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LE MENTEUR

Il faut d'abord s'entendre sur le sens que Corneille attribue à ce mot : le Menteur. Remarquez que la pièce espagnole d'où notre compatriote a tiré la sienne et qu'il a presque traduite, en la plupart des scènes, porte un titre qui nous paraît beaucoup mieux choisi : la Vérité suspecte. L'auteur voulait faire entendre par là que l'homme qui a pris l'habitude de conter des bourdes n'est pas plus cru, même alors qu'il dit la vérité ; que ses mensonges se retournent contre lui et l'accablent.

Il n'avait point prétendu faire une comédie de caractère ; sa pièce était une pièce d'intrigue, un vaudeville, comme nous dirions aujourd'hui, où, par un revirement familier au théâtre de ce genre, l'action engagée par le principal personnage retombe sur sa tête et le confond ou le punit.

Corneille, en appelant sa pièce le Menteur , donne à penser qu'il a voulu peindre un caractère. Mais c'est une question de savoir si le mensonge peut, à lui seul, constituer un caractère , s'il n'est pas souvent une façon d'être, un accompagnement obligé de certaines qualités ou de certaines situations.

Il est certain que l'on ne ment pas toujours parce qu'on a une disposition secrète à trahir la vérité; on ment dans une vue d'intérêt quelconque, et bien que l'action

soit très vilaine et d'autant plus honteuse que le but est moins noble, on n'est pas pour cela un menteur, il peut se faire qu'on répugne au mensonge et qu'on l'emploie. Le mensonge ne sera alors qu'un accessoire ; et mentîton vingt fois, trente fois, cent fois, toute la journée, cette habitude du mensonge ne serait pas encore un trait dominant de caractère, elle ne serait qu'une nécessité de situation.

Il n'y a de menteur que celui qui ment sans raison, sans but, pour le plaisir, par une inclination naturelle que fortifie l'habitude. Les mots de : craqueur, gascon, hâbleur, blagueur même, traduiraient mieux cette sorte d'humeur qui consiste tantôt à exagérer les faits en les embellissant, tantôt même à les inventer, pour réjouir les autres en s'amusant soi-même.

C'est là le menteur de Corneille. Un jeune homme aimable, qui a de l'esprit, du cœur, noble, généreux, brave, toutes sortes de qualités, pas un vice, mais prompt à conter des histoires, un Gascon, M. de Crac. Il est vrai qu'il pourra se laisser entraîner par l'occasion à débiter quelques-unes de ses bourdes habituelles, même à son père, et que ce vieillard vénérable, à qui il aura ainsi manqué de respect, le relèvera vertement, lui montrant avec force tout ce qu'il y a de honteux pour un gentilhomme à ne pas dire la vérité; mais ce n'est là qu'un accident; à le bien prendre, tous les mensonges de Dorante sont de ceux que le catéchisme qualifie de mensonges joyeux ; ils n'entachent en rien l'honneur ; ils n'excitent aucun mépris contre celui qui les fait, ils ne soulèvent aucune des idées répugnantes que les grands mots de menteur et de mensonge traînent à leur suite. Nous n'avons affaire ici qu'à cet disposition qu'ont certaines personnes à déguiser la vérité des faits et à l'arranger, disposition qui se retrouve plusH

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vives chez quelques peuples ou dans certaines professions : Gascon et chasseur vont, comme on sait, de compagnie.

En quoi consiste, et de quels éléments se compose ce caractère ?

Le premier qu'on trouve est la vanité. La Rochefoucauld avait bien raison de montrer l'amour-propre au fond de toute action humaine. Toutes ces analyses, que nous avons déjà essayées des différents caractères, nous ont toujours laissé la vanité pour premier résidu. Vous trouverez sans cesse, dans le monde, des gens qui content un fait que vous savez ou complètement faux, ou tout au moins inexact en ses principaux détails. Observez-les bien ; vous verrez que toujours ils se mettent en avant : le moi domine en tous leurs récits. Ils étaient là, ce sont eux qui ont dit, qui ont fait.

Vous-même, vous qui m'écoutez, ami lecteur, que de fois ne vous est-il pas arrivé de prendre à votre compte une histoire que vous aviez entendu conter à quelqu'un de vos amis, ou plus simplement que vous aviez lue dans le journal. Ce n'est souvent qu'une forme littéraire plus rapide ; car le je bien employé donne au récit beaucoup de vivacité et d'animation. Que de fois, en revanche, c'est un je ne sais quel secret désir de se mettre en avant, de se prêter un mot remarquable, une réplique heureuse, une action spirituelle ou héroïque. On ne se rend pas bien compte des divers sentiments par lesquels on est poussé, on y obéit à son insu. On se laisse aller au plaisir d'étonner son public, de concentrer sur soi l'attention et les yeux de ceux qui écoutent.

La plupart des exagérations viennent de là. On se trouve aux prises avec un homme qui a eu la bonne fortune d'être témoin ou acteur dans de surprenantes aventures; il les raconte, et l'on se trouve bientôt soi-même vis-à-vis de lui

dans un état d'infériorité qui agace. C'est alors qu'on prend la parole, et, sans presque y prendre garde, on fait comme le menteur de Corneille : on enchérit sur les hauts faits qu'il a célébrés, et on lui fait rentrer ses nouvelles au corps. Il y a là, dit Dorante, un des plus vifs plaisirs qu'on puisse éprouver; c'est un plaisir de vanité satisfaite. On ramasse sur soi-même l'admiration de son public, qui s'égarait sur d'autres, plus heureux ou plus hardis. On sent, à voir l'étonnement qu'on excite, un délicieux chatouillement d'amour-propre.

A cette vanité se joint un défaut, sans lequel il n'y aurait pas de menteur : c'est la loquacité. Il y a des hommes, disons mieux, il y a des races qui ont absolument besoin de se répandre au dehors, de s'exhaler par la parole. Je crois que les Méridionaux cèdent plus volontiers à cet instinct que les nations du Nord. Aussi le Mouleur est-il né en Espagne, et a-t-il passé en France où la Garonne sert de limite au pays des gasconnades. Ce n'est pas que, dans cette loquacité, on ne puisse encore trouver de l'amourpropre (il y en a partout); mais elle est, par elle-même, un trait dominant du caractère de certaine population.

Les gens du Nord semblent être plus concentrés en euxmêmes; chez nous, l'activité de l'esprit met sans cesse la langue en mouvement; il faut qu'on parle, et ce serait contre nature si deux Français, se trouvant ensemble, laissaient tomber la conversation.

Un entretien ne se compose pas que d'idées émises, de théories discutées : on peut même dire que cette forme élevée de la conversation est la plus rare, la moins accessible au gros de la foule. Il ne se compose, la plupart du temps, que d'événements contés, et le fond que chacun en possède s'épuise assez vite.

Eien ne paraît plus simple que de s'arrêter quand on n'a

plus rien à dire d'intéressant, ni de vrai. Mais on est pressé de ce besoin de parler quand même ; à une histoire, une autre succède qui en amène une troisième, qui provoque une explosion d'aventures plus étonnantes encore.

Je ne puis mieux comparer cet effet de la parole sur celui qui s'y abandonne qu'à une sorte d'ivresse morale. On n'est plus maître de son récit ; c'est lui qui vous emporte, et il arrive assez souvent qu'on en soit dupe. Le roman s'arrange de lui-même dans l'imagination, à mesure ( qu'on le débite, et les mots se pressent sur les lèvres, comme un troupeau de moutons qui saute une barrière.

Écoutez les narrations du Menteur : Ne sentez- vous pas qu'il se grise lui-même de ses paroles, qu'il se laisse aller, avec une joie capiteuse, à ces détails qui jaillissent coup sur coup de son improvisation brillante ; il va... il va... il ne se possède plus. Pour un peu, il croirait lui-même aux circonstances qu'il invente sur l'heure. Ne le pressez pas trop là-dessus ; ne lui faites pas remarquer les contradictions de son récit, il le prendrait de très haut avec vous ; il est à demi convaincu, et il lui suffira de répéter deux fois la même histoire pour en être persuadé tout à fait.

Aussi ai- je quelque inquiétude sur la façon dont Delaunay débite ses tirades, et notamment celle où il conte son faux mariage. L'acteur a parfois l'air d'hésiter, de chercher à tâtons par où et comment il se tirera du récit commencé. Je ne crois pas que le doute soit dans le caractère de l'homme. J'ai bien souvent observé dans le monde les gens qui brodent des histoires vraies, ou qui en imaginent de fausses ; ce m'est toujours un étonnement de voir avec quelle facilité prodigieuse, des personnes, qui sont d'ailleurs dépourvues d'imagination, trouvent, sans chercher un instant, avec un air d'assurance imperturbable, des romans qui ont encore un certain air de vraisemblance. Où

il est facile de les prendre en flagrant délit de mensonge, c'est dans la façon dont elles font converser les personnages qu'elles mettent en scène. J'ai toujours remarqué qu'elles aimaient la forme du dialogue, et qu'elles prêtaient à chacun de ceux qui figuraient dans le récit et leurs idées propres et leur tour particulier de langage. C'est un trait qu'a négligé Corneille dans le Menteur, et qui n'en est pas moins très conforme à la vérité. Henri Monnier, dans ses photographies de la vie bourgeoise, en a fait plus d'une fois un usage charmant.

Voyez comme ses conteurs de récits reviennent sans cesse à ces formules : « Alors il m'a dit, et je lui ai répondu. » Et ils mettent dans la bouche de l'autre toutes les sottises, qu'ils auraient dites eux-mêmes, et ils se prêtent les réponses qu'ils auraient voulu faire.

C'est une règle générale et qui souffre très peu d'exceptions : toutes les fois que vous verrez un conteur s'engager dans d'interminables dialogues, soyez sûrs qu'il ment. Ni le dialogue n'est vrai, ni probablement les faits qui l'ont amené. C'est, chez lui, le besoin de loquacité. Il nous arrive à- nous autres, journalistes, de tirer à la ligné. Lui, il tire à la phrase. Il satisfait ce besoin de parler qui est l'instinct des races latines ; il dépense en paroles, j'allais dire le trop-plein de son cerveau, mais la plupart du temps, il n'y a rien dans ce cerveau qui est vide d'idées. Il parle pour parler. Il conte pour conter. C'est le menteur delà comédie.

Si ces deux éléments le constituaient seuls, ils feraient de lui un pauvre sire, qui jouerait sur la scène du monde, comme sur les planches d*un théâtre, un fort sot personnage. Le menteur de Corneille, comme celui d'Alarcon, est un esprit brillant pour qui l'on se sent une sympathie vraie. Il a de la verve, de la grâce, un je ne sais quoi qui enlève et qui plaît.

C'est que, dans la composition du mensonge (tel que nous l'avons défini), il entre un élément qu'on n'a pas assez remarqué et qui est d'une importance capitale : c'est un réel goût de l'art, et un sentiment obscur, mais puissant, des nécessités qu'il impose.

Avez-vous jamais vu que la nature ait rien fait de complet, d'achevé, d'artistique? Prenez les objets qui vous touchent le plus sensiblement, un beau paysage, par exemple. Est-ce que vous ne vous êtes pas dit : « Quel dommage que ce premier plan soit si touffu ! Voilà un rocher mal placé ! Cette ligne d'horizon est trop courte ! » et autres critiques semblables. Critiques très justes, car la nature ne s'occupe point de faire un tout dont l'impression sur l'âme soit unique ; elle n'a point souci de cette unité, sans laquelle il n'y a point d'art vrai.

Je me souviens d'une phrase de Chateaubriand qui me frappa beaucoup lorsque je la lus. C'était dans sa correspondance; il écrivait à son ami Joubert le récit d'un voyage ; il lui contait qu'un soir, la diligence s'était arrêtée pour réparer un accident de voiture ; il avait fait un tour dans les champs, et s'était mis à admirer la campagne qui était d'une mélancolie douce :

— Je regardai le ciel, ajoutait-il; il y brillait un pâle croissant de lune naissante, et j'en fus bien aise. Car cette lune terminait le paysage, et je sens bien que je l'aurais mise dans ma description, alors même qu'elle eût oublié de paraître.

Il est bien entendu que je ne cite pas les paroles textuelles, mais le sens y est, et je le garantis. Chateaubriand parlait là en artiste ; si la lune n'eût pas été levée, à l'heure où il se promenait par la campagne, ce n'eût été qu'un oubli de la nature, et il y aurait suppléé par l'imagination, afin d'achever le paysage.

Eh bien ! il y a des races artistes, qui ne se font aucun scrupule de voir la lune absente, et de la mettre dans leurs descriptions quand elle a négligé de s'allumer au firmament.

Il en est des événements comme des paysages. La nature, qui les jette pêle-mêle, ne s'occupe jamais de les terminer. Elle ne fait point de roman, elle ne donne que la réalité nue, et c'est un hasard des plus extraordinaires quand cette réalité se présente sous une forme complète, achevée, artistique. Il faut, pour qu'elle plaise à l'imagination des hommes, retrancher ici, ajouter là, resserrer le tout dans des lignes précises qui la délimitent aux yeux.

Cela ne se fait point de dessein prémédité par un homme qui se dit : « Je vais tromper mon public en lui embellissant ce que j'ai regardé. »

Non, le Français, l'Italien, et plus généralement le Méridional, voient les choses telles qu'elles devraient être. C'estune conformation particulière de son œil, ou plutôt de son esprit.

Le fait réel n'est pas pour lui un objet direct d'observation, c'est un excitant pour son imagination, qui se répand autour, qui l'enveloppe d'une gaze brillante au travers de laquelle il l'aperçoit ; les contours en sont modifiés, les couleurs en deviennent ou plus ternes, ou plus vives ; mais il n'est pas complice de ces changements qui se font dans l'objet, à son insu, et sans presque qu'il en ait conscience.

Ce phénomène est facile à observer sur nos reporters. Tous, ou presque tous, sont de bonne foi ; mais ce sont aussi presque tous des hommes iinaginatifs, qui n'envisagent pas froidement la réalité, pour la reproduire avec exactitude. Ils ont un sentiment de l'art qui les domine.

Ils sentent vaguement, et sans même s'en rendre compte. que tel détail ajouté ou renforcé donnera infiniment plus de prix au tableau, parce qu'il en achèvera les lignes ou en

ravivera la couleur ; et ce détail, ils le voient, ils sont sûrs de l'avoir vu; ils mettent, de leur grâce, la lune dans un ciel vide.

Ils sont très intéressants, et composent des chefsd'œuvre, des chefs-d'œuvre du genre, bien entendu. Mais ils inspirent des inquiétudes aux hommes qui ne cherchent que la réalité certaine, que le fait dépouillé de ses ornements. Lisez les correspondants anglais, vous verrez aisément la différence des deux races.

Le récit d'un reporter anglais forme rarement un tout artistement composé, qui aille d'un point fixe à un autre bien marqué d'avance, qui ait sa progression naturelle et son dénouement, comme une tragédie classique ou un drame bien fait. Ils suivent la réalité, qui n'est point artiste, et ne visent point à l'effet.

Nos écrivains sont toujours hommes de style. Où la réalité a le tort de ne pas mettre de point, ils en laissent tomber un pour finir; ils dérangent les faits, pour les arranger ; ils les parent, afin de frapper davantage les yeux à qui ils sont chargés de les exposer. Ils font œuvre d'art. Ce sont des menteurs.

C'est ainsi que s'explique le plus souvent cette manie d'exagération qui est si commune en notre pays, et qui n'est pas rare non plus, dit-on, en Italie et en Espagne. Il faut absolument faire effet, et forcer la note. Vous vous rappelez le joli récit que contait si bien Arnal :

— Je me sauvai à travers l'escalier, j'arrivai au quatrième étage, et fermai sur moi la porte. Tout le monde accourut derrière moi, et ils étaient sur le palier plus de dix mille qui regardaient par le trou de la serrure.

— Oh ! dix mille ? lui dit son interlocuteur avec doute.

— Ils étaient au moins quatre, reprend Arnal avec conviction.

Dix mille ! Voilà l'homme d'imagination ! S'il avait dit : quatre personnes couraient après moi, c'eût été la réalité nue et sèche. Mais que voulait-il ? Enfoncer dans l'esprit de son auditeur l'idée qu'il a couru un grand danger, qu'un bruit terrible de pas se pressait derrière lui ; il a donc, usant d'un procédé familier à tous les arts, grossi le trait dont il voulait que les yeux et l'imagination demeurassent frappés.

C'est grâce à cet élément que le mensonge, dont le nom seul excite l'horreur, est si agréable dans la comédie de Corneille et dans toutes celles qui ont été faites depuis sur ce thème.

Avant toute analyse, le spectateur se sent averti par une sorte d'obscur instinct, qu'il n'y a rien d'odieux et de déshonorant dans cette façon de déguiser la vérité. Elle se compose de trois qualités dont aucune n'excite de répugnance : la vanité, la loquacité et un certain goût d'arrangement artistique.

Un honnête homme peut les avouer sans honte ; aussi, Dorante est-il un honnête homme, et néanmoins, comme il y a dans cette manie, poussée à l'extrême, un danger véritable, Corneille a très bien fait d'en marquer les inconvénients, et le plus bel endroit de sa pièce est précisément celui où le père, prenant Dorante en flagrant délit de mensonge, lui adresse la fameuse apostrophe qui est restée dans toutes les mémoire.-.

C'est ce trait qui manque à tous les vaudevilles où le goût du mensonge a été mis en œuvre. Il eût été trop large et trop coloré pour de simples pièces de genre. Sans cette scène, le Menteur de Corneille ne serait qu'un grand vaudeville écrit en vers admirables par un homme de génie.

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