‹ Quarante ans de théâtre (volume 4)Chapitre 7 sur 29 · LA REINE FIAMMETTE · texte numérisé non relu

LA REINE FIAMMETTE

M. Antoine nous avait conviés, mardi dernier, à écouter la Reine Fiammetie, grand drame en six actes et en vers, par M. Catulle Mendès. Il avait pris soin de nous avertir qu'il lui serait impossible de donner à cette pièce, avec les maigres ressources dont il dispose , la mise en scène qu'elle eût comportée sur un théâtre plus vaste. Il n'avait même pas besoin d'alléguer cette excuse : au Théâtre-Libre, nous arrivons tout pleins d'indulgence.

Je ne suis pas fâché, pour ma part, de voir une œuvre de théâtre ne demander son succès qu'à ses qualités dramatiques. Je suis convaincu qu'un drame excellent doit se pouvoir jouer dans une grange et y réussir, tout aussi bien que sur une grande scène, où s'ajoute pourtant au mérite de l'œuvre la séduction du décor et du costume.

C'est que le théâtre est le pays de l'illusion. L'imagination, une fois mise en branle, se représente avec une facilité singulière les lieux où l'auteur a transporté son action, et elle les fait plus beaux, plus magnifiques qu'aucun artiste

n'aurait pu les reproduire. Il est vrai qu'il faut qu'elle soit mise en branle ; mais cela, c'est affaire à l'auteur, et s'il n'y a pas réussi , quand sa pièce se donne dans une grange, il est bien probable que le luxe dont il l'aura entourée sur une grande scène ne la rendra pas plus émouvante.

Ce qui fait qu'à cette heure un drame trop pauvrement monté vous désoblige et vous rebute, c'est que vous arrivez au théâtre avec cette idée préconçue que l'on doit, s'il est question de robes de soie et de velours, vous exhiber du velours et de la soie; que si Ton parle d'un somptueux ameublement, on est tenu de vous montrer des meubles superbes.

Il vous manque quelque chose , si on ne vous donne pas ce que vous attendez. Vous l'imagineriez, comme faisaient nos pères , si vous n'apportiez pas au théâtre cette préoccupation d'esprit. Et vous l'imaginez encore, si les circonstances sont telles que vous vous attendez, en prenant votre place au bureau, à l'absence de toute mise en scène.

C'est notre histoire au Théâtre-Libre. Nous avons pris notre parti et de la scène qui est petite, et des décors qui sont primitifs, et des costumes qui ne sauraient être luxueux. Que nous importe l'indigence de la mise en scène, si le poète évoque, grâce à la magie du vers, l'illusion des costumes magnifiques et des superbes décors ! Plût à Dieu que l'on pût nous ramener sur ce point aux habitudes de. l'antique simplicité ! Les pièces coûteraient moins à monter, le public payerait ses places moins cher, les théâtres rechigneraient moins à hasarder des œuvres nouvelles et les auteurs compteraient moins sur les séductions de la mise en scène pour couvrir la pauvreté du fond. Tout le monde y gagnerait.

Voilà Fiammette! Est-ce que Fiammette, présentée par M. Catulle Mendès, qui possède une autorité incontestable,

n'aurait pas été acceptée et jouée tout de suite sur un grand théâtre si le directeur ne s'était dit en la lisant : Diantre ! il va falloir dépenser de soixante à cent mille francs pour monter ça ! et cent mille francs, c'est un chiffre !

On conte que plusieurs directeurs parisiens ont eu l'œuvre entre les mains, notamment Mme Sarah Bernhardt, à l'époque où elle gouvernait la Porte-Saint-Martin, MM. Porel et Perrin. Il est bien probable que tous avaient des objections à faire à l'œuvre en elle-même et qu'ils sentaient je ne sais quelle obscure méfiance ; l'un d'eux aurait sans doute passé outre, n'eût été la question d'argent. Les frais de mise en scène ont démesurément grossi. Un des artistes qui jouent à cette heure Henri III h la Comédie- Française, me disait : « Quand on a monté la pièce autrefois, on a dépensé 12.000 francs, et le comité en avait pâli. C'est ce que coûtent aujourd'hui mes seuls costumes. »

Il a fallu, pour que Fiammette fût enfin présentée au public, qu'il se fondât à Paris un théâtre où la convention permît que les œuvres fussent jouées sans grand éclat de décors ni de costumes. Je souhaiterais que cet exemple ouvrît les yeux des auteurs, des critiques et du public avant tout sur la vanité de la mise en scène. Les avantages en sont compensés par de bien fâcheux inconvénients.

Fiammette est un tissu d'imaginations très singulières. Les initiés m'assurent que ce sont des fantaisies shakespeariennes. Toutes les fois qu'il y a dans une œuvre de ce genre des choses que je ne peux goûter, ne les comprenant pas, on me répond que c'est shakespearien. Le mot me clôt la bouche. Que voulez-vous répondre à cela ? Personne ne veut avoir l'air de ne pas entendre Shakespeare et de ne pas se plaire à une de ses œuvres. Ce serait le cas de s'écrier, en parodiant un mot célèbre : 0 Shakespeare, que de sottises on admire en ton nom !

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Au premier acte, nous voyons de sombres conspirateurs qui se sont réunis dans un endroit écarté, pour causer de leur projet. Ils ont résolu de détrôner Fiammette qui est reine à Bologne.

Cette Fiammette, nous ne la connaissons pas encore. Nous savons seulement qu'elle a élevé jusqu'à elle, en l'épousant, une espèce d'aventurier, qui n'était pas même gentilhomme, mais qui. en revanche, a toute la mine d'un sot ténébreux. Pourquoi a-t-elle fait ce mariage, nous l'ignorons et nous l'ignorerons toujours. Mais elle méprise parfaitement ce mari ; elle le trompe, quand et comme il lui plaît. Elle est d'un siècle où la galanterie est en honneur, où l'on aime les beaux vers, les danses voluptueuses et les plaisirs de toutes sortes. César Sforza, le cardinal neveu, trouve que la reine Fiammette en prend trop à son aise, que sa cour est trop gaie ; c'est lui qui a par-dessous main ourdi la conjuration, c'est lui qui en est le chef. On assassinera Fiammette et l'on mettra sur son trône le pauvre sire qu'elle a épousé. Pourquoi ? quel but poursuit Sforza ? d'où vient qu'il en veut tant à la reine ? qu'espèret-il du roi qu'il va faire ? On ne nous dit rien ; c'est ainsi, parce que c'est ainsi.

Pour tuer Fiammette, Sforza a un homme sous la main, C'est un jeune moine franciscain, nommé Danielo, qu'a fanatisé l'éducation du couvent. Il est tout prêt, comme un des mangeurs de haschisch du Vieux de la Montagne, à frapper qui on lui montrera du doigt.

— C'est Fiammette qu'il faut tuer.

Tuer une femme î Danielo recule effrayé ! C'est que luimême il a rencontré, il y a quelques jours, une femme, un ange, qu'il en est éperdument amoureux; jamais il ne lèvera le bras sur une femme ! Sforza serait fort embarrassé, s'il ne s'avisait d'un stratéçème.

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Ce Danielo avait un frère qu'il adorait ; ce frère lui a été ravi, comme il avait quinze ans, par des sbires et jamais on n'a retrouvé sa trace.

— Eh ! bien, ce frère, lui dit Sforza, c'est la reine Fiainmette qui Ta fait enlever et qui l'a supprimé, comme Marguerite de Bourgogne, après en avoir usé à son plaisir.

— Ah! c'est ainsi! s'écrie Danielo. Donnez -moi un poignard.

Xotez que ce frère, nous ne le verrons jamais ; son ombre planera sur tout le drame, sans que jamais on nous explique ce qu'il est devenu, ni même pourquoi il a existé.

Ce premier acte, que n'égayé aucun sourire de femme, a paru bien noir. S'il n'avait été que noir, hélas ! Je vous disais tout à l'heure que je me souciais assez peu du costume et du décor ; mais il y a un point qui garde toujours toute son importance : c'est l'interprétation. Il faut qu'une pièce soit jouée au moins suffisamment. Comme les vers du poète ne m'arrivent qu'après avoir passé sur les lèvres de l'acteur, il faut qu'ils ne s'y soient pas déformés; je ne puis deviner la pensée de l'œuvre si elle m'est cachée par ceux-là mêmes qui sont chargés de me la traduire.

M. Catulle Mendès avait eu l'idée de confier le rôle de Danielo à M. Capoul. Idée funeste ! On s'imagine parfois qu'un chanteur d'opéra-comique, parce qu'il dit agréablement les parties du dialogue de son rôle, ferait, s'il était transporté sur une autre scène, un bon comédien. C'est une erreur. Le dialogue de l'opéra-comique doit se dire et se dit toujours avec une voix et des gestes appropriés à la convention du genre. Un artiste qui vient de chanter : « Viens, gentille dame ! » ne peut pas, quand la gentille dame arrive, passer du chant à la voix naturelle pour lui dire : « Vous êtes très jolie. » Il ne peut pas faire autre-

ment que de garder dans son débit des intonations qui rappellent le chant. Et de même pour le geste : le chant exige un certain nombre de gestes qui en facilitent rémission, par exemple les bras levés en l'air, la poitrine élargie, la tête renversée en arrière, le corps se soulevant sur la pointe des pieds, etc. Comment voulez-vous, tout à coup, sans dire gare, passer d'une convention à une autre? Le ténor est obligé (mais absolument obligé) de dire le dialogue en ténor, et le public, qui n'est jamais frappé que des dissonances au théâtre, goûte au contraire l'harmonie secrète qui s'établit dans l'opéra-comique entre la façon dent les couplets sont chantés et dont le dialogue est dit.

Il n'est averti de l'impertinence de cette diction que si elle est transportée par un ténor dans un genre d'où la musique soit exclue. Xous en avons fait l'épreuve, et une douloureuse épreuve, en 1868. C'était à la Porte-Saint- Martin, et l'on jouait une pièce nouvelle de George Sand et Paul Meurice qui avait pour titre Cad'to. Le rôle du jeune premier avait été confié à Roger, qu'un douloureux accident avait éloigné de la scène de TOpéra-Comique.

Que de fois, voyant Roger dans le sous-lieutenant de la Dame Blanche ou dans le mousquetaire des Mousquetaires de la reine, et plus tard dans le Prophète, ne nous étionsnous pas écriés : Quel admirable comédien que ce Roger î Comme il est gai ! Comme il est pathétique ! Aucun de nous n'avait pris garde qu'il était en effet pathétique et gai, mais en se conformant aux règles du genre qu'il pratiquait, en s 'harmonisant, en se fondant avec ce genre.

J'ai encore présent à la mémoire le souvenir de cette déplorable et inoubliable soirée. Ce fut un effondrement. Nous aimions tous Roger; nous l'admirions, et cette admiration s'avivait encore de la sympathie récente que lui conciliait un malheur imprévu. Il n'y eut pas dans la

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salit* un seul rire d'irrespectueuse moquerie ; nous étions tous consternés, navrés. On avait cette sensation horrible de quelqu'un qui est tombé à l'eau, qui s'y enfonce, «lui se noie sans qu'on puisse lui tendre la perche ni la main. X<>us étions tous oppresses; c'était une vraie souffrance.

Eh! bien, nous avons éprouvé quelque chose de pareil à écouter ce malheureux Capoul, fourvoyé, empêtré, se débattant à grands bras ronds dans la poésie de Catulle Mendès. Si nous avions eu le cœur de railler, il y aurait eu certes de quoi s'égayer à ses finales, poussées à l'instar des dernières notes d'une cavatine, à ces enguirlandements d'une voix factice qui semblait avoir été tout à coup abandonnée de l'orchestre qui devait la soutenir. L'acteur avait à s'écrier : Horreur ! et ce mot s'en allait avec des sonorités d'opéra-comique, se prolongeant sur une note amenuisée de flûte.

Le roi, c'était M. Antoine lui-même. Il est clair que M. Antoine préfère aux imaginations poétiques de M. Catulle Mendès les études naturalistes de ses copains ordinaires. Il a donné au roi de cette féerie shakespearienne (vous voyez que, moi aussi, je joue du Shakespeare ) les allures, le ton, les gestes et la voix des héros qu'il se plaît à représenter dans les pièces de M. Métenier et de ses amis. Il parle presque toujours de dos, parce que c'est, soi-disant, plus naturaliste. Il me semble pourtant qu'à tout prendre il soit tout aussi naturel de montrer le devant de sa personne que l'autre côté. Comme il a la voix faible, ou plutôt comme il n'a pas de voix du tout, on ne l'entend guère, qu'il parle face ou pile, et, quand on l'entend, ce sont des intonations d'un faubourien, qui étonnent dans le gosier d'un grand monarque.

Il y a un moment où, sachant qu'enfin sa femme va être

dévissée... pardon! ce sont les effets dn naturalisme ambiant... disons qu'elle va être escoffiée... Ah! décidément, j'ai marché un soir dans l'ombre de M. Antoine, je ne trouve plus que des expressions d'argot; tant il y a que la reine va être assassinée, et qu'il s'écrie : «: Enfin, je suis roi! » Non, vous n'imaginez pas le ton dont il nous a dit : Je suis roi.' Le gentilhomme Salis, au Chat-Noir, ne le dirait pas autrement.

Oh ! lui, dame ! ce n'était pas comme cet infortuné Capoul ! on a ri ouvertement : l'irrespectueuse blague a monté jusqu'à son trône. Peut-être est-ce aussi qu'on lui en voulait un peu. Il avait laissé échapper, lors de la première représentation de Germinie Lacer teux, un mot brutal, qui avait paru peu convenable. Ceux qu'il avait traités de gueux imbéciles avaient apporté une disposition secrète à ne lui rien pardonner.

Je ne parle pas évidemment pour nous, qui appartenons à la presse. Xous en avons tant vu de toutes les couleurs que rien ne nous touche plus, et que nous avons une magnanime et sereine indifférence pour tout ce qui sent le cabotin. Vous n'imaginez pas à quel point nous sommes insensibles à l'opinion que M. Antoine peut avoir de notre jugement. Xous le tenons pour un homme d'initiative, et cela nous suffit pour l'estimer et le soutenir. Mais, à l'avenir, il fera bien de ne plus jouer les rois du xvr siècle ; il excelle dans les ramollots du xixe, qu'il s'y tienne !

Il faut bien le dire : ce premier acte n'avait pas trop prévenu le public en faveur du nouveau drame. On s'est extasié dans la presse sur l'exquise poésie de M. Catulle Mendès. La vérité est que les vers ont été en général si mal dits que je n'en ai guère entendu que la moitié et que cette moitié même, il m'a fallu une peine infinie et toute l'habitude que j'ai du théâtre pour lui restituer son véri-

table sens. Il nie semblait que je lisais en anglais des vers français traduits en cette langue, et que, pour me les expliquer à moi-même, je me les retraduisais en français. Le second acte nous transporte dans un couvent où la reine fait, sous un nom supposé, une retraite de pénitence. Pourquoi n'y est-elle pas venue comme reine? On n'en sait rien. On ne sait jamais rien des mobiles qui poussent chaque personnage à faire ce qu'il fait.

Fiammette, c'est une Froufrou du xvie siècle. Elle ne connaît que son caprice et s'y abandonne en toute franchise, j'allais dire en toute inconscience. Pour elle, le bien et le mal n'existent pas ; il n'y a d'autre règle que sa fantaisie : elle est heureuse de vivre, d'aimer, de lire de beaux vers, de jouer du luth, de danser ; c'est une enfant, et une femme, et une flamme. Elle est dévote à ses heures, car elle peut aussi bien avoir un caprice pour Dieu.

Et dans ce couvent, où la supérieure seule connaît le secret de son vrai nom, elle s'amuse comme une évaporée, quelque peu perverse, à lire aux nonnes, ses compagnes, des sonnets amoureux de Pétrarque, à leur apprendre des pas de danse voluptueuse, à leur conter des histoires égrillardes. Peut-être Mlle Defresnes qui était chargée du rôle, n'a-t-elle pas ici donné à ce côté du rôle assez de gaminerie inconsciente; elle a eu trop l'air d'une matrone expérimentée qui donne à de petites filles des leçons de mœurs douteuses. Fiammette, c'est Froufrou ou Paulette à votre choix, mais plutôt Froufrou que Paulette.

Je n'ai pas besoin de vous dire que cette jeune fille qu'a rencontrée Danielo et dont il est devenu éperdument amoureux, c'est Fiammette, aujourd'hui nonne au couvent. La folle est ravie de l'aventure, et elle ouvre la fenêtre pour que le jeune homme, enjambant le balcon, pénètre dans la chambre et la trouve seule.

Et ce sont des extases ! et ce sont des ivresses ! tant et si bien que la reine n'y peut tenir; elle s'échappe du couvent et se sauve avec son amant dans une petite maison qu'elle possède en pleine forêt. Drôle de reine !

Et là, c'est un long duo d'amour î M. Catulle Mendès, qui est le dernier en date des poètes erotiques, a dans la peinture des expansions d'amour la touche brûlante et libertine de Properce ; je ne dis pas de son homonyme Catulle, qui est un grand poète. Un seul détail inquiète et gêne Fiammette. Son Danielo s'éveille parfois de son ivresse amoureuse pour prononcer des paroles de mort où il entremêle le nom de la reine. Elle soupçonne un secret qu'elle ne peut lui arracher. L'autre, en effet, a juré à Sforza une éternelle discrétion.

Le mot de l'énigme lui est révélé. Une bohémienne qui a pour amant un des conjurés, lui révèle la conspiration ourdie par Sforza, les noms des conjurés ; elle les nomme tous, sauf un, l'assassin, dont elle ne sait pas le nom, mais dont elle a vu le visage. Fiammette tire un rideau derrière lequel dort son amant épuisé de volupté ; la bohémienne pousse un cri : « C'est lui I »

Ah ! c'est lui ! Et si Fiammette profitait du sommeil de ce misérable pour le frapper du poignard avec lequel il devait l'assassiner ? Mais quoi î il est si joli garçon ! Et à la lueur du poignard brandi sur sa tête, il s'éveille : « Que je t'aime ! » soupire-t-il.

Elle s'émeut; après tout, il ne savait pas que c'était elle, la reine. Elle le soumet à une épreuve. Dans leurs longues causeries, son amant lui avait souvent répété qu'il avait, le 6 avril, un acte terrible à accomplir. Cet acte, dont il ne parlait qu'à mots couverts, c'était le meurtre de la reine.

— Sais-tu, lui dit-elle, que je t'ai trompé en te laissant croire que c'était aujourd'hui le 5. Xous sommes le (!.

— Le 6 î il faut que je parte.

Et il part, à moitié fou î

La reine sonne sa femme de chambre.

— Xous partons, lui dit-elle, nous rentrons à Bologne. Et comme la camériste s'étonne :

— Je vais, lui dit-elle paiement, me faire assassiner.

Il ne faut pas trop presser les choses ; elles paraîtraient d'une invraisemblance monstrueuse. Comment ce moine est-il tout ensemble et si amoureux et si fanatique ? Son fanatisme est un fanatisme à heure fixe. Comment la reine peut-elle ainsi se soustraire aux devoirs de son État, et pourquoi les conjurés ont-ils besoin de la supprimer, elle qui s'occupe si peu de son royaume ? Pourquoi...

Tes pourquoi, dit le dieu, n'en finiraient jamais.

C'est de la fantaisie shakespearienne, et voilà tout.

Au troisième acte, Fiammette est revenue dans son palais. Comme elle a en main tous les fils de la conspiration, elle a destitué, sans leur en rien dire, tous les hauts fonctionnaires qui avaient prêté la main au complot et elle a confié leurs postes de confiance à ses trois filles d'honneur, Viola, Yiolina, Violetta. X'était ce sacré Shakespeare, dont la grande ombre m'incommode, je dirais que nous nageons ici en pleine opérette. Fiammette fait arrêter les conspirateurs et leur donne pour juges, précisément les trois jeunes folles qui l'ont aidé à déjouer le complot. Elles condamnent les coupables à les épouser, ce qui paraît ennuyer beaucoup ces messieurs. A leur place, nous... car Catulle Hendès a toujours le talent de rassembler de jolies femmes autour de ses pièces. Ils font grise mine à leur bonheur, et cependant Fiammette a ordonné une belle fête; et l'on joue des instruments, et l'on danse, et l'on rit ; et voilà qu'au fond de la scène surgit un homme, qui cache un

poignard dans sa manche. Il se coule vers la reine, qui le guigne de l'œil tout en lui tournant le dos. Il s'approche, il lève l'arme, il va frapper ; elle se retourne en souriant ; c'est Fiammette. Il recule effaré, et le couteau tombe de sa main.

On s'empare de l'assassin ; la reine lui ménage un châtiment exemplaire, un châtiment du genre de la peine que ses filles d'honneur ont infligée aux complices de Sforza.

Ah ! çà, mais ce terrible Sforza, il y a longtemps que nous ne l'avons revu. Il a disparu comme un diable qu'à Guignol Polichinelle enfonce d'un coup de poing dans le quatorzième dessous, et qui attend son moment pour reparaître.

Le voilà, ce moment, Sforza va surgir.

Danielo avait fait des vœux au couvent des franciscains. Il relève donc de la justice ecclésiastique. Le cardinal-légat le réclame pour lui faire son procès.

Diantre ! voici une comédie badine qui tourne au mélodrame. Je vous avouerai tout bas que nous avons une peine infinie à être sérieusement enrayés. Toute cette histoire, à partir du premier acte, a été trop imprégnée d'amour et de gaieté pour que nous ne nous sentions pas l'envie de rire au nez de ce croquemitaine expédié par l'Inquisition. Il serait si simple de dire à la reine :

— Ma fille, voilà cent mille écus de rente et votre Danielo; nous avons besoin de votre trône; allez faire vos farces un peu plus loin.

Mais non ; nous faisons, comme on dit chez les Anglais, un saut dans le noir. Au cinquième acte, le roi... ah! il y a longtemps que nous ne l'avions vu, lui aussi, ce roi grotesque, ce roi de carreau, qui s'est tenu à l'écart tandis que sa femme roucoulait avec son amant, et tandis que les conjurés projetaient d'assassiner la belle en le mettant sur

le trône. Poésie à part, c'est un pas grand'chose que ce roi c'est un rien du tout, et j'ai quelque peine à excuser Shakespeare, qui fournit à d'aussi horribles magots un prétexte de vivre.

Le roi vient donc et dit à sa femme d'un air cauteleux :

— Voici deux papiers : l'un est la grâce de Danielo, signée du cardinal-légat; l'autre est un acte d'abdication qui n'attend que votre signature. Signez le dernier de ces papiers, je vous remets l'autre. Donnant, donnant.

Ce n'est pas pour dire, mais jamais roi trompé n'en a entendu d'aussi dures que celles qui tombent sur la tête de ce Sganarelle couronné. Il souffre tout en silence. Il a son plan. Fiammette, après avoir longuement exhalé son indignation, son mépris et sa colère, signe son abdication. Mais c'était un piège , un abominable piège. Tant qu'elle était reine, l'Inquisition ne pouvait rien sur elle. Une fois qu'elle est tombée du trône, on peut l'accuser d'hérésie ; et de fait, Sforza — ah ! la canaille ! la canaille ! — la fait arrêter comme atteinte et convaincue de professer la doctrine de Luther.

Oui, canaille ; car c'est d'une infamie parfaitement inutile. Cette pauvre petite linotte de Froufrou, je veux dire de Fiammette, on n'a nul besoin de la poursuivre ainsi à outrance. Xous ne voyons pas ombre de nécessité à ce qu'elle meure. On ne nous intéresse point aux causes qui vont la supprimer. Ce dénouement nous paraît ressembler à celui du Guignol, quand le diable, à la fin du spectacle, rafle tous les acteurs et les emporte en enfer. Le chat qui rêve sur le bord du théâtre semble se demander : à quoi bon?

À quoi bon traîner Fiammette devant le Saint- Office ? La voilà condamnée à mort. Allons donc ! A mort ! Est-ce que c'est possible? Elle, s'être éprise de la doctrine de

Luther ! Passe encore si Luther était un beau cavalier, qui eût écrit d'aimables sonnets I Décidément, tout cela se passe, non plus dans le bleu, mais dans le noir ! Je n'en crois pas un mot : je ne suis pas touché.

Hélas! oui, elle est condamnée; et ses caméristes lui enlèvent de la tête cette couronne qu'elle n'a plus le droit de porter. Elle la regarde, elle en détache les diamants et les distribue aux pauvres ; et il y a là une quinzaine de vers exquis, que Mlle Defresnes a dits à ravir et qui ont enlevé la salle.

C'est fini de rire. Fiammette demande un prêtre. Vous pensez bien que c'est Jocelyn qui va recevoir la confession de Laurence. Danielo arrive sous le capuchon du moine. Fiammette, qui ne le reconnaît point, n'avoue qu'un péché, et un péché dont elle ne saurait se repentir : c'est d'avoir trop aimé un homme, le seul qu'elle ait aimé, et dont l'image la suivra jusque par delà la mort.

Tout cela est bel et bien ! Mais Danielo veut qu'elle s'accuse d'un crime qu'elle a commis...

Quel crime ? Elle est stupéfaite, effarée.

Il faut dire que nous aussi, nous avons parfaitement oublié ce crime. Il s'agit du frère de Danielo, que Fiammette aurait fait enlever et assassiner après. Le frère, nous nous y sommes si peu intéressés ! Toute cette histoire de jeune homme emporté dans la tanière d'une reine débauchée nous a paru si saugrenue au premier acte et il en a été si peu question aux actes suivants ! Nous tressaillons de surprise quand Danielo y revient à l'issue de cette confession! Quoi! ce n'est que cela qui le chagrinait, qui l'arrêtait de lui dire : Je t'aime encore !

Fiammette jure ses grands dieux qu'elle n"a jamais rien fait de pareil, qu'elle ne connaît pas plus le frère de Danielo que nous ne le connaissons nous-mêmes :

— C'est différent ! s'écrie alors le moine relevant son capuchon. Je t'adore toujours... ange pur, ange radieux! Et ils s'embrassent, et ils s'enlacent. Ah! s'il y avait de la musique !

Sforza et les juges arrivent ; on lit la sentence et, pour le dire en passant, l'acteur qui la lit est peut-être le seul dans cette soirée dont on ait entendu toutes les paroles, sans en perdre une syllabe. Danielo se rapproche insensiblement de la hache du bourreau, la saisit, la fait tournoyer et en frappe Sforza, qui ne s'y attendait guère. Mais c'est bien fait, il a été trop bêtement scélérat. Danielo, et c'est ce qu'il voulait, mourra avec Fiammette, et la fort gentille reine, dans un couplet délicieux, fait de main d'ouvrier, prie le bourreau de trancher d'un même coup leurs deuxtêtes, unies dans un dernier baiser.

Tel est ce drame, qui a laissé très indécis le public de cette première et unique représentation. Je ne me rends pas très bien compte de ce qu'il eût donné avec une interprétation moins imparfaite. Les vers que j'ai saisis à la volée m'ont paru dignes du poète qui les a écrits. Mais il est trop malaisé de goûter la poésie à travers les défauts d'une diction qui n'est pas nette.

•21 janvier 1889.

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