POUR LA COURONNE
Vous connaissez la structure, j'allais dire : l'ossature de la pièce. C'est une très solide et très ingénieuse composition.
Un vieux général a, pendant vingt ans, défendu son pays contre les attaques d'un ennemi acharné; il croit que ses services lui ont mérité le trône qui est devenu vacant. On le donne à un autre ; le voilà déçu ; il songe par ambition et par vengeance à trahir. Il s'entend avec un émissaire de l'ennemi pour livrer un soir le passage par où l'armée, qu'il avait arrêtée et combattue jusque-là, pénétrera sur le sol de la patrie.
La trahison va être consommée.
Son fils se dresse devant lui ; il a surpris le secret de l'entretien ; il barre le passage à son père.
Voilà le point culminant du drame ; il s'y est acheminé durant deux actes : c'est la grande scène, la scène à faire.
— Tu ne passeras pas ! dit le fils.
— Je passerai, dit le père.
— Dégainons et qu'un duel en décide.
Us se battent; le père tombe, la patrie est sauvée, mais le fils est parricide, et le père en mourant l'a maudit.
Le drame polirait s'arrêter là, car la tragédie est terminée, comme l'est celle tfÂgamhmnon, quand Oreste a tué Clytemnestre. Mais une autre commence aussitôt: Oreste sera poursuivi par les Furies ; il faudra qu'il expie son crime ou qu'il en soit relevé par l'aréopage.
De même pour le fils de Coppée.
Il a tué son père ; il a sacrifié son père à la patrie. Peutêtre avait-il raison ? Mais il faut que tout se paye en ce monde. C'est dans les deux derniers actes que le jeune homme acquittera sa dette.
On avait trouvé le corps de son père, traversé d'un coup d'épée. On avait cru qu'il était mort en combattant l'ennemi ; on lui avait dressé une statue pour honorer sa mémoire, et le fils n'avait rien dit pour ne pas révéler l'opprobre de sa maison. Il avait pris le commandement des troupes ; mais il est inquiet, nerveux, et se fait battre. La révolte gronde sourdement contre lui.
Une personne intéressée l'accuse faussement du crime commis par son père. Il lui faudrait, pour se justifier, dévoiler la honte paternelle. Il accepte héroïquement l'expiation ; on le condamne, on l'attache au piédestal où se dresse la glorieuse statue et là chacun vient lui cracher son mépris à la face. Un coup de poignard donné par une femme qui l'aime le délivre de cette ignominie.
Tous voyez l'ordonnance de la pièce ; comme elle monte d'un pas régulier jusqu'à la grande scène du troisième acte, qui est en quelque sorte le point de partage de l'action, et comme elle redescend ensuite du même pas ferme et assuré jusqu'au dénouement.
J'ai fait exprès de n'écrire aucun nom et de vous donner pour ainsi dire une charpente abstraite. Ce n'est pas seulement parce qu'ainsi vous apercevrez mieux la netteté des lignes dont se compose l'ensemble, c'est aussi, c'est
surtout parce que je marque ainsi l'une des qualités du nouveau drame; il pourrait bien se faire que cette qualité fût, pour beaucoup de connaisseurs, un défaut.
Les personnages de Coppée ne sont pas des réalités vivantes ; ce sont des types. Le prince Michel Brancomir n'est pas un traître; c'est le traître, c'est la trahison. Il a épousé en secondes noces une Grecque admirablement belle, Bazilide, qui, comme lady Macbeth, a rêvé d'être reine. 11 y a, dans le royaume des Balkans, un souverain; au lieu d'acclamer Michel, le grand général, la Diète a choisi l'évêque Etienne. Bazilide, qui est travaillée depuis longtemps par un émissaire secret des Turcs, jette les bras autour du cou de son mari ; ces bras sont beaux ; la langue de la femme perfide est dorée , il n'en faut pas plus pour vaincre les scrupules de ce vieux brave. Peut-être souhaiterions-nous une étude plus approfondie du progrès que peut faire, dans une âme honnête, l'idée de trahison.
Son fils, Constantin Brancomir, est, de la tête aux pieds, un héros, un saint ; c'est le patriote en soi, le saint du patriotisme. Il a toutes les vertus, toutes les grandeurs. Au premier acte, une bohémienne, qui a été prise dans le camp des Turcs battus, lui échoit comme part de butin. C'est une femme de mauvaise vie ; il admire sa beauté, il la respecte, il la relève. En effet, la voilà, régénérée, qui voue à ce merveilleux jeune homme, à cet ange descendu du ciel, un culte de latrie, en même temps qu'une silencieuse adoration d'amoureuse.
M. François Coppée ne s'attarde pas à étudier les personnages, à démêler pour nous les mobiles multiples de leurs actions ; il les dresse du premier coup dans une attitude simple et frappante, qu'ils garderont d'un bout à l'autre du drame et les pousse d'un grand élan à la situation.
Cette situation même, il la présente, si j?ose ainsi parler,
toute nue. J'entends par là qu'il ne prend pas la peine d'amasser et de justifier les circonstances dont elle a dû s'accompagner dans la réalité. Il lui suffit de mettre, devant nous, au troisième acte, le père et le fils en présence, et de nous dire : Il y a là un bûcher et une torche ; si avec la torche on allume le bûcher, la patrie sera sauve; elle sera perdue, si près du bûcher la torche reste inactive. C'est en quelque sorte une torche et un bûcher symboliques. X'épiloguez pas sur le peu de vraisemblance des moyens ; ne querellez pas non plus l'auteur sur la façon dont le fils a surpris le secret de la trahison projetée. Il écoutait derrière une tapisserie la conversation de Michel Brancomir et de la princesse Bazilide, sa femme. Ne vous récriez point : Eh ! quoi, en entendant ainsi comploter la ruine de la patrie, il ne s'est pas jeté, tout bouillonnant d'indignation, au travers de l'entretien ?
X'insistez pas sur ce détail plus que l'auteur ne s'y attarde. Qu'importe la façon dont le fils a appris les noirs desseins du père ! Il les sait, voilà tout, et courons à la situation ; parce que, dans un drame conçu de cette façon, la situation est sa raison d'être et son but; c'est le point central, le point unique sur lequel l'auteur a ramassé tout l'effort de son drame.
Effort qui, par cela même, est visible, qui se trahit. Mais il n'y a pas à dire : une fois là, on est emporté dans un torrent d'éloquence. Est -on sincèrement, profondément ému? Je ne sais. L'impression est d'horreur et d'une horreur superbe. Un grand frisson a passé sur la salle haletante, quand nous avons entendu ces vers, qui sont parmi les plus beaux que Coppée ait écrits, dignes d'être signés par Victor Hugo. C'est Constantin qui parle :
Vieux souvenirs de gloire et d'héroïsme, à l'aide ! Promesses de jadis, exploits des temps passés,
Devant ce malheureux, accourez, surgissez
Et faites-le rougir de sa trahison vile !
Dites-lui que demain, à son entrée en ville,
Les étendards pendus aux portes du palais,
Au passage voudront lui donner des soufi:
Dites, oh ! dites donc au héro< qui défaille
Que ses soldats tombés sur les champs de bataille
Savent qu'il a rêvé ce crime exorbitant;
Qu'ils en parlent entre eux sous terre et qu'on entend.
Quand on passe, le soir, vers leurs tombes guerrières.
Un murmure indigné courir dans les bruyères.
C'est de la rhétorique, si l'on veut, mais une rhétorique que la passion enflamme ! Et nous nous sommes tous laissés prendre à la beauté de cette apostrophe aux étoiles, qui revient de temps à autre dans la pièce comme un leitmotiv. Après le meurtre et en face du bûcher allumé par lui, Constantin s'écrie :
Vous êtes les témoins, astres, regards de Dieu ! Mais devant ce cadavre et devant cette flamme, J'ose vous regarder et vous montrer mon âme. Mon père allait trahir sa patrie et sa foi. Étoiles, j'ai tué mon père... jugez-moi!...
La conception de la scène est admirable ; l'exécution en est merveilleuse. Le poète a été soulevé d'un souffle puissant ; toute trace de tension a disparu ; il est arrivé au naturel dans la grandeur héroïque.
Et cependant, l'oserai- je dire ? il y a au quatrième acte une scène d'un fracas moindre, mais où Coppée est plus lui-même, et qui est délicieuse.
Constantin erre dans le palais, sombre et rêveur, interrogeant sa conscience, comme Hamlet. Il s'est couché sur un lit de repos, pour fuir dans le sommeil la pensée qui le ronge. La jeune bohémienne, Militza, qui lui est recon-
naissante de son accueil du premier acte, entre, les mains pleines de fleurs :
Je t'apporte des roses ; L'humble esclave n'a pas à deviner les causes Pour lesquelles le maître a les yeux pleins de pleurs. Elle en souffre et se tait; je t'apporte des fleurs.
Et elle poursuit versant sur son front qui brûle des câlineries exquises de paroles, à travers lesquelles revient, comme un doux refrain, l'hémistiche embaumé : ce Je t'apporte des fleurs ». MUe AVanda de Boncza, dont la beauté brune et le costume pittoresque avaient déjà séduit le public par je ne sais quel goût d'exotisme, a soupiré cette cantilène avec un charme inexprimable. Cette jeune artiste, qui est remarquablement douée, ne paraît pas avoir l'ampleur de poitrine et la vibration de voix qui conviennent à la tragédie, mais cette voix est charmante dans les sentiments de demi-teinte.
Bazilide ignore, comme tout le monde, que son mari est tombé victime d'un meurtre et que le meurtrier est son fils. Entre nous, cette ignorance est étonnante, mais ne chicanons point sur ces détails. Elle tente sur le fils la séduction qui lui a réussi avec le père. Elle lui propose la trahison et au bout la couronne offerte par les Turcs. Constantin, ivre de fureur et de dégoût, lui crache son secret à la face : Oui, je suis parricide, lui crie-t-il, c'est toi qui en es cause.
Oui, c'est moi qui brisai ton espérance affreuse, Et je veux t'enfoncer dans le cœur, malheureuse. Cet infernal regret, comme avec un poignard, Et te montrer ce meurtre et t'en donner ta part, Et venger la nature et les lois irritées Eu secouant sur toi mes mains ensanglantées.
Bazilide se révolte contre l'outrage, et, pour se venger, elle accuse publiquement Constantin du crime de trahison
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qu'a commis sou père. Elle eu a la preuve en main (faible preuve et bien maladroite; mais j'ai promis de ne pas insister sur les détails qui n'ont rien d'essentiel), elle la fournit, et se retire dans le palais : elle est vengée. C'est Mme Tessandier qui jouait ce rôle : comme elle était magnifiquement belle sous ses voiles de deuil ! Comme son visage farouche s'harmonisait avec le personnage! Il a couru dans tout le public un frémissement d'admiration, quand d'un geste lent et d'un pas superbe, elle est rentrée, le coup fait, dans son appartement. Quel bonheur que la pièce ait été représentée à l'Odéon ! Quand on pense que si h, Comédie-Française l'avait gardée et montée, c'était Mme Lerou qui eût joué au premier acte la scène où elle séduit le père, au quatrième la scène où elle accuse le fils!
Au cinquième acte, Constantin, à qui le respect de son père qu'il ne veut pas assassiner une seconde fois ferme la bouche, est condamné à vivre enchaîné aux pieds de la statue de Michel Brancomir passé, par une cruelle ironie du sort, grand patriote.
Oh ! s'il pouvait mourir! C'est alors que Militza s'élance hors de la foule, l'embrasse et le délivre, par un coup de poignard, du supplice de vivre déshonoré. Ce dénouement nous a paru à tous bien cruel. Nous eussions souhaité que Militza eût attesté l'innocence du héros et eût au moins vengé sa mémoire.
M. Adolphe Brisson a proposé une scène ingénieuse. Le roi qui a prononcé la sentence est en même temps l'évêque du pays. Constantin, qui après tout est coupable d'un parricide, aurait versé en confession dans l'oreille du prêtre le secret de son crime. 11 n'eût pas moins été condamné par le roi ; mais quand Militza, forte de sa conviction, aurait proclamé l'innocence de l'homme qu'elle aime, l'évêque-roi
aurait pu laisser tomber un mot de pitié et d'espérance.
Coppée ne l'a pas voulu. Il a mieux aimé que son drame s'achevât dans une grandiose horreur. Peut-être a-t-il eu raison. Son dénouement est plus eschylien. Je suis de ceux qui préfèrent ne pas sortir du théâtre douloureusement oppressés.
Tous pouvez à présent vous faire une idée de la nouvelle œuvre de Coppée. J'en ai indiqué les points faibles ; j'en ai dit les grandes qualités. Il y en a une sur laquelle je ne saurais trop insister. La trame générale du style est d'un serré et d'un solide qui marquent un souci constant de la forme. On trouverait certes dans les autres drames de Coppée d'aussi beaux morceaux de bravoure ; ici, Ton sent partout, jusque dans les moindres scènes, la main du maître qui pousse l'exécution jusqu'au dernier fini. C'est une très belle œuvre et très digne du succès qu'elle obtient.
28 janvier 1895.