LES CARACTÈRES
J'ai à revenir sur un de mes derniers feuilletons, qui paraît avoir causé une émotion assez grande, surtout parmi
mes anciens collègues, les professeurs de l'Université dont beaucoup me font l'honneur de me lire.
Il s'agit de Polyeucte, et de la façon dont j'ai apprécié l'œuvre du vieux Corneille. Je ne me doutais guère qu'en traitant un sujet si peu actuel, on pouvait exciter une aussi vive attention. Je croyais n'écrire que pour un petit nombre de personnes, qui ont conservé le goût de ces études rétrospectives; et qui savent gréa un journaliste de s'y retremper par intervalles. Et point du tout : je ne pense pas avoir jamais, depuis que je suis dans le journalisme , publié un article qui m'ait attiré tant de compliments et de critiques, tant d'encouragements et de réclamations. Les lettres ont été si nombreuses, et quelques-unes si longues, et touchant à tant de points, que j'ai renoncé à répondre à chacune en particulier. Je préfère reprendre la question, et donner au public les éclaircissements qui me sont demandés par tant de gens instruits.
Vous rappelez- vous l'idée générale d'où j'étais parti? C'est que, pour comprendre et goûter, à cette heure, les chefs-d'oeuvre de notre théâtre classique, on doit les transposer, comme un chanteur transpose l'accompagnement d'un morceau qu'il ne peut chanter dans le ton indiqué. Nos poètes ont peint des types immortels, qu'ils ont revêtus du costume, des sentiments et des façons de parler en usage à leur époque. Il faut les dépouiller de cet accoutrement, qui nous les rend étrangers et méconnaissables : il faut les habiller à notre mode ; de l'habit noir et du chapeau rond. Polyeucte, Sévère, ou Félix, c'est ce monsieur qui vous coudoie ; Pauline, c'est votre femme, votre sœur ou votre maîtresse.
Et passant aussitôt de la théorie à l'exemple, j'avais remis à la moderne la tragédie de. Corneille. J'avais montré, par des exemples très sensibles, que le drame qui se
joue sur ces hauteurs sereines où Corneille l'a transporté est le même qui se passe sans cesse, sous nos. jeux, dans notre vie prosaïque et bourgeoise.
Je n'ai point à revenir sur ce que j'ai dit de Pauline. Il faut bien croire que j'ai touché juste, puisque personne ne s'est plaint. De même pour Polyeucte, sur qui l'on a passé condamnation. Mais il n'en a pas été de même pour Sévère. Sur ce point les réclamations ont été unanimes ; et j'avouerai bien naïvement que je ne les avais pas attendues moi-même pour reconnaître que j'étais allé trop loin, que l'expression avait dépassé de beaucoup ma pensée.
Ceux qui savent par expérience ce que c'est qu'un feuilleton, qui ont mis, comme on dit, la main à la pâte, me pardonneront aisément. Ils connaissent les nécessités du journalisme. Un article de journal est lu en courant par des gens affairés, qui embrassent des yeux toute une colonne, entre deux bouffées de cigare. On doit donc être court et frapper fort. On ne peut perdre son temps aux atténuations, aux restrictions que toute idée réclame ; on la ramasse en un trait qui s'enfonce en la mémoire. Qu'arrive-t-il ? c'est que la pensée, dépouillée de tout ce qui l'explique, filant droit comme un boulet qui renverse tout sur son passage, étonne, effraie ; et si le mot dont on se sert pour l'exprimer la charge encore, elle devient absolument inacceptable.
J'étais tout préoccupé de cette idée, qui est juste au fond, que Polyeucte et Sévère appartiennent à deux races d'hommes très distinctes ; que l'un représente les hommes de foi, ceux qui transportent les montagnes ; que l'autre est l'idéal de ces gens braves, aimables et sceptiques, très capables de grandes choses, mais trop raisonnables pour se dévouer jamais à une utopie, et dont le caractère se résume en cette maxime de tolérance philosophique :
J'approuve cependant que chacun ait ses dieux !
Si je m'en étais tenu là, j'aurais en raison, et l'on n'aurait guère trouvé où mordre. Mais une fois lancé sur la pente du développement, cherchant dans la vie contemporaine des visages à qui appliquer ce type, j'ai trouvé M. de Morny, et suis de là descendu aux gandins, les mettant, il est vrai, au dernier degré de l'échelle, mais enfin prononçant leur nom.
C'était un tort, je l'avoue; car je n'aurais dû arriver là qu'après bien des explications préliminaires, avec une foule de restrictions, que je n'avais point faites. Sévère est un politique, cela est certain ; un sceptique, la chose est incontestable ; un homme parfaitement aimable, et qui a la conscience du charme attirant qu'il possède, on n'en saurait douter.
Mais il y a un côté de son caractère que j'avais laissé dans l'ombre. Il a du cœur. Il est noble, il est généreux, et cette vue large et indifférente qu'il jette sur les affaires de ce monde n'exclut pas une certaine chaleur d'imagination, une sensibilité hautaine et fière.
Quand Pauline l'a supplié de s'employer pour Polyeucte, son rival, et que le confident, ennuyé de tous ces tracas, lui dit avec un bon sens tout à fait prosaïque :
Laissez à son destin cette ingrate famille, D'un si cruel effort quel pris espérez-vous V
Écoutez ce que répond Sévère :
La gloire de montrer à cette âme si belle, Que Sévère l'égale et qu'il est digne d'elle, Qu'elle m'était bien due...
Non, l'homme qui sent et s'exprime de cette façon
l'homme qui se pique ainsi de générosité, et que toute pensée noble, toute action superbe, pousse à un effort de vertu semblable, ne peut, à aucun degré, être comparé à nos gandins, chez qui manque trop souvent le cœur.
Ne rapprochez point, en lisant la pièce, Sévère de Polyeucte ; mettez-le à côté de Félix, vous verrez, dans tout son éclat, la supériorité de. l'un et l'incroyable bassesse de l'autre. Tout deux sont fonctionnaires, tous deux tiennent. un emploi et reçoivent des appointements considérables. Mais Sévère est homme avant d'être fonctionnaire; Félix est si entièrement, si parfaitement fonctionnaire, qu'il n'a plus rien de l'homme.
Sévère a rendu de grands services à l'empire, et il a reçu du chef de l'Etat de hautes récompenses. Mais il se sent encore au-dessus d'elles ; il est prêt à les résigner, si son honneur l'exige. Ce n'est pas lui qui garderait un portefeuille après un démenti infligé par le Moniteur. Il est dévoué, mais en homme dont on a besoin, et qui g en tout cas supérieur aux fonctions qu'il occupe.
Quand Fabian, le voyant prêt, dans un élan de magnanimité, à défendre les chrétiens, lui remontrant que c'est exposer sa faveur, et courir le risque d'une destitution, le menace de la colère de Décie. Sévère le prend de très haut :
Cet avis serait bon pour quelque âme commune. S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune, Je suis encor Sévère...
Oui, sans doute, c'est là un beau mot, un très beau mot: et que nous avons tous dit à notre moment, en cette humble sphère de l'enseignement, ou le hasard nous avait placés. Je ne sais guère de corporation de fonctionnaires où il y ait plus d'indépendance vraie que dans l'Université. Je parle des professeurs, bien entendu : ceux-là ont la pré-
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tention de leur mérite. Les administrateurs qui pensent et parlent ainsi sont plus rares. Il est vrai qu'ils se recrutent d'une façon bien singulière dans le corps enseignant. Quand un professeur est incapable de tenir sa classe, on en fait un censeur ou un proviseur, et parfois même un ministre; on le met à la tête de ceux qu'il n'égalait point. Peut-être était-il né pour être un Sévère, on en fait un Félix.
Ce Félix est le type le plus parfait qui ait jamais été mis sur la scène du fonctionnaire qui sacrifierait tout, honneur, vertu, dignité rour garder sa place. Il est gouverneur de sa province ; en d'autres termes, c'est un préfet, un préfet de l'empire, et qui, comme beaucoup de préfets, ne voit dans les événements qui surviennent que les chances qu'ils lui apportent de garder ou de perdre sa préfecture.
Il n'est plus, ni père, ni mari, ni citoyen, ni homme : il est préfet. Eester préfet est son seul objectif, son plus cher idéal, et rien ne lui coûtera pour l'atteindre. Sa place et de l'avancement, panem et circenses!
Il arrive à Mytilène. qui est le chef -lieu de sa préfecture. Il y a fait la connaissance d'un homme influent, qui pourra le servir, le pousser; il lui donne sa fille, qui en aime un autre. Rien ne lui semble plus naturel. Mais voilà que cet autre, un simple officier, se distingue, gagne des batailles, arrive à être le premier de l'empire, et qu'on annonce son entrée prochaine à Mytilène, où il vient faire un sacrifice.
"Voilà un homme aux champs. Il n'y a pas un mot de compassion pour sa pauvre fille, qu'il a si mal à propos sacrifiée. Il ne songe qu'à sa place; son premier cri est de désespoir :
0 ciel! en quel état ma fortune est réduite?
Et aussitôt, reprenant courage : « Voyons! ma fille, dit-il, à Pauline, il t'aimait, n'est-ce pas! il doit t'aimer encore. Eh bien ! revois-le, flatte sa passion, tire-moi de là. »
Il ne se doute pas même que ses propositions sont ignobles ! Mais que ne doit-on pas faire pour conserver sa préfecture ? Le besoin de garder sa place n'étouffe-t-il pas tout autre sentiment chez un fonctionnaire bien appris ?
Ce qu'il y a de plus amusant et de mieux observé dans ce caractère, c'est que ce Félix n'est point du tout un méchant homme, ni un Machiavel. Au fond, c'est un bourgeois qui adore sa fille, qui aime son gendre, qui voudrait voir toute sa famille heureuse autour de lui, qui leur sacrifierait tout au monde, mais qui trouve aussi fort naturel de les sacrifier à son titre de préfet.
Il est très fâché, quand il apprend l'escapade de Polyeucte. Pour Polyeucte d'abord, car il a pour lui une véritable affection. Mais que voulez-vous? Les dieux et l'empereur sont plus que sa famille. Il le dit en termes exprès :
J'ai les dieux et Décie ensemble à redouter.
C'est qu'il ne plaisante pas, l'empereur. Il cassera son préfet net comme verre, quand il apprendra que le candidat officiel... Pardon! que Polyeucte a brisé les statues du temple.
Il faut prendre un parti : chose cruelle à un fonctionnaire qui n'en a pas l'habitude. Il répand ses incertitudes dans l'âme de son confident. Toute résolution a ses dangers : si l'on condamne Polyeucte, on court le risque d'une révolte, et l'empereur n'aime pas bien le désordre. Si on le
sauve, Décie ne sera pas content ; il sera monté encore par Sévère, qui serait ravi de voir disparaître un rival.
Et si ce rival disparaissait ! Pauline deviendrait libre, elle pourrait épouser Sévère! elle l'aime après tout, et Sévère serait un gendre bien autrement considérable que Polyeucte! Cette peusée n'est pas très noble. Ce pauvre homme le sent très bien; mais il a beau la chasser, elle revient toujours, elle l'obsède : il est fonctionnaire !
Le malheureux ne comprend pas un mot au sublime drame qui se joue dans les âmes supérieures qui l'entourent. C'est un esprit étroit, qui s'imagine que le monde se conduit par ces petites finasseries, qu'il décore du nom de haute politique. Quand Sévère, se haussant le cœur à l'égal de Pauline, vient demander la grâce de Polyeucte, il croit que c'est un piège. Il est incapable d'entrer dans ces régions sereines des générosités chevaleresques et des nobles dévouements. Il s'imagine que Sévère, par un machiavélique artifice, lui ferait ensuite près de l'empereur un crime de l'indulgence qu'il aurait sollicitée lui-même.
Il appuie ses réflexions de maximes générales et leur donne un tour sentencieux. C'est le Prudhomme de l'intrigue. Il est assez nigaud pour penser qu'il ramènera Polyeucte par un de ces petits moyens que le peuple appelle de leur vrai nom : des malices cousues de fil blanc.
Il n'a pas senti l'implacable et ardente résolution du néophyte : Pauline ni Sévère ne s'y sont trompés, eux, l'un avec son instinct de femme aimante, l'autre avec la sagacité d'un esprit pénétrant et large.
Pour Félix, qui n'est accoutumé que de parler à des fonctionnaires, plat devant des supérieurs, hautain vis-àvis de ses subordonnés, n'ayant d'autre souci que de ménager, à force de ténébreuses intrigues, la faveur des puis-
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sauts, il croit à l'influence de ces ressorts mesquins qui n'out d'action que sur les âmes vulgaires.
À un homme dévoré de la soif du martyre, il propose d'attendre, pour témoigner sa foi, le départ de Sévère, dont la présence le gêne; et il est tout décontenancé de voir que son offre, une offre si convenable, si habile, soit repoussée avec une fureur si inconsidérée.
îl s'irrite, et l'on se mettrait en colère à moins. Car, ainsi qu'il le dit lui-même :
Il y va de ma place, il y va de ma vie !
De la vie, cela s'entend. Sa place, c'est sa vie, et réciproquement. Est-il possible de vivre à moins d'être préfet? Il finit par donner ordre qu'on traîne au supplice ce gendre compromettant ; mais une fois la chose terminée, il reprend sa belle humeur :
31 Y-tant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté,
dit-il ; et, en même temps, il se rend témoignage quïl n'a rien négligé pour s'épargner ce petit ennui de couper le cou au mari de sa fille, comme une femme qui se console de la mort de son mari, en se disant : « Après tout, il n'est pas à plaindre, il a été joliment soigné, ce pauvre chéri ! ï Ne reconnaissez-vous pas à tous ces traits le fonctionnaire de tous les despotismes ? Tous connaissez tous, au moins de nom, le célèbre d'Aguesseau, qui fut chancelier sous Louis XIV. Lisez la notice qu'un honorable magistrat de la cour de Paris, M. Falconnet, vient de mettre en tête d'une édition de ses œuvres complètes, vous verrez que ce vieux parlementaire des temps héroïques qui passe communément pour avoir été une barre de fer, fut tout simplement un Félix de l'ordre judiciaire.
Il y eut un moment où il fut chargé de faire un rapport au Parlement sur l'affaire du quiétisme, et, avant de le livrer à l'impression, il le soumit à Louis XIV qui était très échauffé contre Fénelon. Le roi y trouva quelques expiessions un peu trop flatteuses pour le prélat incriminé et d'Aguesseau, contant cette aventure, ajoute naïvement dans ses Mémoires :
« Je ne dissimulerai pas que, sachant combien les révolutions sont ordinaires à la cour, et prévoyant que celui qu'on venait de flétrir par une censure rigoureuse pourrait y revenir un jour, et y jouer un premier rôle, j'avais cru qu'il était de la prudence de ne point aigrir le mal par la dureté des expressions, et de faire sentir à l'archevêque de Cambray, que, ne pouvant approuver les pieux excès de son zèle, je n'avais jamais cessé d'admirer ses talents, et de respecter sa vertu. »
Félix parlerait-il autrement en semblable circonstance ? N'est-ce pas là cette fine politique, qu'il vante, et qui consiste à rester bien avec Sévère, s'il est possible, tout en s'appuyant sur le crédit de Polyeucte?
Ce d'Aguesseau montra toujours la même prudence courtisanesque. Il ne déploya de fermeté qu'à bon escient, et quand il devait y gagner plutôt qu'y perdre. C'est ainsi qu'en 1713, il étala un courage aussi indomptable qu'utile à ses intérêts. Louis XIV se mourait et n'avait que quelques jours à vivre. Il manda le chancelier, qui s'opposait, au nom du Parlement, à l'enregistrement de la bulle Unigenitus.
— Si je le veux, dit le roi d'une voix éteinte par les approches de la mort, la déclaration passera, et je veux qu'elle passe.
Et il menaça d'Aguesseau de lui enlever sa charge. D'Aguesseau s'inclina froidement devant le monarque, plus
qu'à demi mort, et se retira avec l'inflexible dignité d'un Pasquier, d'un Dupin, ou d'un Félix. Il savait bie,n ce qu'il faisait.
Mais en revanche, quand il fut mis, quelques années plus tard, entre une complaisance et la perte de sa charge, il préféra rester à son poste, au prix d'une faiblesse. Le cas était grave pourtant; il s'agissait d'un homme fort méprisé, de Dubois, qui, pour obtenir le chapeau de cardinal et plaire à la cour de Eome, prétendait faire enregistrer au Parlement cette même déclaration qu'avait jadis repoussée d'Aguesseau avant tant de hauteur.
Le Parlement s'insurgea, tous résistèrent, tous, sauf le chancelier, qui approuva, en bon fonctionnaire, et signa l'ordre de translation du Parlement ; si bien que le peuple s'en alla, la nuit, écrire sur la porte de son hôtel, cette injurieuse épigraphe : Et liomo factus est.
Si les magistrats inamovibles du vieux temps faisaient ainsi, qu'ont pu être beaucoup de préfets de tous les temps ? Corneille en a tracé l'immortel portrait dans Félix, et il est si ressemblant que tous les critiques l'avaient, jusqu'à ce jour, pris pour une caricature.
28 octobre 1867.