LE PASSANT
Le Passant, de M. François Coppée, a enchanté le public.
Ce n'est pas, à proprement parler, une pièce de théâtre. C'est un duo d'amour, une fantaisie lyrique, comme die l'affiche, quelque chose comme la Nuit d'octobre, de Musset, qu'on a portée à la scène en ces derniers temps. Il ne serait peut-être pas bon d'encourager ces tentatives, si elles devenaient trop nombreuses. Car enfin, le théâtre a ses lois particulières, et si l'on vient dans une salle de spectacle, ce n'est pas uniquement pour entendre de beaux vers bien dits.
Une élégie d'André Chénier se ht au coin du feu, ou l'été, à l'ombre d'un arbre; je me la figure mal éclairée de la lumière crue de la rampe. Mais enfin, le succès justifie tout. Le public de la Comédie-Française a écouté avec transport la Nuit d'octobre; celui de l'Odéon n'a pas fait au Passant un accueil moins vif. C'était comme un mélange d'étonnement et d'admiration.
Cette saynète à deux personnages me paraît être, autant qu'on en peut juger à une première audition et dans une chaude atmosphère d'enthousiasme, un petit chef-d'œuvre de grâce poétique et tendre. Un peu trop d'oiseaux jaseurs peut-être, de prés verts et de ciel bleu; c'est le péché mignon des néo-parnassiens. Mais la langue de M. Coppée néraleinent nette et ferme ; son vers est d'une élégance exquise. Le tout rappelle les bijoux de la Renaissance, dont le travail est si précieux et si fini, et où l'on sent le faire puissant et large d'un véritable artiste.
L'idée première est, au fond, assez banale. Sylvia, la courtisane vénitienne, s'ennuie; elle voudrait aimer : elle aspire à l'amour jeune et pur, et rêve aux étoiles, un soir où la brise est chaude et parfumée. Arrive un jeune homme, beau, bien fait, joueur de guitare, qui passe en chantant, et jette sur un banc du jardin son manteau, pour y dormir la nuit.
Sylvia le voit, l'interroge, se sent mordue au cœur d'une passion nouvelle : puis elle s'attendrit, en contemplant ce front pur et ce visage candide. Elle l'invite à fuir, et lui montrant son chemin : c Repartez, lui dit-elle, allez du côté de l'aurore. » Le chanteur reprend sa guitare, son manteau et sa chanson, et s'en va, tandis que la belle courtisane le regarde s'éloigner lentement, et la pièce s'évapore au lieu de se terminer.
Ce n'est qu'un rêve, mais un rêve charmant : des ombres idéales qui glissent dans les poétiques régions du bleu. Les deux personnages de cette fantaisie étaient représentés par M"6 Sarah Bernhardt et Mlle Agar. M1,e Sarah Bernhardt rappelait, par son costume, le chanteur florentin du sculpteur Dubois. Il y a, malheureusement, dans sa personne, des détails qui ne lui rendent pas le vêtement masculin trop favorable. Mais avec quel charme délicat et tendre
n'a-t-elle pas dit ces vers délicieux ! Un peu précieuse peutêtre par endroit, et cette préciosité même était en harmonie avec la couleur du rôle. Elle a été fêtée, rappelée, acclamée par un public ravi.
Mllc Agar porte un peu de la solennité tragique dans cette œuvre, toute moderne de souffle et d'allures. Elle est plutôt l'antique Phèdre que la belle Impéria. C'est un tort, et, pourtant, quel relief elle a donné à certains vers! avec quelle nonchalante mélancolie elle a laissé tomber ses regrets ! avec quel âpre désespoir elle a jeté ses imprécations ! Cette première représentation n'a été, d'un bout à l'autre, qu'un triomphe. Elle marquera dans l'histoire de l'Odéon, qui vient de révéler un poète à la foule.
18 janvier 1869.
SEVERO TQRELLI
Je ne connais guère au théâtre d'exposition plus claire, plus pittoresque, plus saisissante que celle qui ouvre le Severo ToreJli de M. Coppée.
Le rideau se lève sur un décor qui représente une place publique de Pise. Quelques jeunes gens formant un groupe animé et causant à voix basse nous apprennent par leur conversation que Pise gémit sous le joug ; Florence lui a imposé pour maître un dur condottiere, Barnabo Spinola, qui est à la fois le plus cruel et le plus débauché des tyrans. Voilà vingt ans qu'il gouverne, et jamais son insolence ni sa cruauté ne se sont relâchées. Pise frémit dans l'attente d'un vengeur.
Ce vengeur, tout le peuple l'a déjà désigné d'un doigt mystérieux : c'est le jeune Severo Torelli, le fils du vieux patriote Gian-Batista Torelli. D'où vient que Pise a mis tant d'espérance sur une si jeune tête ?
Il y a vingt ans de cela, Barnabo Spinola venait de prendre en main le gouvernement de Pise; une révolte avait éclaté. Batista Torelli et deux autres de ses amis étaient les chefs de la conjuration. Ils avaient été pris et condamnés à mort. Tous trois avaient été amenés sur l'échafaud ; l'exécuteur fit tomber deux têtes ; mais, quand vint le tour de Batista Torelli et qu'il eut posé la sienne
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sur le billot, le tyran leva la main pour arrêter la hache :
— Je fais grâce, dit-il.
Sous le coup inattendu de cette grâce compromettante, Batista Torelli avait rougi ; il s'était relevé fièrement; et se tournant vers le podestat :
Barnabo Spinola, j'accepte ta clémence... Mais on ne dira pas qu'un Torelli t'ait dû Ce bienfait infamant sans te l'avoir rendu. Je te fais grâce aussi : contre toi, je désarme. De mon côté sois donc, désormais, sans alarme ; Mais, seul, par ce serment, je me lie aujourd'hui, Et, s'il me naît un fils, tyran, prends garde à lui !
Ce fils est né quelque temps après. Le peuple de Pise, qui avait entendu la menace du père, a regardé avec une piété superstitieuse grandir ce jeune homme, que Dieu semble avoir marqué pour être son libérateur.
Voilà qu'il a vingt ans aujourd'hui ; il est beau, il est généreux, il est brave. Tous les yeux sont fixés sur lui. Ses compagnons, plus âgés, et qui ne sont ni moins vaillants ni moins riches, s'inclinent devant cette jeune popularité. Ils sentent que cet adolescent, au front de qui la légende a mis une auréole, est seul capable d'enlever le peuple à un moment donné : ils le reconnaissent pour chef; c'est à lui qu'ils réservent l'honneur de frapper le tyran et d'appeler les Pisans aux armes.
En même temps que le poète nous met au courant de ces détails, au moyen d'un récit qui est fait de main de maître et digne de l'antique tragédie, il étale sous nos -yeux le tableau curieux d'une ville italienne à la fin du xvé siècle. Xous voyons arriver Barnabo Spinola, suivi de ses estafiers, qui font ranger la canaille. Il vient acheter une épée ou une dague chez un jeune ciseleur, Sandrino, qui s'est révélé grand artiste. Car il affecte les goûts artis-
tiques et fastueux des Médicis. Le jeuue ouvrier refuse de rieu lui vendre, et le tyran se mord la lèvre. Il est accompagné de la belle Portia, sa maîtresse, qui, avec beaucoup de bonne grâpe, sauve Sandrino de la colère du podestat, tandis que les jeunes gens amis de Severo rient tout bas de la déconvenue de Barnabo. Toute cette scène est d'une animation charmante; on se sent transporté en plein moyen âge.
Ce tableau a son pendant; nous voyons arriver, tout vêtu de noir, le visage morne, un fantôme de vieillard, que tout le monde regarde avec un respect mêlé de compassion : c'est le vieux Batista. Depuis le jour où il a fait le serment de ne plus rien tenter contre la tyrannie, il s'est enfermé avec sa femme, la noble Pia Torelli, dans son palais désert. Il y vit seul, tout entier à son chagrin, attendant le jour où son fils lui dira : « Père, l'heure est venue. » Ses discours sont graves, sa parole triste, et les jeunes gens qui l'écoutent croient entendre une voix d'outre-tombe.
Mais ils sont prêts : un incident, qu'ils n'avaient pas prévu, précipite leurs résolutions : le roi de France, Charles YIII, vient d'entrer en Italie. Il va mettre la main sur Florence. Le moment est donc opportun pour secouer le joug des Florentins et se débarrasser du podestat nommé par eux.
Tous quatre se laissent emporter à ce beau rêve de la liberté reconquise et de la patrie délivrée. C'est Severo qui frappera le premier; la chose est entendue. Mais il est couvenu aussi que chacun des trois autres, si Severo succombe dans l'entreprise, la reprendra à son compte. Ils se lient par un serment solennel, prononcé sur leurs épées. Mais ce serment ne suffit pas. Ils en imaginent un autre plus redoutable. Un moine passe, qui porte le Saint-Sacrement. Ils l'abordent, et lui demandent de découvrir l'hostie
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sacrée, afin qu'ils puissent prêter sur Dieu même le serment d'accomplir leur projet.
Ce projet, ils ne l'ont pas dévoilé au moine. Mais ce moine est, lui aussi, un patriote; il les a devinés; il leur présente l'hostie, et tons les quatre, l'épée étendue, jurent en silence.
La scène est d'une tournure superbe ; elle achève de la façon la plus grandiose et la plus pathétique un acte qui est plein de mouvement.
L'exposition n'est pas terminée cependant ; car nous ne savons jusqu'à présent qu'une chose, c'est que Severo doit tuer le tyran et délivrer Pise. Mais il n'y a pas encore là de sujet de drame bien défini. Il nous faut donc attendre le second acte.
Ce second acte nous transporte chez le vieux Batista.
Il s'ouvre par une scène entre Batista et sa femme, où tous deux s'entretiennent des misères de la patrie, de l'affection tendre qu'ils portent à leur fils Severo. Elle est admirable, cette scène, d'une gravité et d'une onction incomparables. Je regrette de n'avoir pas encore reçu la brochure; car j'en aurais voulu détacher quelques extraits. Il m'a semblé que jamais M. Coppée n'avait encore parlé une langue plus vigoureuse et plus sonore. Ce n'est plus ce ton de mélancolie mièvre que l'on retrouve trop souvent dans sa poésie : c'est une tristesse grave et forte, avec des éclats d" indignation superbe.
Severo arrive ; il est tout frémissant du projet conçu ; et, quand il se trouve seul avec son père, il lui dit simplement :
— Mon père, l'heure est venue : je vais remplir votre serment.
La nouvelle n'étonne point le vieillard; il s'y attendait. Il l'accueille avec un attendrissement stoïque. Mais il ne saurait admettre que sa femme, la noble et grande Pia, soit
tenue eu dehors de ce secret. X'a-t-elle pas été la compagne
de sa vie ? Xe s'est-elle pas associée à toutes ses douleurs et à toutes ses espérances ?
Il la fait revenir :
— Voici ta mère, dit-il à son fils.
Tu lui dois ton secret ; elle serait jalouse. Et pour le grand péril où tu vas t'exposer. Ma bénédiction ne vaut pas son baiser.
dernier vers a soulevé dans toute la salle une longue acclamation. C'est qu'il est vraiment beau et digne de Corneille même. Je ne cesse de le répéter, et vous voyez comme j'ai raison : de toutes les formes de l'art, il n'y en a pas de plus belle, de plus héroïque, de plus émouvante que celle du drame historique ou de la tragédie : c'est tout un. Et quelle force le vers prête aux grands sentiments :
Ma bénédiction ne vaut pas son baiser.
Dites cela en prose ; le public restera froid. Mais la pensée se ramasse dans un alexandrin et fait balle. Le vers ! le vers ! il n'y a que cela au théâtre, au moins pour le drame. Il est trop évident qu'il faut que le vers étincelle et flamboie. Xous ne voudrions plus du vers de Carnpistron : mais le vers de Hugo, mais le vers de Coppée, mais le vers des maîtres ouvriers de ce temps, il n'y a pas à dire, c'est un charme pour l'imagination et un régal pour l'oreille.
Severo, au moment que son père l'y autorise, ne voit nul inconvénient à faire part de son dessein à sa mère. Nous autres, spectateurs, nous éprouvons quelque inquiétude. A la scène précédente, comme le vieux Torelli, parlant à sa femme de Severo, lui a dit d'une voix affectueuse : notre fils.' donna Pia a repris à part notre fils! avec une intona-
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tion amère et désolée qui nous a avertis qu'il y avait là quelque secret ténébreux et terrible.
Ce secret, il va nous être découvert.
Quand Se ver o, sur Tordre de son père, a dit à sa mère que son projet était de tuer Barnabo Spinola, elle recule d'horreur et se couvre la figure de ses mains :
— Ah! jamais! s'écrie-t-elle épouvantée, non, pas cela, c'est trop...
Elle demande à rester seule avec son fils, et là elle lui révèle l'affreuse vérité. Il ne doit pas tuer le podestat :
Parce que tu n'es pas le fils de Torelli...
Et que... sans en mourir, faut-il que je le di>e,
Ton père est Spinola, le gouverneur de Pise !
Voilà l'horrible aveu ! Comment cela a-t-il pu se faire ? Et donna Pia, dans un récit qui est une merveille d'exécution, raconte qu'elle a, par le sacrifice de son honneur, racheté la vie de son mari condamné à mort. Depuis lors, elle s'est tue : elle n'avait jamais pensé que cette abominable tyrannie durerait vingt ans encore, et que son fils, quand il aurait atteint l'âge d'homme, trouverait encore au palais ducal le bandit dont il était né, Barnabo Spinola.
Vous comprenez l'étonnement, l'effroi, le désespoir du malheureux jeune homme. 11 est en proie aux agitations d'esprit les plus violentes et les plus tumultueuses. Il ne peut se tenir d'exprimer son dégoût pour le père qu'on vient de lui révéler ; il s'aperçoit de tout ce que ces indignations ont de cruel pour sa mère, et il s'en excuse, et il lui demande pardon, et il revient bientôt à sa colère, à ses imprécations, qui se fondent de nouveau en effusions de tendresse.
C'est une scène éblouissante : Severo, dans un mouvement de fureur lyrique, s'adresse à tous les portraits d'an-
cêtres qui ornent le salon du palais. Il leur demande pardon, pardon d'avoir usurpé leur nom et leur confiance. Il voudrait, devant eux, rejeter tout ce sang qui coule dans ses veines et qui n'est pas le leur.
Et sa mère l'écoute, haletante, hagarde : elle s'humilie, elle l'entoure de ses bras, elle le supplie : et lui, que fera-t-il ? Tuer le tyran, c'est un parricide. Mais, renoncer à son projet, c'est trahir ses compagnons d'armes, la patrie, la li- : c'est faillir à son serment, et quel serment ! prêté sur L'hostie même.
On ne respirait pas dans la salle : c'était une émotion puissante, qui tordait le cœur, et s'échappait par intervalles en furieux applaudissements. Je ne crois pas de ma vie avoir vu un succès pareil à celui qu'ont emporté ces deux premiers actes, et, j'ose le dire, un succès mieux mérité. Le pathétique y est du premier coup porté à son comble, et ce que la situation a d'émouvant est rendu plus terrible encore par la grandeur de la poésie, par la merveilleuse sonorité du vers.
Ce fut après ce second acte un triomphe pour l'œuvre. On se répandait en exclamations et en louanges dans les couloirs ; tous les amis de Coppée, et il en compte beaucoup, exprimaient leur ravissement avec une sincérité et une chaleur qui faisaient plaisir à voir. Nous étions sous le charme.
Et cependant, moi, qui aime le théâtre pour lui-même, je ne pouvais m'empêcher de me demander tout bas comment le poète, en partant de cette donnée, trouverait moyen d'emplir les trois actes qui allaient suivre.
Ou étaient les scènes à faire ?
J'en voyais une très clairement : c'était celle de Severo avec le podestat, son vrai père ; mais, comme celle-là ne pouvait se terminer que par un coup de poignard ou par une renonciation définitive au projet d'assassinat, c'était une
scène de dénouement, celle du cinquième acte. Il n'y fallait pas songer pour combler ce vide béant du troisième acte et surtout du quatrième. On sait que, dans les pièces en cinq actes, le quatrième est celui sur lequel porte généralement tout l'effort du drame.
Il ne pouvait plus y avoir de scène entre le fils et la mère : tous deux s'étaient expliqués ; ils n'avaient plus rien à se dire. Impossible d'en imaginer une entre Severo et le vieux Batista Torelli : il était trop clair qu'on ne pouvait lç mettre au courant de la situation. Les deux interlocuteurs auraient été, dès le premier mot, condamnés au silence.
Eh ! bien, alors ?
Je songeais vaguement, à part moi, que la mère irait peut-être trouver le tyran, mais je ne pouvais m'arrêter à cette idée : les deux personnages se seraient trouvés l'un et l'autre dans une situation si fausse ! Ils auraient eu si peu de choses à se dire ! Coppée ne devait pas avoir tourné de ce côté-là.
Qu'avait-il pu imaginer ?
La donnée, telle qu'elle était présentée, ne comportait qu'un monologue : vaut-il mieux être parricide ou traître à son serment ?
Une fois les raisons bien déduites, il ne restait plus que la scène du dénouement à faire, celle de Severo avec son vrai père selon la nature.
Mais un monologue n'emplit pas deux actes.
Je n'étais donc pas, au milieu de l'enthousiasme général, sans inquiétude.
Le troisième acte encore ne m'inquiétait pas. Il est de règle (et la règle ici ressort de la nature même des choses) que l'on peut, dans une pièce en cinq actes, occuper un troisième acte avec des épisodes, qui se rattachent à l'action d'une façon plus ou moins directe. Si ces épisodes sont in-
génieux, s'ils parlent à l'imagination, s'ils font mieux connaître les héros, il n'en faut pas davantage au spectateur.
Disons-le tout de suite : le troisième acte de Severo Torelli est charmant. L'action n'y fait point de pas décisif : mais peu importe ; le héros s'y fait voir sous un jour qui nous le rend plus intéressant encore.
Il se compose de deux épisodes.
Vne main inconnue a, pendant la nuit, écrit des injures et des menaces de mort contre le podestat sous les lions de marbre, qui symbolisent aux yeux des Pisans la domination florentine. Spinola veut connaître le nom de lïnsolent; comme il y a dix lions, il a fait saisir dix otages, qui seront tous exécutés le soir même, si le coupable ne se découvre pas lui-même.
Severo voir là un moyen de sortir de l'impasse où il se trouve acculé. Depuis douze heures, il n'a cessé de s'interroger, sans trouver à son cas une solution qui le satisfasse. Celle que lui offre le hasard le délivre de tout embarras. Il se déclarera ; il sera exécuté et ne trahira ni ses amis ni son serment.
Il s'avance vers le tyran :
— C'est moi, dit-il, qui ai sur le marbre des lions de Florence écrit les insultes que vous y avez lues. Conduisezmoi à la mort.
Ses amis admirent ce trait de générosité, dont ils ne pénètrent pas le secret motif, et la foule pousse un long murmure de douleur.
Mais le podestat donne ordre à ses estafiers de s'écarter, et prenant le jeune homme à part :
— Ce n'est pas vous, lui dit-il, non, ce n'est pas vous qui êtes le vrai coupable.
Nous attendions la suite avec une extrême émotion : est-ce que le podestat savait le secret redoutable ?
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Oui, il en était instruit.
Et son discours, d'une hauteur et d'une brutalité inexprimables, se termine par ces mots :
— Taisez-vous ; car je puis d'un seul mot déshonorer trois personnes.
Et il quitte le jeune homme, qui tombe sur un banc accablé de douleur et de honte.
C'est là que vient le chercher le second épisode qui doit achever d'emplir le troisième acte.
Nous avions vu au premier acte la belle Portia, la maîtresse du podestat, regarder avec intérêt ce jeune homme, tâcher d'attirer son attention, sans y parvenir, se plaindre de son indifférence; nous en avions conclu qu'elle était amoureuse de lui, et que c'était là un ressort d'action dont le poète se réservait d'user plus tard.
Le moment est arrivé.
Severo est resté seul, sur son banc, ruminant, comme Hamlet, son éternel monologue :
Voilà la question ; voilà l'alternative,
sans en pouvoir sortir. Il est dix heures du soir ; les étoiles brillent aux cieux et des airs de lointaines sérénades se mêlent aux parfums de la nuit. Une femme voilée se glisse en tremblant près du jeune homme. C'est Portia.
La scène est osée ; car cette femme qui vient le soir provoquer d'amour, un jeune homme assis sur un banc de place publique pouvait prêter à des rapprochements fâcheux et même ridicules. Si je puis dire franchement mon avis au poète, j'estime que la scène, telle qu'il l'a écrite, est brusque et qu'elle eût gagné à être amenée de plus loin et conduite avec plus de discrétion. Mais, une fois ces réserves faites, elle est d'une galanterie passionnée, qui rappelle les beaux vers du Passant; elle a plu extrêmement au public, encore
que Mlie Barety l'ait dite avec une sécheresse et une froideur tout a fait malencontreuses.
Severo se laisse gagner à ces protestations de tendresse ; il se dit qu'au moins il ne mourra pas sans un baiser d'amour. Il prie la femme d'écarter le voile qui la dérobe à ses yeux. Il le relève, et recule effrayé. C'est Portia.
Injuste Dieu! sais-tu quelle est ma destinée'? Pise met dans ma main le fer du justicier. C'est un père qu'il faut frapper de cet acier... Je rencontre une femme en ma route funeste. Elle m'aime et me tend son baiser : c'est l'inceste.
Voua voyez que ce troisième acte laisse les choses en l'état où elles se trouvaient au second, ce qui est un défaut ; mais il est encore animé, varié, brillant. On n'a pas eu le loisir de s'apercevoir que l'on avait piétiné sur place.
Mais diantre ! nous voici au quatrième.
Qu'est-ce que le poète a bien pu fourrer dans ce quatrième acte? Pour moi, je ne puis le soupçonner. Il n'y a rien, mais rien du tout, à y mettre.
Aussi n'y a-t-il rien mis.
Xous revoilà au palais Torelli. Severo s'y répand encore en lamentations sur son incertitude. Mais, ce monologue, il l'a déjà fait et refait ; il ne peut plus trouver une raison nouvelle ni pour ni contre. Il ressemble à Fane de Buridan, placé entre deux bottes de foin.
Sa mère arrive ; mais, je l'ai déjà fait remarquer, il n'a plus rien à dire à sa mère ; aussi recommencent-ils tous deux la scène du second acte, elle lui disant : Ne tue pas ton père; lui répondant : J'ai juré sur l'hostie. Ce débat ne peut plus nous passionner, puisque de part et d'autre on a épuisé les raisons qui poussent dans l'un ou dans l'antre sens. Severo se trouve également en présence de son père. Mais il est obligé au silence envers lui. Ce ne sont
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donc, durant ce quatrième acte, que répétitions et recommencements.
Une scène seule est nouvelle, parce qu'elle apporte au héros une nouvelle raison d'agir.
Vous vous rappelez ce jeune Sandrino, qui fabrique des poignarda, des épées et des dagues pour les riches seigneurs de Pise. Au premier acte, Severo, pour le récompenser d'avoir bravement tenu tête au tyran, lui a fait don d'une belle chaîne d'or. Sandrino veut, en forme de remerciement, lui offrir un ouvrage de sa main. C'est un poignard. Severo en regarde curieusement la poignée :
Mais, Sandrino, quelle est cette tête énergique, Cet homme à l'œil austère, au front bas et tragique, Dont le col est drapé du vêtement romain, Et que, sur la poignée, a ciselé ta main ?
Et Sandrino répond :
Excellence, j'ai cru vous plaire... Car c'est l'homme Que Pise jusqu'ici put envier à Rome ; Mais nous voyons en vous revivre ces vertus. C'est le grand meurtrier de César, c'est Brut us.
Brutus ! A ce nom , Severo tressaille. Est-ce un avertissement d'en haut ? Ses hésitations cessent : As-tu donc, dit-il à l'un des conjurés,
— As-tu donc encor des soupçons, Kenzo ? Je n'attendais que ce poignard ; marchons !
On jugera peut-être que cet incident n'est pas un mobile d'action assez puissant pour lancer à l'accomplissement d'un tel projet une âme aussi irrésolue. Mais cet incident s'ajoute à quelques autres, qui ont déjà incliné l'âme de cet Hamlet italien vers le meurtre. Il est comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Le grand reproche que je lui fais, c'est qu'il compose à
lui tout seul tout l'intérêt du quatrième acte. Autant vaudrait dire que le quatrième acte n'existe pas. Et , de fait, ou pourrait le supprimer sans rien retrancher à l'œuvre. Pour moi, si j'étais Goppée, je n'hésiterais pas : je souderais, d'une façon quelconque, la scène de l'armurier Sandrino à celle qui termine à présent le troisième acte, et je passerais tout de suite au cinquième. Le drame y gagnerait sans nul doute en intérêt et en rapidité.
Pour que la scène qui doit conclure l'œuvre, celle de Severo avec le podestat, fût possible, il fallait trouver un moyen de les mettre en présence l'un de l'autre, le fils étant armé, et le père sans estafiers autour de lui, sans armes même et sans défense. Autremeut, la scène se résumait en un coup de poignard, et le poète avait besoin que tous deux s'expliquassent avant que le dernier coup fût porté.
Ce moyen n'était pas commode à trouver.
Celui qu'a imaginé Coppée choque quelque peu la vraisemblance ; mais je ne m'attarde jamais à ces critiques de détail, qui me paraissent des plus vaines dans une œuvre dramatique de grande portée.
L'action exige que les deux héros de la pièce se disent devant le public les choses qu'ils ont à se dire. Il m'importe assez peu comment l'auteur les amènera en face l'un de l'autre. Il vaut mieux sans doute qu'il le fasse adroitement; mais les critiques qui portent sur ces points de détail sont puériles.
Le podestat est donc venu faire ses dévotions dans une chapelle de la crypte d'une église. Il y est venu sans garde du corps ; il a remis au prêtre son épée et sa dague, comme c'est l'usage lorsqu'on entre au saint lieu. Le prêtre a fait cacher Severo dans un coin sombre et s'est retiré. Tout cela, je l'avoue, n'est pas trop vraisemblable. Mais qu'importe ! Voilà le père et le fils en présence, l'un armé,
l'autre sans armes, et forcé de l'entendre jusqu'au bout.
Ils vont s'expliquer. C'est la scène à faire.
Eh ! bien, elle est encore très belle, cette scène, et le poète a ressaisi d'une main puissante son public, dont l'attention avait flotté incertaine et déçue durant tout le quatrième acte.
Severo a imaginé de dire au tyran ;
— Je ne puis vous tuer, puisque vous êtes mon père. Je vous laisse donc la vie, mais à une condition, c'est que vous me livrerez les clefs de la citadelle, que vous me permettrez de rendre ainsi la liberté à Pise et de sauver mon honneur engagé en cette affaire. Vous fuirez, vous irez où il vous plaira. Je serai quitte envers mes amis et mon serment, et je n'aurai pas sur la conscience le remords d'un parricide.
spinola peut être un tyran cruel et voluptueux : c'est un soldat. Il rejette bien loin ces propositions infamantes. Il montre une hauteur d'attitude et une fermeté de langage qui nous le rendent presque sympathique. Au fond, c'est lui qui a raison contre son fils. Il le brave, il le provoque, il l'insulte ; il a le beau rôle ; car il est sans armes en face d'un assassin, qui tourmente son poignard, mais qui n'ose s'en servir.
Il se réfugie enfin vers l'autel et debout, flamboyant, l'œil attaché sur Severo :
Sur cet autel où Dieu sacrifia son fils,
Si tu l'oses, toi, fils, viens égorger ton père !
Frappe au cœur, et mon spectre, enfant de l'adultère,
Te poursuivra partout dans son sanglant linceul.
Severo, ainsi poussé à bout, s'élance sur lui le poignard levé :
Eh ! bien, soyons damnés tous deux !
Mais alors — et c'est un coup de théâtre dont l'effet a
été d'autant plus grand le premier soir qu'il était plus inattendu — on voit sortir de derrière la châsse de la sainte, donna Pia elle-même, que personne ne savait là : elle bondit jusqu'à Barnabo, et lui enfonce elle-même dans le cœur une arme qu'elle tenait à la main.
C'est elle qui avait été la victime ; c'est elle qui a infligé le châtiment. Il ne lui reste plus qu'à mourir. Elle tourne contre sa poitrine le poignard dont elle vient de tuer Barnabo, et tombe mourante aux pieds de Severo. Et comme les conjurés viennent d'entrer, demandant si le meurtre est accompli : Oui, dit-elle, par moi.
Pise est libre aujourd'hui.
Mon fils allait frapper : je l'ai fait avant lui. Le despote a péri de la main d'une femme, Car je ne voulais pas que l'enfant de mon âme, Qui sortit de mon être et quallaita mon sein, Se souillât de ce meurtre et fût un assassin.
Et elle meurt, le doigt sur la bouche, recommandant à son fils le silence sur toute cette horrible aventure.
Ce dernier acte, qui est encore d'une fière allure et qui termine le drame par un coup de théâtre inattendu et pathétique, ranima l'enthousiasme qui s'était affaissé pendant les deux actes précédents et le nom de l'heureux auteur fut salué de longues acclamations.
Je suis retourné voir la pièce samedi, à la cinquième représentation, afin de m'assurer si les publics suivants sentiraient et jugeraient comme nous. Il m'a paru que les impressions n'avaient pas sensiblement changé d'un soir à l'autre. Le quatrième acte m'a cependant paru moins long ; mais peut-être le poète a-t-il fait quelques coupures. A cette seconde audition plus encore qu'à la première, j'ai été séduit par la solidité, la magnificence et l'harmonie du vers. Coppée manie en maître l'alexandrin tragique ; quelques né-
gligences ont çà et là trahi la main de l'ouvrier, mais elles sont si faciles à corriger, et puis cette critique du détail est si inutile, dans une œuvre où les beautés abondent ! Xon, ma critique serait, si je voulais chicaner le triomphateur, plus haute et porterait plus loin.
Coppée a merveilleusement exposé un sujet dramatique ; il L'a dénoué avec une grandeur rare. Il n'a pas écrit un drame. Non, le drame n'y est pas. Il me répondra qu'il a voulu, comme Shakespeare dans Hamlet, peindre les incertitudes d'une âme faible, qui a accepté un devoir trop lourd pour elle, et qui se laisse peu à peu traîner à l'action devant laquelle il a longtemps hésité. Mais il ne nous a pas intéressés à ces hésitations. Xous ne comprenons qu'à demi les angoisses venues d'un pareil motif. Ce podestat est-il si vraiment son père que cela ? L'accident auquel Severo doit sa naissance peut-il l'empêcher de haïr et de tuer le tyran ?
Je vous avoue que si donna Pia prenait un poignard, le mettait aux mains du jeune homme, et lui disait tout bas : « J'ai été déshonorée, tu es son fils, venge-moi », ma foi, je serais presque tenté de lui donner raison.
C'est peut-être cette arrière-pensée, demeurée obscure dans tous les esprits, qui nous a gâté les monologues de Severo. Xous compatissons à Hamlet, à qui le cœur et la main défaillent au moment de faire justice. Il lui faut tuer sa mère. Mais Barnabe Spinola ! Xous dirions volontiers : Poignardez-le tout de suite, et n'en parlons plus.
La pièce a été admirablement jouée le premier soir, et mieux encore, à mon avis, le cinquième. Tout était plus harmonieux, plus fondu.
Severo Torelli est joué par un jeune homme de dix-huit ans ! C'est le fils d'Albert Lambert, et il se nomme Albert Lambert comme son père. Il vient à peine de quitter le Conservatoire ; sa voix n'est pas encore bien assurée ; elle
ne sort pas son plein, comme on dit. Mais qu'elle a l'accent pénétrant et tendre dans les passages Toiles ! Qu'il a mis d'ardeur et de rage juvénile dans tout ce rôle ! C'est Maubant, sans doute, que l'on eût choisi pour le jouer à la Comédie-Française ! Quand, après l'aveu de sa mère, il a dit que son être tout entier lui inspirait du dégoût, et que son corps lui faisait honte (le vers est beau, mais je ne me rappelle pas le texte exact) un frisson a couru toute la salle.
Et Ptaphaël Duflos a-t-il été assez fier, assez violent dans le rôle de Spinola. Il y a chez un si jeune homme une science de composition tout à fait rare. Et quelle diction nette, accentuée, vibrante ! Remarquez au troisième acte un : En route! Cela est d'un grand artiste.
Paul Mounet était chargé du personnage du vieux Torelli. Il avait fort bien joué le premier soir ; mais c'est lui qui a le plus gagné dans ces cinq jours. Hier, il a été au-dessus de tout éloge. Quelle voix étoffée et profonde I Elle remue jusqu'au fond du cœur. Et voilà maintenant que Paul Mounet commence à connaître l'art des nuances. Le débit est plus varié, plus savant. Ecoutez-le au second acte, dans sa conversation avec donna Pia : c'est un charme de l'entendre. Jamais on n'eut plus de gravité et de douceur en même temps.
Mme Tessandier lui donne la réplique. Je ne lui répéterai pas la phrase que nous lui servons toujours et qui est devenue comme un cliché : qu'elle est très belle, qu'elle est superbe ! J'ai bien un autre éloge à lui faire : la voilà qui, enfin, a appris à dire le vers. Â ses grandes qualités tragiques, qu'elle tient de la nature, elle en joint une autre que nous désespérions de lui voir acquérir : la diction tragique.
26 novembre 1883.