LA MORT DE POMPÉE
La Mort de Pompée est une pièce qui n'est pas trop commode à monter : tous les rôles y sont importants ; les confidents mêmes y ont d'admirables récits que l'on ne peut confier à un acteur subalterne sans qu'elle perde beaucoup de sa force et de sa grâce. Ce n'était certes pas chose facile de trouver au Théâtre-Français dix personnes qui voulussent bien se pénétrer de cette idée, que dans une œuvre de Corneille le moindre détail négligé manque à l'ensemble et fait tort au spectateur. M. Thierry est parvenu à les réunir ; il les a tous animés de son zèle ; il a montré qu'en dépit des railleurs, on peut encore de notre temps jouer Corneille sans ennuyer son monde, et qu'à défaut de génie — le génie est toujours fort rare — l'intelligence et le soin suffisent à l'interprétation des chefs-d'œuvre de la tragédie classique et au plaisir des spectateurs.
Le mien a été fort vif. J'avais lu bien des fois la Mort de Pompée, et croyais la connaître ; la représentation m'y a fait découvrir mille beautés nouvelles qui m'avaient échappé, et j'ai senti, une fois de plus, combien les ouvrages vraiment dramatiques gagnent à être vus sur la scène, dans leur point de perspective.
J'avais toujours regardé le rôle de Cornélie comme le premier de la pièce. C'est une erreur qui est fort commune ; les beaux vers dont ce rôle est tout plein, l'admiration
éloquente de Voltaire, et le génie des grandes actrices qui s'y sont toutes essayées avec succès, ont fait illusion sur la valeur qu'on lui donne généralement. Il n'est qu'une petite partie de ce vaste tableau; j'ajouterai même qu'il n'est pas la meilleure, et Mmc Guyon l'a laissé dans l'ombre avec une modestie que je loue d'autant mieux qu'il n'y a guère d'autre éloge à lui adresser.
Le personnage qui est sur le premier plan et qui occupe les yeux tout d'abord, c'est le grand César. J'imagine que tous mes lecteurs ont lu V Histoire du Consulat et de VEm- ,iiri r . de M. Thiers. Aucune lecture ne leur aidera mieux à comprendre les vers de Corneille. Par une rencontre qui peut sembler étrange, mais qui au fond est toute naturelle, les scènes où l'historien de l'Empire montre Napoléon parlant et agissant sous le coup d'émotions violentes sont le commentaire le plus exact et le plus animé du caractère que Corneille a prêté à César.
Vous vous rappelez sans doute ces éclats de colère dont l'empereur foudroyait les ambassadeurs des peuples ennemis, les représentants de la nation, et plus souvent encore ses propres serviteurs. M. Thiers démêle avec beaucoup de sagacité les secrets ressorts de ces fureurs, qui semblaient éclater comme des coups de tonnerre. Il nous fait très bien voir que, la plupart du temps, Napoléon ne se laissait pas aller à son indignation première; qu'il l'accroissait en quelque sorte par la réflexion, qu'il en préparait de longue main l'explosion pour la rendre plus terrible, et qu'il la dominait presque toujours en s'y livrant. Corneille a deviné, par une merveilleuse intuition, ce que les Mémoires contemporains avaient appris à M. Thiers. Lui aussi il nous montre César, quand on lui apporte la tête de Pompée, contenant non sans peine les sentiments tumultueux dont il est agité, se préparant en
silence à un éclat de colère, et ne témoignant ce qui se passe en son âme que par un regard farouche et un profond soupir :
Mais l'indignation qu'on prend avec étude Augmente avec le temps et porte un coup plus rude.
Ainsi parle un des conseillers du roi d'Egypte, et il a bien raison. Au premier mot de Ptolémée, un mot de soumission, d'abaissement même, César lâche la bride aux fureurs et aux mépris qu'il a longtemps accumulés. Il en accable le malheureux roi, qui reste épouvanté et longtemps muet. Xapoléon ne parlait pas autrement aux ambassadeurs de l'Europe, après la rupture du traité d'Amiens.
Un de ses anciens soldats, qui a conseillé le crime et qui l'a exécuté, se présente tout à coup à ses yeux ; il le foudroie d'une de ces apostrophes sous lesquelles les généraux de l'Empire demeuraient terrifiés : Septime ne trouve pas un mot à répondre ; il se sauve et court se donner la mort.
Tous vous souvenez encore de cette indulgence hautaine et mélancolique où s'était élevée l'âme héroïque de Xapoléon, après que tant de défections, apprises coup sur coup,! lui eurent fait connaître le fond des lâchetés humaines. Il] en était venu à ne plus être irrité de ces trahisons, à nej plus en être même surpris ; il les excusait comme des fai-j blesses de l'humaine nature, auxquelles compatissait son! grand cœur. Corneille a donné encore à César ce coup d'oeil j triste et méprisant, jeté d'en haut sur les consciences :
Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule, Et que s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant Lui faisait de ma tête un semblable présent ?
Non, vous ne sauriez croire l'effet qu'ont produit ces vers sur le public. Ils ont été dits d'une voix basse et vibrante, avec une sorte de résignation où l'on sentait un retour mélancolique sur soi-même et un profond dédain des hommes. La claque n'était point, par bonheur, avertie que cela fût beau; elle nous a laissé le plaisir, vraiment délicieux, d'applaudir nous-mêmes d'admirables vers supérieurement dits.
Eeprésentez-vous encore par la pensée Napoléon accueillant, après la bataille d'Iéna, la fille du grand Frédéric : aurait-il su jamais répondre aux emportements de son chagrin et aux violences de sa haine par un discours plus digne, plus douloureux, où les bienséances dues à une femme, à une reine, à la fille d'un grand homme, fussent observées avec plus de grâce ensemble et de majesté, que dans ce discours si délicat et si ému, adressé par César à la veuve de Pompée :
0 d'un illustre époux noble et digne moitié, Dont le courage étonne et le sort fait pitié : Certes vos sentiments font assez reconnaître Qui vous donna la main et qui vous donna l'être.
Je m'arrête ; il faudrait tout citer.
Un des traits du caractère de Napoléon, qui éclate de toutes parts dans l'histoire de M. Thiers, c'est sa prodigieuse imagination. On se figure toujours que les grands capitaines et les grands hommes d'Etat ne se conduisent que par raison et par calcul. On se trompe singulièrement : l'éclat d'un beau nom, ou d'une magnifique cérémonie suffit à éblouir ces hommes d'imagination. Napoléon poursuivait dans ses rêves le nom d'empereur d'Occident : César fit tout pour obtenir celui de roi. Ce n'étaient pourtant que des titres vains. Tous deux avaient le solide
de la puissance : mais ces titres, que leur raison eût méprisés, éblouissaient leur imagination. Corneille a encore saisi et rendu d'une façon bien originale ce trait de caractère. Savez-vous pourquoi César regrette surtout Tompée ? C'est que cette mort lui enlève un magnifique spectacle, qu'il apercevait déjà dans le lointain, et qu'il avait rêvé de donner au monde :
Oh ! combien d'allégresse une si triste guerre Aurait-elle laissé dessus toute la terre. Si Rome avait pu voir marcher en même char.... Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César!
11 juin 18C0.