de tués que de blessés il n'y avait eu personne de mort.

Vous ne vous rendez pas compte de l'état d'esprit que les critiques apportent au théâtre. Vous avez été des leurs pourtant ; mais je dois vous rendre cette justice que vous faisiez bande à part. Vous êtes durant deux années tombé sur toutes les pièces qu'on nous a servies, et vous les avez démolies l'une après l'autre, avec une impartialité bien rare dans ce siècle de fer. Vous aviez votre idée, qui était naturellement qu'il n'y avait de bons ouvrages de théâtre que ceux que vous écririez un jour. Vous teniez donc à faire place nette et à préparer les voies. Xous, mon cher confrère, c'est autre chose. Nous allons au théâtre sans arrière-pensée, parce que c'est notre besogne à tous, et cette besogne est pour quelques-uns, pour moi en particulier, un plaisir.

Et si vous saviez quelle reconnaissance nous avons pour un auteur qui nous donne, à nous, trop souvent ennuyés et blasés, dix minutes d'amusement vrai, la joie d'une sensation nouvelle : Vous vous imaginez que nous nous tenons là, guettant la pièce comme une proie à dévorer, ravis de trouver le joint par où nous la dépècerons, afin d'en traîner

les morceaux dans la boue. Rien n'e<t plus faux. Les critiques, forcés de passer au théâtre la plupart de leurs soirées, ne demandent qu'à les passer le plus agréablement qu'il sera possible. Ils se réjouissent franchement d'un succès qui se dessine ; ce seront deux bonnes heures d'abord, et puis un feuilleton à faire qui ne donnera que de l'agrément. C'est un si douloureux supplice que de rencontrer, au lendemain d'une chute, l'écrivain tombé qui retire sa main ! M. Emile Zola ne la retire pas, il la ferme, et le coup de poing que vous recevez... oh ! là là !

C'étaient là, quoi que vous en puissiez dire, les sentiments de la critique pour Renée, avant que le rideau se levât. Et la preuve, c'est que le premier acte a été fort applaudi par tout le monde, et vous avez pu retrouver dans tous nos feuilletons, sans en excepter un seul, l'écho de ces applaudissements. Les actes suivants ont fait moins de plaisir; puis l'ennui s'est accentué, puis... puis, ma foi, la pièce est tombée d'une chute lourde ou légère, je ne tiens pas à l'épithète, et je ne sais pourquoi elle vous a offusqué : Zola, s'il tombe, ne peut tomber que de très haut ; la chute en est plus lourde, et c'est tout ce que j'avais voulu dire. Mais, lourde ou non, cette chute est certaine. Si M. Emile Zola, au lieu d'avoir l'oreille penchée vers les applaudissements de ses amis, avait écouté ce qui se disait dans les couloirs, pendant les entr'actes et à la sortie, peut-être se fût-il épargné le léger ridicule de nier l'évidence. Comment ignore-t-il que ces applaudissements de la fin n'ont aucune signification, parce qu'on sait d'où ils partent? Il a été critique de théâtre, il a écrit un roman où il a prétendu peindre les mœurs du théâtre, et il a l'air de ne rien savoir des habitudes du théâtre. On dirait toujours qu'il revient de Médan !

L'unanimité même des critiques ne suffit point à lui des-

siller les yeux. Elle s'expliquerait pourtant de la façon la plus simple. Si nous avons tous dit la même chose, c'est apparemment parce qu'il n'y avait qu'une chose à dire. Et presque toujours c'est ainsi : nous sommes une cinquantaine à Paris qui parlons des pièces, les uns le lendemain, les autres le lundi suivant. Xous n'avons ni le même tour d'esprit, ni le même tempérament, ni les mêmes goûts littéraires ; et cependant, sauf de rares exceptions, nous exprimons tous le même avis, sans nous être entendus au préalable ; chacun, bien entendu, avec la langue qui lui est propre. Quelques-uns ont pour habitude de l'envelopper de formules courtoises et aimables. Mais le Parisien ne s'y trompe pas. Il a le secret de ces hiéroglyphes, et il sait lire entre les lignes.

M. Zola préfère croire à une coalition de la presse contre son oeuvre. Son raisonnement est d'une logique irréfutable : Renée est une belle œuvre, puisqu'elle est de moi seul ; les critiques disent tous que c'est une méchante pièce. Il faut donc qu'ils soient de mauvaise foi et s'entendent pour mentir. Ils mentent ! Le mot y est, et plusieurs fois répété. IL Zola n'a pas inventé cette argumentation. Yoilà près de trente ans que je vois les vaudevillistes tombés en faire usage. Elle me laissait déjà froid en ce temps-là. Vous pensez à cette heure !

Les publics qui ont succédé au nôtre ont confirmé notre jugement. M. Zola ne se démonte point pour si peu. Il avoue que Ton se révolte et que l'on siffle, mais c'est pour obéir au mot d'ordre donné par la presse. Ainsi, on a vu à la troisième un monsieur qui tenait tout grand ouvert sur ses oenoux le feuilleton d'un critique influent, pour ne pas manquer de s'indigner aux bons endroits. Et M. Zola conte ces niaiseries avec un imperturbable sérieux. Quel dommage qu'un homme qui a assez de talent pour se poser en

émule de Balzac, reste pour l'esprit quelque peu au-cî de Voltaire ! Il y a des hauteurs où Ton perd le seus du ridicule !

Plût à Dieu que j'eusse sur le public l'influence que M. Emile Zola me suppose. J'aurais décidé ce public à venir voir cette charmante Gotte, de Meilhac, dont la destinée a été si malheureuse. Xous avons eu beau nous y mettre, mes amis et moi, nous avons eu beau multiplier les articles en l'honneur de Gotte, le public s'est obstiné. C'est que le public est moins docile que M. Emile Zola ne le suppose.

C'est en vain que nous lui eussions crié : Xe pas voir Renée; c'est de vilain mélodrame. Si Renée lui avait plu, il y serait allé tout de même et l'aurait applaudie malgré nous.

M. Emile Zola a lui-même marqué les limites de mon pouvoir. Il a fait observer que je ne m'étais pas extasié sur le Ventre de Paris et que le Ventre de Paris avait pourtant fourni une honorable carrière. Eh ! bien, je vois ce que c'est : quand je dis du mal d'une pièce signée Busnach, le public y court néanmoins comme au feu ; il se dit : c'est du Busnach, Sarcey a tort, on n'attaque pas Busnach ! Mais quand la pièce que je critique est signée de Zola, oh ! alors, le public s'arrête frappé d'une terreur superstitieuse. Sarcey ne veut pas qu'on aille la voir, et il se retire. Contre Busnach, je ne puis rien ; je puis tout contre Zola.

Heureusement pour M. Emile Zola qu'il lui est loisible, comme à Lesurques, d'en appeler à la postérité. Il n'y manque point. Je crains qu'elle n'ait d'autres affaires plus importantes à régler. Elle s'occupera sans doute du Gendre de M. Poirier, du Demi- Monde, de Cèlimare le Ne?i-aimêet de quelques autres belles œuvres de ce temps, écrites par des hommes qui n'ont point songé à dire d'eux-mêmes qu'ils étaient de grands dramaturges. Il pourrait bien se faire que Renée ne rapportât pas plus de gloire à son auteur dans

les âges futurs qu'elle ne lui rapportera d'argent dans celuici. Mais je me ferais scrupule de lui ôter cette illusion. Il paraît déjà avoir été fort sensible à cette ignoble question de gros sous, qui s'agite autour de toute pièce jouée. Il me reproche aigrement de lui avoir fait perdre la grosse somme. Il me menace d'un procès. J'aurais été quelque peu humilié pour lui et pour moi, si je n'avais tenu compte de son état mental. Je prie le public de l'excuser ; il n'avait pas la pleine possession de lui-même quand il a écrit toutes ces choses étranges. L'accès, j'espère, n'aura pas de suite.

25 avril 1887.

JULES GLARETIE

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