‹ Quarante ans de théâtreChapitre 11 sur 41 · LE RÔLE DE FÉLIX · texte numérisé non relu

LE RÔLE DE FÉLIX

Je vous ai déjà conté comment Silvain m'avait une première fois donné raison en hasardant une nouvelle interprétation du rôle de Narcisse, qui a paru être vivement goûtée du public. Il vient, cette fois, de remporter une éclatante victoire en prenant le contre-pied d'une tradition qui m'avait semblé, à moi, parfaitement fausse.

Félix n'est pas un bas coquin : c'est tout bonnement un fonctionnaire qui tient à sa place et qui a peur de la perdre. Voltaire, La Harpe, et le dix-huitième siècle pouvaient ne pas connaître cette espèce d'hommes ; nous sommes plus familiers avec ce genre de caractère. Nous avons pu, depuis tantôt cinquante ans, étudier de très près les déviations d'idées et de sentiments que fait subir à une âme, née d'ailleurs honnête, le désir d'obtenir une place ou la peur delà perdre quand on la possède.

Félix, dans le train ordinaire de la vie, est un brave homme et même un galant homme. Il aime sa fille, il aime son gendre, il est pénétré de l'importance de ses fonctions et il s'en acquitte avec intelligence et avec zèle. Il doit avoir de grandes manières, car ce n'est pas une petite affaire que d'être nommé gouverneur d'une des plus riches provinces de l'empire, et Décius a dû le choisir parmi les personnages importants de Rome. Sa seule faiblesse, disons mieux, son seul vie?, c'est d'avoir une place, une grande place et d'y tenir comme à sa vie.

Il y va de ma place, il y va de ma vie !

s'écrie-t-il.

Cela s'entend, sa place, c'est sa vie ; car que serait un fonctionnaire sans fonctions ? Moins que rien ; il n'aurait plus de raison de vivre. Il vit pour sa place et il fera, tout -en restant le plus honnête homme du monde, tout en restant un grand seigneur, de manières polies, de langage hautain, d'allure administrative, tout ce qu'exige l'intérêt de cette place. Ce n'est pas sa faute à ce malheureux Félix, si le hasard le jette à travers des aventures qu'il n'a pu prévoir et auxquelles il ne comprend rien. Voilà un drame de passion qui se joue entre des âmes héroïques ;chez l'une, c'est l'héroïsme de la raison et de la vertu; chez l'autre, c'est l'héroïsme de la foi ou, pour parler plus justement, du fanatisme.

Eh bien ! il n'est pas un héros, Félix ; c'est un politique et même un politique adroit ; seulement, il n'est pas habitué à manier ces forces singulièrement explosibles dont il ne peut calculer l'intensité : la rage de désintéressement qu'inspire une vertu sublime, la fureur d'intolérance que souffle au cœur une foi nouvelle. Il n'est pas habitué à

trouver des forces de cette espèce sous ses pas ; tous ces grands mouvements de passion le déconcertent.

Nous, grâce à la magique baguette dont nous a touchés Corneille, nous entrons dans l'héroïsme de ces âmes, nous sommes transportés avec elles dans les régions sublimes, d'où les calculs très humains de ce pauvre homme empêtré de sa place nous semblent encore plus mesquins et vils qu'ils ne le sont dans la réalité. Ce train de la politique quotidienne nous fait horreur et nous dégoûte quand nous le comparons aux magnifiques emportements de passion des autres personnages.

Songez qu'après tout Félix ne pense, ne dit et ne fait que ce que ferait tout autre fonctionnaire à sa place. Il a refusé sa fille à Sévère qui n'était qu'un petit officier de fortune, pour la donner, lui, gouverneur d'Arménie, à l'homme le plus important du pays, Polyeucte, dans les veines duquel coulait le sang des anciens rois. Il a agi là en père prudent et en sage politique, d'autant mieux que Polyeucte est, après tout, une grande âme et qu'il était impossible de prévoir quel indécrottable fanatique il deviendrait plus tard.

L'officier de fortune a fait fortune, et revient en Arménie pour demander la main de Pauline, dont il ignore le mariage ; voilà Félix sensiblement embarrassé, car Sévère est tout-puissant près de l'empereur, et il peut desservir celui qui l'a méprisé autrefois.

Quelle est la première idée qui lui vient ? Elle n'est pas des plus nobles, je l'avoue, cette idée ; mais quel est le préfet qui ne l'aurait pas à sa place ? Quel est le préfet qui ne prendrait pas sa fille à part et ne lui dirait pas :

« Voyons, il va venir, sois gentille avec lui ; je ne te demande rien de compromettant; mais enfin il t'a aimée, il ne voudra pas faire de peine à celle qu'il a demandée en

mariage, qu'il aime encore ? Arrange-nous ça ; c'est l'affaire de deux ou trois jours ; il repartira, et bon voyage ! »

Est-ce que ces choses-là ne peuvent pas se dire avec grand air ; avec une nuance d'affection câline ou triste, en honnête homme et en grand seigneur ?

Polyeucte a fait cette frasque que vous savez ; il s'en est allé dans le temple renverser les idoles ; prenez-moi le plus sensé, le plus aimable, le plus charmant des préfets. Il n'y a pas à dire, si son gendre lui fait un tour pareil, il sera furieux et il en aura bien le droit; il dira juste à sa fille ce que Félix dit à la sienne, parce que, sérieusement, il n'y a pas autre chose à dire :

Au nom de l'empereur dont vous tenez la place,

s'écrie Pauline suppliante.

Et le préfet répond :

J'ai son pouvoir en mains, mais s'il me l'a commis. C'est pour le déployer contre ses ennemis.

Est-ce qu'il n'a pas cent fois raison ? Mettez-vous à sa place. Est-ce qu'il n'est pas encore dans le vrai quand il lui dit : « Tous êtes là à me supplier. C'est à votre mari qu'il faut vous adresser ; c'est lui qui nous a jetés dans cet embarras ; il n'y a que lui qui puisse vous en tirer. Il est bien ennuyeux, cet animal-là ; vous l'aimez trop vraiment ! » -

Pauline sort et Félix reste seul avec son confident.

Silvain a eu là un geste vraiment admirable, et s'est assis de l'air d'un homme qui se dit : « Ah ! enfin ! nous voilà délivrés des femmes et du sentiment ! Nous allons pouvoir causer sérieusement et en politiques de cette malheureuse affaire, qui est toute politique. »

— Albin, comment est-il mort? demande Félix.

Et l'on sent dans la façon dont il accentue cette demande tout l'intérêt qu'il porte à savoir si vraiment il y a espoir que le supplice de Néarque ait touché son gendre.

— Et Polyeucte? dit-il.

Mais Polyeucte ne semble pas prêt à changer d'idée et à demander son pardon.

— Oui, vous êtes bien loin encore de Je réduire, dit Albin qui joue le rôle de chef de cabinet.

Et Félix s'écrie douloureusement:

— Que je suis malheureux.'

Eh ! oui, il est malheureux. Il a beau être préfet, c'est un homme, il sent très vivement le chagrin des siens, il en est ému jusqu'au fond du cœur. Mais il a aussi les devoirs de sa charge à remplir, il a sa place à garder ; jamais homme, en effet, ne se trouva dans une position plus fâcheuse avec ce diable de gendre sur les bras, sa fille en pleurs, Sévère à côté et dans le lointain l'empereur, celui qui a le droit de le destituer. Albin lui ouvre des avis très sages; mais, à chaque fois, Félix y trouve des inconvénients.

Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne,

lui dit son chef de cabinet.

Le conseil n'est pas mauvais ; c'est celui que suivent tous nos préfets dans un cas embarrassant ; ils télégraphient au ministre ; ils se déchargent sur lui de la responsabilité qu'ils devraient prendre eux-mêmes.

Oui, mais :

Sévère me perdrait, si j'en usais ainsi.

Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.

COENEILLE 81

Ce que Félix ne comprend pas, ce qu'il ne peut pas comprendre, ce qu'il lui est interdit même de soupçonner, c'est que Sévère a beau être le favori de l'empereur Décie, ce n'est pas à proprement parler un politique, et il n'a ni les calculs ni les passions du politique. C'est une âme chevaleresque qui s'est agrandie, épurée, échauffée, au contact des héroïsmes de Polyeucte et de Pauline. Il devient désintéressé, grand, et un peu fou, si c'est être fou que de sacrifier les calculs de i'égoïsme politique aux mouvements d'une passion noble; et Félix, qui raisonne toujours, qui croit n'avoir affaire qu'à des hommes de sens, raisonnant comme lui, se trouve trompé dans ses conclusions; mais il l'est sans bassesse, sans vilenie, sans honte.

Sans honte ? Il y a bien un petit sentiment honteux qui s'est fait jour dans son âme : ce Si Polyeucte était exécuté, l'autre épouserait ma fille et l'autre est bien plus puissant ! »

Oui, le sentiment n'est pas beau, cela est évident, mais qui peut répondre qu'un sentiment pareil ne traverserait pas son esprit dans des circonstances semblables ? Le vilain n'est pas d'avoir de ces sentiments, mais de s'y abandonner. Félix a ce mérite de le détester et de le chasser.

Vous me répondrez qu'il aurait mieux fait de ne pas le dire. Cela est vrai, mais remarquez que c'est une convention tragique. Les personnages des œuvres classiques ont pour habitude de s'analyser eux-mêmes, d'ouvrir leur âme jusqu'au fond devant le public et de lui dire : « Regardez, j'ai tel sentiment; puis, par-dessous ce sentiment, tel autre, derrière lequel s'en cache un troisième, si fugitif, si ténu que vous ne pourriez pas l'apercevoir si je ne vous mettais pas le nez dessus. » L'antique tragédie est tout entière psychologique.

Il ne faut donc pas en vouloir à Félix de mettre son

cœur à nu, c'est une convention sans laquelle il n'y aurait pas de tragédie.

Silvain a rendu à cette scène qui avait été, jusqu'à lui, présentée sous de vilaines et dégoûtantes couleurs, sa dignité et sa grâce. Il a fait de Félix un politique, qui parle en politique d'une affaire politique, et chez qui encore il y a des retours d'homme sensible. Il a eu, quand son confident le prévient que le peuple s'ameute et veut tirer Polyeucte de sa prison, un mouvement d'une vérité merveilleuse ; le préfet s'éveille en lui, le préfet qui répond de l'ordre. Il se lève avec empressement et du ton dont un ministre dit : « Donnez ordre au colonel de faire les trois sommations » :

dit-il,

Il faut l'en tirer,

Et l'amener ici pour nous en assurer.

A la suite de cette scène, que Silvain a jouée d'une façon tout à fait supérieure, en gardant toujours le ton d'un grand seigneur, père malheureux et accablé, mais politique fin et résolu, de longs applaudissements ont éclaté dans le public. C'est un des succès les plus inattendus et les plus mérités que j'aie pu constater de ma vie.

Félix croit-il aux faux dieux ou n'y croit-il pas ? Il y croit, cela est certain, mais il y croit de cette croyance où le sentiment des nécessités administratives entre pour la plus grande part. Le paganisme n'est point pour lui une foi personnelle qu'il ait examinée, acceptée, pour laquelle il serait tout disposé à souffrir ; non, c'est une foi de tradition d'abord et de situation ensuite, mais une foi qui n'en est pas moins positive et ardente ; il croit à Jupiter parce que Jupiter est le dieu qui a son buste dans la salle delà préfec-

Iture et parce que l'empereur Décie y croit également ou af- Ifecte dy croire.

Cette âme d'un politique terre à terre est incapable de comprendre un autre genre de foi, et c'est ce qui explique comment, au cinquième acte, il a l'idée, qui paraît saugrenue an public et qui est pourtant d'une vérité profonde, de dire à Polyeucte :

— Tu sais, je n'aurais pas de répugnance à me faire chrétien, moi ; seulement, il faudrait que j'apprisse en quoi consistent les mystères du christianisme; donne-moi le loisir de me les faire enseigner.

Que veut dire Félix en parlant ainsi ? Gagner du temps et pas autre chose. Il s'est dit : « Je prendrai aisément Polyeucte à ce piège. » Car les gens qui raisonnent croient toujours jue l'on raisonne comme eux. Mais il a affaire à un énergumène, qui, lui, ne raisonne point, qui passe au travers de ces toiles d'araignée avec la raideur d'un aigle s'élançant vers le ciel ; ce sont de petites habiletés qui sont tout à fait dans le caractère de Félix, qui ne le déshonorent aucunement, car, j'en reviens là, il n'y a pas un préfet au monde qui ne les mît en jeu s'il se trouvait en pareille occurrence. Mais le malheur de ce Janvier de la Motte, c'est qu'il a affaire à des fanatiques, et il ne se doute pas de ce que c'est qu'un fanatique ; c'est un élément dont il n'a pas appris encore à connaître ni à mesurer la force.

J'ai moins aimé M. Silvain dans le cinquième acte.

Il y a là une nouvelle scène de Félix avec son chef de cabinet ; il l'a trop jouée, et l'a jouée avec trop d'importance et de ronron tragique. Félix est, à ce moment, au dernier degré de l'irrésolution et de l'ennui ; j'aurais souhaité qu'il se promenât d'un air agité, fiévreux, presque incohérent, se faisant à lui-même des objections et des réponses dans l'état d'esprit d'un préfet qui, décidément, est aux prises

avec une situation trop forte et qui se dit : « Je suis un homme perdu, je ne m'en tirerai jamais. »

Je ferai observer à Silvain cjue Corneille a marqué en termes extrêmement forts ce désordre d'esprit. Félix commence par dire, parlant de Sévère :

Il parle en sa faveur, il me prie, il menace, Il me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce. Tranchant du généreux, il croit m'épor.vanter. L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer.

Et un peu plus loin, ou même tout de suite après, il ajoute :

Car s'il avait affaire à quelque maladroit,

Le piège est bien tendu, sans doute il le prendroit.

Il est trop clair que, si le piège est bien tendu, l'artifice n'est pas trop lourd. Il y a là une contradiction évidente. Mais la contradiction n'est que dans les termes. Figurezvous un homme perdu dans ces perplexités, qui se promène agité, tortillant sa moustache et qui tantôt se dit :

— C'est malin ce qu'il a fait là ; un autre y eût été pris, mais moi !

Et tantôt :

— L'imbécile, il s'imagine que je vais donner dans ce panneau-là, faut-il qu'il soit idiot!

Quoi déplus simple, de plus naturel, et de plus conséquent au caractère !

Mais prenez garde : il faut absolument que l'acteur me traduise aux yeux ces va-et-vient d'une âme tumultueuse et irrésolue. Je supplie M. Silvain d'étudier encore tout ce passage ; il le dit trop froidement ; il nous reproduit les accents et les nuances de la première scène que nous avons tant admirés chez lui ; mais, depuis ce temps-là, l'action a

marché : Félix est acculé au bord de l'abîme ; ce n'est pas moi qui invente cette nuance, c'est Corneille, qui l'a indiquée de sa main puissante.

Je suis convaincu que si M. Silvain se rend à ces observations, s'il pousse jusqu'au bout l'étude de ce personnage dont il a esquissé les principaux traits avec une originalité si puissante dans les premiers actes, il fera de cette création l'une des plus curieuses de sa carrière dramatique. Pour moi, je lui sais un gré infini de m'avoir donné, dans un rôle que l'on comprenait mal, des sensations nouvelles et que je crois parfaitement justes. Je l'en remercie personnellement, et c'est lui qui me semble avoir, dans cette soirée mémorable, été, comme disaient les romanciers du siècle dernier : la reine du bal.

6 octobre 1884;

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