POLYEUCTE ET SÉVÈRE
Sévère est amoureux, cela est certain. Mais la passion est-elle le fond de son caractère ? A Polyeucte, oui, et je crois l'avoir prouvé jusqu'à l'évidence, dans une récente
analyse. Oh! celui-là, c'esfc un violent; il n'aime rien que d'un amour entier, absolu et farouche.
Sévère, lui, est un sceptique.
Comprenez-moi bien; je n'entends point par sceptique celui qui fait profession de douter de tout ; non, je prends le mot dans le sens que l'étyniologie lui donne : sceptique veut dire qui examine, qui pèse, qui juge, une grande âme, assurément, très noble, très brillante, très chevaleresque, mais qui, soit par nature, soit par habitude, jette sur les choses de ce monde un regard impartial et serein, les estime ce qu'elles valent, et se tient encore au-dessus, puisqu'elle sait les comprendre et les juger.
Il revient pour épouser Pauline. Notez qu'il est enflammé d'amour ; qu'il est parti uniquement pour aller à la guerre; qu'il n'a conquis que pour la mériter, honneurs et fortune. La voilà donc au comble de ses vœux; on ne peut plus la lui refuser. Quelle est la première nouvelle dont on l'accueille? Pauline est mariée...
Voyons, lecteur, mettez-vous pour un instant à la place de ce malheureux. Vous avez eu des passions en votre jeune âge, et si l'on était venu, au retour des vacances, vous dire d'une maîtresse dont vous étiez très épris : « Elle t'a planté là ! elle est avec un tel ! », quel eût été votre premier mouvement ? De douleur et de rage, je n'en fais aucun doute. Vous auriez traité l'une de misérable et l'autre de pied plat, vous auriez, grinçant des dents, cherché une bonne vengeance.
C'est que vous êtes sanguin, mon cher monsieur, et que vous étiez très furieusement amoureux ; et que l'amour furieux ne raisonne pas. Mais Sévère n'est rien moins que cela. On lui annonce que sa belle a épousé Polyeucte :
Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix ; Polyeucte a du nom et sort du sanç des rois.
Yoyez-vous le philosophe qui, d'un regard, a embrassé tout de suite le pour et le contre, et qui a rendu contre luimême un arrêt impartial. Il se donne à lui-même toutes les raisons qu'aurait pu lui fournir un ami sage et de sangfroid :
De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis ? Elle n'est point parjure, elle n'est point légère ; Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père. Mais son devoir fut juste et son père eut raison.
Ça, de la passion ! Avouez qu'en tout cas c'est une passion d'une espèce particulière : une passion qui n'exclut pas le raisonnement juste, qui n'est pas de celles dont un moraliste a dit qu'elles sont un merveilleux instrument pour vous crever les yeux. Il garde les yeux très frais et parfaitement ouverts !
C'est que, chez lui, l'amour n'est qu'un accident de la vie. et que la réflexion philosophique est le fond de son caractère.
Donnez à cet accident toute l'importance qu'il vous plaira, il y aura quelque chose au-dessus dans le personnage : c'est un goût de raison froide et de discernement équitable et vif ; c'est ce qu'on pourrait appeler la philosophie pratique, en prenant ce mot dans son sens le plus fier et plus élevé :
J'approuve cependant que chacun ait ses dieux, Qu'il les serve à sa mode et sans peur de le faire.
Tout Sévère est dans ce mot. Païen, il l'est par raison d'Etat, parce que c'est la religion officielle, parce qu'il sait bien qu'ébranler les croyances publiques, c'est porter la main sur tous les intérêts du gouvernement qui y sont
étroitement mêlés. Mais pour fanatique, personne ne l'est et ne le sera jamais moins que lui.
Il n'est pas de ceux qui, comme cet imbécile de Félix, haïssent et condamnent la foi chrétienne, sans en rien connaître. Xon, il l'a étudiée, poussé par cet esprit de curiosité large qui est le fond de sa nature. Il en a parfaitement vu les beaux côtés, apprécié la grandeur, et il n'hésite pas à en rendre témoignage. Mais ce n'est pas lui qui se convertira à la fin de la pièce.
Une femme passionnée telle que Pauline, un ignorant fanatique tel que Félix peuvent parfaitement changer de croyance d'une minute à l'autre. Ce sont des coups de la grâce si l'on veut, mais qui s'expliquent avec des caractères ainsi faits. Mais un sceptique, pourquoi voulez-vous qu'il se convertisse ? Il n'a pas d'opinion ; comment en changerait-il ? Il sait que, dans toute religion, il se trouve une part de vérité; il prend un plaisir délicat à la démêler, et regarde avec une dédaigneuse indifférence le vulgaire, qui, bien loin au-dessous de lui, s'agite et se démène.
Si vous voulez bien entrer dans les replis de cette nature, lisez les préfaces où M. Eenan explique ses procédés de travail et le caractère de son esprit. Il va sans dire que je ne suis pas assez amoureux du paradoxe pour comparer Sévère à M. Renan. Non, mais vous trouverez là, exprimée en termes pleins de grâce, la théorie de ce scepticisme distingué, qui, planant au-dessus des fureurs indiscrètes de la foule, enveloppe l'humanité d'un regard indiffèrent et impartial.
Ces hommes-là sont très capables de hautes vertus, par respect d'eux-mêmes et par amour de la gloire d'abord, mais surtout par pique d'amour-propre, s'ils se trouvent en contact avec une âme supérieure. Ils se sentent blessés dans l'estime qu'ils font de leur mérite, quand ils voient faire à
un autre un beau trait dont ils ne se fussent pas avisés, dont ils n'eussent pas été peut-être capables, s'ils avaient été livrés à leurs propres forces. C'est ce qui arrive à Sévère ; c'est ce qui l'échauffé et l'élève.
A la vue de ces héroïques sacrifices, il n'en aura pas le démenti. Ce n'est point, comme ces fous sublimes, par un élan de passion qu'il agira ; mais cette passion qui pousse aux grandes choses le charme et l'invite à la fois ; il la comprend, et se dit qu'il serait beau d'en faire autant ; ce qu'il cherche, en prenant la résolution de sauver lui-même un rival, c'est :
La gloire de montrer a cette âme si belle Que Sévère l'égale et qu'il est digne d'elle.
De passion dans tout cela, pas un mot. Ne faites donc pas de Sévère, vous qui le représentez sur la scène, un personnage qui ne va que par emportements et par soubresauts. C'est un homme d'Etat doublé d'un philosophe. Donnez, tant qu'il vous plaira, une couleur brillante et chevaleresque au rôle. Mais qu'on sente partout la supériorité légèrement sceptique de l'observateur qui a beaucoup vu, beaucoup comparé, et qui nage d'un mouvement aisé, la tête toujours au-dessus des contradictions humaines.
Et vous allez voir tout de suite comme ce caractère général, une fois bien précisé, va se marquer dans le détail, et changer du tout au tout l'allure de certaines scènes, l'intonation de certains passages.
C'est à l'acte quatrième : Sévère cause avec son confident, et ce brave homme à vues étroites lui raconte qu'il y a quelque péril à s'intéresser pour les chrétiens :
— C'est bien, lui dit l'autre, je ne crains rien ; je m'appelle Sévère.
Et de là, passant à des confidences plus intimes :
— La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on peDse.
— On les hait...
— Par curiosité, j'ai voulu les connaître.
Et il arrive à cette piquante satire des erreurs du paganisme, qui se termine par les deux vers si connus, où il fait allusion aux empereurs devenus dieux :
A te parler sans fard de ces métamorphoses, L'effet est bien douteux de ces apothéoses.
Tous les acteurs que j'ai vus dire ce couplet croient bien faire d'insister sur ces critiques, de les souligner finement ; ils appuient, avec une sourde malignité, sur ces apothéoses dont l'effet est si douteux. Charpentier n'y a pas manqué, il a insisté peut-être encore plus que tous les autres, parce qu'il est plus jeune, et cherche l'effet de meilleur cœur.
Puis, quand Sévère revenant aux chrétiens conte ce qu'il a trouvé chez eux :
Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout. De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout.
Il a repris un air de conviction emphatique, comme s'il exprimait une de ces vérités indiscutables auxquelles tout homme est forcé de donner son assentiment.
Il n'y a rien de plus faux, de plus antipathique au caractère que cette façon de comprendre la scène.
Voyons! on juge en ce moment Y Internationale. Je ne prends parti ni pour, ni contre les ouvriers. Je connais mal la question, qui me paraît un peu plus embrouillée après le procès qu'auparavant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, dans la bourgeoisie, on voit d'un fort mauvais œil ces associations d'ouvriers coalisés contre leurs patrons, et qu'elles sont en butte aux préjugés, et peut-être aux calomnies.
Eh bien ! je suppose qu'un homme d'Etat, tel que j'ai peint Sévère, causât avec un de ses amis de cette affaire, et lui dît :
— J'ai voulu, par curiosité, connaître cette Internationale. Les bourgeois en disent pis que pendre, et les patrons sont furieux contre elle. Mais enfin, il y a bien à dire aussi contre ces patrons. Ils parlent sans cesse du capital et de ses droits ; mais le travail aussi a les siens.
Est-ce que vous croyez qu'il appuierait d'une voix pesante sur les traits lancés contre la bourgeoisie, et qu'il aurait l'air de lui dire : « Admirez comme j'ai de l'esprit à me moquer de ces ridicules ? »
Xon, c'est un homme d'Etat, un philosophe. Il passe d'un ton simple, d'une voix aisée et légère sur ces critiques ; elles ne sont pour lui que l'expression de la vérité. Yoilà ce qu'il a observé et il le dit parce qu'il n'est point un fanatique ; il se pique, au contraire, d'impartialité et de libéralisme.
Et s'il arrive à dire, parlant des mérites de Y Internationale :
— Savez-vous bien qu'elle n'a d'autre but que de payer équitablemenl le travail, qu'elle a peut-être raison au fond...
Il n'ouvrira pas une large louche, comme une profession de foi. Il ne prendra pas le ton emphatique et convaincu d'un sectaire plaidant sa cause ; non, encore une fois, c'est un amateur de vérité, un sceptique, qui se trouve être un homme aimable et un homme d'esprit. Il dit tout cela simplement : un air de détachement ne messiérait pas même ; il marquerait la supériorité de l'homme, qui, analysant des préjugés, se sent fort au-dessus d'eux.
Point d'autre émotion dans tout ce rôle que celle d'une âme généreuse et noble, qui se sent touchée au spectacle de certaines grandeurs morales. Cette émotion-là, un philosophe est très capable de l'éprouver.
Ainsi, au cinquième acte, après que Félix a déclaré qu'il voulait mourir pour la foi chrétienne, qu'il avait persécutée, Sévère s'écrie :
Qui ne serait touché d'un si tendre spectacle !
De pareils changements ne vont point sans miracle.
Ne prenez pas l'air contrit et extatique d'un moine à qui apparaît la Vierge. Savez-vous ce que pense Sévère à ce moment-là :
— Tiens, se dit-il, voilà qui est particulier ! Un idiot pareil ! un imbécile de cette force ! une âme si vile et si grossière ! un Félix ! il a un beau mouvement ! lui aussi il aspire au sacrifice ! Il se jette dans les bras de sa fille, et demande pour elle et pour lui le dernier supplice ! Curieux, en vérité : excessivement curieux ! Je suis attendri malgré moi, et ne comprends rien à cette force secrète qui les fait agir. Il y a là quelque chose qui passe ma raison. Très curieux ! Oh ! je suis attendri, il n'y a pas à dire, et du diable si je sais comment.
Qui ne serait touché d'un si triste spectacle !
De pareils changements ne vont point sans miracle.
Ce petit travail que je viens de faire sur quelques vers du rôle, pris un peu au hasard, on pourrait l'appliquer également à toutes les scènes. On verrait alors se dessiner la physionomie du vrai personnage, et la tragédie tout entière se sentirait de ce changement. D'un côté, Polyeucte passionné, ardent, capable de toutes les violences, brisant tout sur son passage, pour s'élancer à la conquête de son idée, et finissant par y rallier sa femme, qu'il adore ; de l'autre, Sévère, homme d'Etat et philosophe, impartial et fin, et se haussant, par une pique d'amour-propre très concevable dans
on grand cœur, aux générosités sublimes des fous que le hasard a jetés sur son chemin.
Est-ce que le Pohjeucte de Corneille, ainsi interprété, ne vous semble pas à la fois, et plus vrai et plus neuf ? Estce que beaucoup de vers qui, peut-être, ne vous avaient pas frappés ne reprennent pas leur sens, et ne se détachent pas du texte? Je supplie ceux qui me lisent de s'abstraire, en reprenant leur Corneille, de leurs vieilles impressions de collège : je serais bien étonné si, en suivant la voie que j'indique, ils n'avaient pas le plaisir de rencontrer des effets inattendus et des sensations nouvelles.
4 juillet 1870.